‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 2)Chapitre 30 sur 81 · II · texte numérisé non relu

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l'étoffe; le visage, qu'anime le sourire archaïque, est correct ; les cheveux sont séparés au-dessus du crâne par une raie et retombent de chaque côté en bandeaux bien indiqués. En somme, la statuette n'est pas très originale : mais elle est très intéressante, par le sujet qui est purement oriental ou grec, par le type archaïque du visage et aussi par la technique. La terre est rouge, très cuite ; elle a été trempée dans un enduit blanc avant de recevoir sa décoration colorée. On voit encore des traces de peinture entre les seins et tout autour de l'auréole, et au-dessous du siège des lignes horizontales au pinceau. La déesse est pour ainsi dire traitée en bas-relief; en effet, elle se détache eu faible saillie sur une plaque qui est seulement bombée et renforcée par derrière, pour assurer la stabilité de l'objet. Il se trouve dans ce revers un trou d'évent; on discerne aussi quatre trous d'évent supplémentaires par devant, à la hauteur de la cheville.

En somme, la figurine est de date assez récente et, si elle est vraiment ibérique, comme je le crois, elle vient augmenter la série des œuvres imitées avec quelque bonheur par des artistes indigènes d'après des modèles importés, et dont je signalerai des exemples intéressants au prochain chapitre.

Je ne sais si je dois maintenant donner droit de cité ibérique à une tête haute de i5 centimètres qui aurait été recueillie à Poblet et que j'ai photographiée au Musée épiscopal de Vich, en Catalogne. Je ne sache pas que l'on ait trouvé dans ces lieux célèbres des antiquités indigènes ou romaines ; ce fragment, d'ailleurs est bien étrange. C'est un bloc massif de terre rouge brique, façonné par un barbare en forme de tête d'homme barbu. Le nez est mince et crochu ; les yeux sont constitués par deux trous ronds ; la bouche entrouverte n'est qu'une cavité ovale entourée d'un bourrelet ; l'oreille (la droite est brisée) est mal placée et dessinée au hasard ; les cheveux et la barbe sont piquetés de petits trous. L'aspect est affreux ; mais, encore une fois, si l'on songea la foule de petits bronzes non moins affreux dont se contentaient les Ibères, il n'y a pas de raison pour ne pas attribuer à quelqu'un d'entre leurs fournisseurs ordinaires ce produit lamentable d'une industrie peu florissante (Fig. 2l5-2l6). Je m'en voudrais de clore ce chapitre sur une pareille horreur. Heu-

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reusement que je puis montrer au lecteur des objets moins repoussants: ce sont des masques de femmes qui sans doute ont servi à quelque usage de décoration architecturale, et qui, parce fait même, ont de l'intérêt et de la valeur.

Fie. 2i5 et aïO. — Tète en terre cuite de Poblet. (Musée épiscopal de Vich.)

Plusieurs masques du même type que ceux que reproduisent les figures 917-219 ont été recueillis par M. Roman Gavira dans ses fouilles de Cabeza del Griego ; il en existe quelques exemplaires au Musée archéologique de Madrid (salle des Terres cuites) ; M. Roman en conserve deux ou trois à Uclés et il a bien voulu me donner celui que j'ai photographié1 (Fig. 218). Il se trouve actuellement au Louvre et grâce à la générosité de M. Pelayo Quintero, il ne s'y trouve pas seul, car, à la demande de M. Arthur Engel, M. Quintero a fait gracieusement hommage au Musée d'un second spécimen qu'il possédait" (Fig. 217).

Le type en est assez original. C'est une tête de femme avec le nez cro-

1. L'objet a été certainement soumis au feu d'un incendie ; on en voit les traces sur la photographie même, si l'on regarde le front et la chevelure.

