Ibid., n
La figurine 265 (n° 9602 de Madrid. Collection Auban) est-elle debout ou assise? Est-ce un homme ou une femme? A-t-elle ou non
des bras? Est-elle vêtue? Autant de questions auxquelles il est malaisé, et peut-être aussi superflu de répondre. Il n'y a qu'à signaler en note une telle élucubration.
Avant de continuer notre inventaire et notre classification, comme nous en avons fini — ou à peu près — avec les œuvres les plus anciennes, ou du moins les plus barbares, il est bon de nous arrêter un instant pour examiner le chemin parcouru. Ce chemin n'est pas bien long. Nous n'y avons noté qu'une réelle impuissance des ouvriers ibères à reproduire les formes de l'homme ou de la femme. Sauf une ou deux rares exceptions, à examiner nos gravures, on dirait le catalogue illustré d'un musée de monstres. Je l'ai déjà dit, et il faut le répéter, ce n'est point là un phénomène exceptionnel. A dresser le catalogue des bronzes et des terres cuites les plus anciens dans n'importe quelle autre contrée de l'Europe, on retrouverait la même enfantine barbarie. Du moins, ces antiques ébauches espagnoles ont-elles une originalité quelconque, et peut-on déjà prévoir, à l'aspect de telle ou telle figurine, le développement d'un art caractéristique, ayant bien sa physionomie propre? Peut-on, d'ailleurs, constater ici ou là des influences étrangères permettant d'espérer l'épuration, l'affînement des grossiers instincts indigènes?
Il faut l'avouer, il est absolument impossible de trouver en toute cette lamentable série la plus petite idée originale. Les Ibères nous apparaissent comme une branche quelconque de cette immense famille européenne qui, au début de l'âge historique, semble avoir, au Nord comme au Sud, au Levant comme au Couchant, travaillé sur un fonds commun, et combien pauvre, de pensées et de formes ornementales. Bien peu de ces idoles monstrueuses qui n'aient de similaires dans l'industrie des autres peuples contemporains, et cette constatation même est un argument de plus en faveur de la théorie des archéologues qui. se défiant du (( mirage oriental », pensent qu'avant les influences asiatiques et surtout grecques, régnait dans toute l'Europe, ou peu s'en faut, une générale uniformité de conceptions et de produits artistiques.
Il semble, d'autre part, que la religion des dévots ibères a pu se contenter longtemps de ces ex-voto plus que rudimentaires ; les bronziers, qui travaillaient pour le culte, n'ont rien fait pour rendre peu à peu leur
l'y G LES FIGURINES DE BRONZE
clientèle plus délicate et plus difficile. Leur industrie semble une industrie mort-née, ou tout au moins destinée à rester dans une éternelle enfance ; en cela, peut-être, les habitants de l'Extrême-Europe occidentale ont-ils été moins bien traités de la nature que leurs frères d'Italie, par exemple, ou même de Gaule.
Cependant, à certains signes, on voit que ces humbles artisans n'ont pas absolument fermé les yeux aux œuvres importées du dehors. Ils ont, à l'occasion, imité avec une franchise qui va jusqu'au plagiat tel ou tel modèle chaldéen (Fig. 25 1) ; ils ont reproduit des types de l'art mycénien (Fig. ^44), et ont été jusqu'à emprunter à la glyptique mycénienne, pour le transporter a leur métier spécial, un procédé du reste assez malheureux de facture rapide (Fig. 2GI1). Et je n'ai pas encore, jusqu'ici, énuméré toutes les figurines où se révèle l'action des étrangers. Ainsi je n'ai pas parlé de ce personnage criophore qui ressemble beaucoup à une statuette de bronze de même sujet fabriquée en Phénicie, et à une autre trouvée en Sardaigne (Fig. 266) \ Quanta la Grèce archaïque, à laquelle le criophore fait aussi songer, n'est-ce pas à son influence que les Ibères doivent ce goût prononcé pour la forme plate de xoanon, pour l'attitude des jambes serrées et des bras collés au corps2, pour les tuniques embrassant les membres avec une raideur et une étroitesse de gaine ? Il faut se montrer ici très réservé, car ces formes mêmes, ces attitudes, ces types ne sont pas, à vrai dire, des créations des Grecs, et bien avant que les idées et les modèles de ces maîtres incomparables aient été répandus par leur commerce universel, on connaissait un peu partout les idoles plates ou en xoanon et les figurines du soi-disant type dédalique, aussi bien que les têtes modelées « en bec d'oiseau ». Mais, d'autre part, peuton nier maintenant les très antiques rapports de la « Mycénie » avec l'Ibérie, et n'a-t-on pas le droit d'en tirer des conséquences?
1. Musée de Madrid, n° i8542,legs Saave- toire de Jumilla un petit bronze provenant de
dra. Cf. de Longpérier, Musée Napoléon IH, Murcie (pi. IIII, n° xiv) dont les deux bras
pi. XXI = Perrot et Chipiez, Histoire de sont portés en avant depuis le coude, comme
l'art, III, fig. 3o8. E. Pais, La Sardaigne, ceux de l'Apollon de Canachos. Mais on ne
pi. V, fig. VI = Perrot et Chipiez, Histoire peut juger, d'après sa mauvaise image, s'il
de L'art, IV, p. 89, fig. 88. s'agit d'une œuvre importée ou fabriquée en