2. J'ai donné une image en phototypie des masques du Louvre dans le Bulletin hispanique, 1902, pi. II, et j'en ai parlé dans une note ajoutée à un article qu'a écrit dans cette

revue M. I'elayo Quintero sur les antiquités de Cabeza del Griego. M. Quintero qui a trouvé, m'a-t-il écrit, cinq terres cuites analogues, et une plus grande, avec les yeux ouverts, nous donnera certainement d'intéressants détails sur ces objets quand paraîtra la seconde partie de son tout récent ouvrage sur Uclés (Madrid. Fortanet. iyo'j).

chu, les pommettes très saillantes, le menton pointu, les yeux en boule sous l'arcade sourcilicrc très proéminente, et surtout le sourire grima-

Fig. 219. — Antéfixe de Gabcza del Griego.

çant. La disposition des cheveux dressés en pointe au-dessus de la tète, tombant en longues mèches à droite et à gauche du visage et en

Fig. 220. — An téfixe ibérique. (Collection des Amis du Pays, à Carthagène.)

mèches courtes appliquées sur le front, le cercle qui forme diadème, tout concourt à donner à ces étranges terres cuites un cachet singulier.

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La figure 320 représente le même motif, mais non le même type. Le visage de la femme, autant qu'on en peut juger, car les traits ont beaucoup souffert, était d'un art moins ancien, plus habile, mais moins pittoresque. J'ignore la provenance de l'objet, que j'ai vu au petit Musée de la Société des amis du pays, à Carthagène ' .

Quel était l'usage de ces ligures ? M. Quintero croit reconnaître dans celles de Cabeza del Griezo des mascarons, des masques d'applique qui ornaient les parois d'un columbarium où elles ont été retrouvées. Mais j'estime que l'on ne peut hésiter à y voir des antéfixes. Ce qui le prouve, à mon avis, c est que la forme conique donnée à la coiffure semble spécialement choisie pour donner au masque la forme des antéfixes en Grèce ou en Italie ; de plus, le revers des deux figures du Louvre porte très nettement une saillie convexe, laquelle est brisée et découpée irrégulièrement ; c'est certainement le reste d'une tuile courbe à l'extrémité de laquelle s'adaptait le masque; or, c'est la disposition essentielle des antéfixes.

Il faut donc admettre que l'architecte qui a fait emploi de ces ornements a voulu imiter, au moins par ce détail, des constructions soit grecques soit romaines2. Ces pièces sont d'ailleurs de fabrication locale, œuvres d'un potier très naïf et très peu expert en ces sortes de figures. C est ce que prouvent les différences qui existent entre les divers exemplaires, sortis pourtant, à ce qu'il semble, du même moule, et les irrégularités et maladresses de cuisson qui ont produit des différences dans la teinte de l'argile ainsi que des écaillements.

M. Quintero remarque que les yeux sont fermés, sauf dans le fragment que représente la figure 919. On serait tenté de croire que ce détail est intentionnel et que ces yeux clos, ce sommeil, conviennent bien à ces ornements d'un édifice funéraire; mais je crois plutôt que, dans l'étal

1. M. Cartailhac a dessine un fragment très carthaginois. Ainsi, dans la nécropole punique semblable dans les Ages préhistoriques de de Douimès, on a trouvé une tète en pierre l'Espagne et du Portugal, fig. 4i9- il pro- blanche dont le rapport avec nos masques vient de Briteiros, en Portugal. ibériques est très curieux (Bulletin de la

2. Quant au type qui a pu servir de modèle Société des antiquaires de Fiance, 6e série, à l'ouvrier, il ue serait pas étonnant qu'il pro- t. VI, p. 3i6, fig. 38).

vint de l'art phénicien, ou pour mieux dire

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actuel, nous sommes victimes d'une illusion : c'est l'usure ou le peu de netteté du moule qui donne l'apparence des paupières jointes ; quant au fragment où les yeux sont ouverts, ou bien il est mieux conservé, ou bien le céramiste a repris au moyen de quelques traits d'ébauchoir les contours aveulis des yeux ; c'est du moins ce que semble indiquer le dessin de M. Quintero que j'ai reproduit avec la bienveillante autorisation du directeur du Bulletin hispanique.

A voir cet essai d'art industriel que nous révèlent les antélixes en question, on songe tout naturellement qu'il devrait y avoir d'autres traces d'un effort semblable, et j'ai pensé que 1 industrie des lampes d'argile a du produire des pièces intéressantes. Mais jusqu'ici, bien que j'aie eu en mains une grande quantité de ces objets, et que beaucoup portent des graffiti ibériques, je n'ai réussi à noter aucune figure décorative que l'on puisse nettement reconnaître pour ibérique. Je n'ose môme pas faire une exception pour le masque imprimé sur une lampe trouvée à Cabeza del Griego, dessinée et publiée par M. Pelayo Quintero. Le visage est pourtant de type très caractéristique, et l'on pourrait y voir comme une déformation espagnole du type de la Gorgone '.

Ces antéfixes, non plus que les lampes, ne sont pas d'ailleurs à proprement parler des figurines de terre cuite. Peut-être des découvertes ultérieures viendront-elles prouver que le manque presque absolu de documents de ce genre n'est que le fait d'un fâcheux hasard. Mais si le fait reste établi que les Ibères n'ont pas eu en général de coroplastes, ce fait est d'autant plus curieux que pas plus que les peuples de la mer Egée, à l'époque préhistorique, ou proto-historique, ils n'ont manqué de fabriquer des idoles de terre cuite. MM. Henri et Louis Siret ont signalé parmi les trouvailles qu'ils ont faites d'objets dits « de la troisième époque » quelques grossières petites statuettes d'argile figurant des vaches. « Les jambes, disent-ils. sont réunies deux à deux, la tète manque; c'est extrêmement primitif. Elaient-ce des idoles ou des jouets.' M. Schliemann a trouvé des statuettes très semblables dans la quatrième

i. Bulletin kispanique, 1903, art. cité, fig. G. Figure décorant une lampe d'argile, grandeur naturelle.

cité d'Hissarlik '. » Moi-même j'ai ramassé à l'Amarejo une sorte de bloc d'argile qui vaguement figure un corps et des épaules avec des amorces de bras : l'objet est fabriqué au moule, et l'intention d'en faire une idole est au moins probable. 11 faut donc admettre que les idées religieuses ou plutôt les habitudes des dévots n'étaient plus les mêmes alors que les Ibères furent en contact avec les Orientaux. Ils n'accueillirent pas la mode des ex-voto de terre cuite et préférèrent le bronze. En effet, les menues offrandes en métal et les figurines sont aussi nombreuses que les ex-voto d'argile sont rares, et c'est à leur étude qu'il faut consacrer le chapitre suivant.

i. Henri et Louis Sirct, Les premiers pagne, extrait de la Revue des questions

âges du mêlai dans le Sud-Est de l'Es- scientifiques, 1888, p. 35.

La richesse minière de l'Espagne, dont les sierras si fécondes en métaux communs comme en métaux précieux, en plomb, en cuivre, en étain comme en argent et en or, ont été exploitées dès les siècles les plus reculés, aurait permis d'admettre a priori que l'art de couler le bronze pour en fabriquer des figurines s'est développé largement dans la Péninsule. Aussi n'est-on pas étonné d'apprendre que les découvertes d'objets de ce genre s'y sont multipliées ; il suffît de parcourir le livre de Cean-Bermûdez pour s'en rendre compte. M. Hùbner a écrit en i 888 : « Dans les musées de Grenade, Madrid, Lisbonne et Evora, et entre les mains de particuliers à Cadix, Séville et ailleurs existent de petites idoles de bronze de très grossière exécution. Elles représentent des figures humaines, généralement nues, d'hommes et de femmes, quelques-unes ayant double sexe, sans symboles ni ornements d'aucune sorte. On peut les considérer avec beaucoup de probabilité comme des produits de l'art indigène le plus ancien, et elles méritent qu'on en fasse une étude particulière basée sur une collection la plus complète possible de ceux qui jusqu'à présent sont connus '. »

Cette étude si désirable — et qu'il faudrait étendre beaucoup plus loin que ne l'indiquait l'illustre professeur de Berlin — je n'ai pas l'intention

i. E. Hùbner, Arqueologia de Espaha, p. 265.

de la faire ici avec tout le développement qu'elle comporte. Rien que l'enquête nécessaire pour réunir les images de tous les petits bronzes ibériques curieux exigerait un temps considérable, qui ne serait certes pas perdu, mais que je n'ai pu trouver encore. Il me semble d'ailleurs qu'à s'en tenir même à l'examen des bronzes des collections publiques ou facilement abordables, à l'étude de quelques importantes statuettes isolées que j'ai pu voir ou dont j'ai pu me procurer les photograpliies , on est en mesure de bien connaître l'industrie des bronziers ibères et de la juger'.

Comme les sculpteurs proprement dits, les fabricants de petits bronzes semblent n'avoir eu, dès le début de leur art, qu'un goût détestable et qu'un métier plus que rudimentaire. On ne peut rien imaginer de plus liorrible que les premières figurines que j'ai le regret d'être obligé de décrire ou de mettre sous les yeux du lecteur. Mais il faut bien se dire, en guise de consolation, que l'Espagne primitive n'est pas plus mal partagée que tous les autres pays d'Europe ou d'Asie. La Grèce même, à Mycènes, à Olympie, à Delphes, dans les lies, nous a montré des centaines et des centaines d'affreux magots où nous avons souvent bien du mal à retrouver les ancêtres et les prototypes des gracieux bronzes de l'art classique. Que l'on regarde seulement les 442 figures qui illustrent l'importante étude de M. Salomon Reinach sur la Sculpture eu Europe avant les influences gréco-romaines, et l'on verra qu'en fait de barbarie tous les premiers fondeurs et coroplastes de la Gaule, de l' Angleterre, de l'Europe centrale, de l'Italie, de la Grèce, de 1 Asie Mineure, n'ont rien à s'envier les uns aux autres ; ils sont égaux en naïveté maladroite et manquent tous au même degré du sens de la beauté plastique comme d'habileté manuelle.

i . Je tiens à avertir le lecteur que l'inclus- ligurincs dont je vais parler sont-elles sujettes

trie des faussaires s'exerce abondamment en à caution. Je ne les ai pas toutes tenues entre

matière de petits bronzes. Lorsqu'il s'agit les mains, cela se conçoit, et même si j'avais

d'ébauches informes, les mystificateurs ont la examiné les originaux douteux je ne préten-

purtic belle, cl peut-être quelques-unes des drais pas ne m'être jamais trompé.

Pour commencer, Cean-Bermûdez a vu un horrible monstre de plomb trouvé à Jumilla et voici comment il le dépeint : « Idole de plomb, qui paraît égyptienne ; elle représente un spectre affreux, avec des mamelles à leur place naturelle, sur les fesses et sur les parties honteuses ; bras, mains et doigts comme des pattes de lézard; pieds et jambes dans l'attitude de la danse, et visage comme une face de hibou'. » La description ne répond pas tout à fait à l'image qu'a donnée de cette idole le P. Lozano dans son Histoire de Jumilla2 ; mais peu importe, elle prouve l'impression presque de dégoût qu'inspire la vue d'une telle atrocité ; la seule excuse du modeleur est qu'il a traduit à sa manière quelque barbare conception religieuse.

Ce plomb semble perdu ; on peut pourtant se faire une idée de sa hideur en considérant une idole du Musée de Madrid dont les formes ne sont pas trop monstrueuses, mais qui, par certains détails, rappelle nettement la description de Cean-Bermûdez (Fig. 23o). La jambe gauche manque, ainsi que les deux bras ; l'être extraordinaire a la tète d'un homme et, sous son menton, se voient deux appendices qui doivent être de la barbe. Je n'affirme rien \

Malgré tout, le prix de la laideur revient sans conteste à un objet de même genre, en bronze toutefois, qui a été trouvé en 1888 à Gulina, près de Pampelune : il est conservé dans le Musée de cette ville. Voici comment en parle le premier éditeur, M. ïaillebois '' (Fig. 221 et 222) :

« La statuette est en bronze et paraît avoir été coulée dans un moule. Sa hauteur est de \l\ centimètres environ... Les jambes sont raides, droites, presques aussi grosses à la cheville qu'à la cuisse, les pieds

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