‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 3)Chapitre 35 sur 80 · I. No 18453 du Musée, I do Ferra, 3 de Mélida · texte numérisé non relu

I. No 18453 du Musée, I do Ferra, 3 de Mélida

l^ti LA SCULPTURE

b^le est d'une race nouvelle. Celle corne en efTet est très épaisse à ia base : elle forme dabord avec le sommet du front une ligne parallèle, puis tout à coup s*amincit. se contourne à la pointe et se porte un peu en avant et en dehors : ce n'est plus du tout la forme de la IvTe : l'aspect est beaucoup moins dangereux et aussi moins décoratif. Les cornes étaient coulées à part : les oreilles sont petites, avec le cornet mince et long, tandis que le paWllon prend la forme d'une pique.

La construction de la tête est beaucoup plus sa^-ante. Au front très large, où les arcades sourcilières se relèvent et s'arrondissent en bosses, se joint un museau court, massif et carré, mais non sans modelé. Surtout le mulle est étudié comme ne l'était pas celui des autres têtes. Sauf un pli trop froncé qui va dune narine à l'autre et qui est une exagération de la vérité, les narines, la commissure des lèvres elles-mêmes sont plus heureusement i\>piée> sur b nature. L obser\ation est certainement plus précise et la main plus habile. La con\ention cède la pbce à l'effort personnel. i>>mme le montiv surtout la fai>>n des yeu\. Les paupières, qui enoh;iss<u)t un clobe de saillie modérée où la pupille est indiquée par un cerx^le cra^é. ont une oourlv moins arrondie que celles delà léte précédente, l n cuilloohairt^ de jvtits traits incis indique les cils sur le léger Knirrelet qui les l'oniie et que oerno. [K^ur leur donner plus de reUef. une liiine ortnisc^ o\»ncentrique. Mais ce qui fra|>po a\ant tout, c'est que les plis aninileux di-s s^^urx^ils. qui étaient dans les têtes précédentes si canicléristiquo. >iMit remplacés dans celle-ci par trois pli> r^«ds. l'un très «HnMt. biTdant presque la pau|wrx* su|V'rieun?. les deux autres plus lar^Mi. M^Mix^ lun de lautre. et le denwr séparé du front par un trait onnix |vu pri^fi^nd l.cs tn.«is pli^ — deux >eulen>enl s<ml épais et très nets — siMil 1rt*> oWîqut'> v\ > Alîonfent |^ro>q\>e Je la naissance des cornes jusqu AU l\ji> lit 1 ,tn\^3« >v-uri ùitre

IV n^Mvii- v^v.c li-^ . -S s^ :.: ir.^.\t> >ut i:-s piuj-ièrvs. Je Kc^rd interne du iv.*ix'.îli r. *:;■ '. .Tv:!»* i>î .it\"*.r:- i ur.:' 't*Ani: j- jv*il> c4 c-ntre les cornes ur. \ i :. : .^. : i ;■ : r , . . ..il;* ^ .^ ^ a r. * .«. ^.^ î i -n y* :■-. n : t ^ ;: r : : :r. -r^ 1 es: ^ enuicule de î:i:Âj:> AU :•;::..* *\Mi;:v.c' r:^ ;i> i i^^'Cx .:tv :*: .v^ir.^.ît p:«T b tète A. E^ v..;> *.. ..; :a/.; .v.> ,^.::-..;r cv.i' *>i> -^r:> :r, ^^ : rsâ.H-s ~^Tjlj,ji>e&t aussi. ^v.v.r,>;* À i* i^:.- l^ *:;• p. vs;* .V,; V,; .î.: sU.r j. »k z\i. sNiv.:-z 3es ziàsifiaux. que

LA SCULPTURE l^n

le plissement de la peau du cou est aussi marqué, mais que ces plis sont beaucoup moins réguliers et symétriques. Enfin, ici encore, sur la joue, entre l'œil et la commissure des lèvres, un angle formé de deux cordons en relier dessine la saillie de deux grosses veines : l'indication est seulement, dans cette troisième tête, moins sommaire et moins rude que dans la seconde (Fig. i la).

T^le de Costig (C). (Musôe de Madrid.)

De ces descriptions, de ces comparaisons minutieuses, mais non pas inutiles, puisqu'il s'agit d'œuvres que je crois uniques, il résulte que les têtes de Coslig appartiennent à un art primitif ol que cependant on sent dé l'une à l'autre un progrès, un eflbrf pour sortir de la convention, pour arriver à une anatomie plus juste, à un modelé plus savant, ou, si l'on veut, plus poussé. Peut-être de la première à la troisième n'y a-t-il

pas un grand écart chronologique : du moins elles me semblent représenter, dans Tordre oii je les ai étudiées, les étapes d*un art en mouvement vers le mieux * ,

Ce sont là pures questions d'esthétique, deux problèmes nous attirent maintenant qui sont plus difficiles à résoudre.

D*abord il faut se demander si ces tètes sont des œuvres complètes, formant chacune un tout se suffisant à lui-même ou si elles ne sont que les restes danimaux dont les corps ont été perdus. Si l'on admet cette dernière hypothèse, il faut du moins reconnaître que. de même que les cornes et les oreilles oui élé moulées à pari, les têtes n'ont pas été fondues d'un seul jet avec le corps, puisque les Irois cous ofiTrent des sections absolument nettes et régulières, sans la plus petite trace de cassure. Il y a plus : si Ton examine la section du cou de A. on voit que dans l'épaisseur du bronze est ménagée une feuillure. Cela indiquerait bien que la tête était attachée à un corps.

CejH^ndant je ne crois pas que ce corps, pas plus que ceux dont auraient été détachées les deux autres têtes, aient jamais existé. Car d'une |Kirt lu feuilhin' en question peut aussi bien avoir été destinée à remboitement dans une surlace plane quelconque, qu'à l'assemblage avei^ un i\>rps. (Tétait là simplement un mode d'attache qui était remplacé dans Kl tête B |Kir cette tige intérieure que j'ai signalée et que \l. Mélida estime a\oir ser\i à aci^rocher le bronze.

Mais un autre argument est plus tort. Comment expliquer que les lêtes seules aient été prvservtvs de la destruction, si les corps entiers ont élé sculptés.^ M. Mélida a\ance bien que peut-être ces corps ont été enle\i*s et détruits jKirce qu'ils représentaient une masse considérable de brv^n/e. Mais ivs trvù> énormes tOtes n'étaient |^kis non plus une quantité néi:lii:\\ible. puisque luno dolles pi*se plus de 33 kilogrammes, et le s^nn qu'on aurait pris de les >ejMrv^r du resto n est pas facilement explioaMo Surtout il no tant jm> oublier qu on a recueilli à c%Mé des têtes ivmplotes vieux jmuys do ov^rnos do dimoti>ù^n> ditïerenles et deux cornes

isolées, sans compter des oreilles provenant de cornes du même genre \ tandis qu'il ne s*est pas trouvé le moindre petit débris de corps, pas même de patte, ni de queue, les parties de Tanimal aussi fragiles que les cornes et aussi facilement oubliables, une fois brisées. Ajoutons que la multiplicité même de ces têtes ou fragments de têtes, toutes énormes, rend, à mon avis, peu soutenable Thypothèse de figures entières.

Mon sentiment est donc que les têtes de Costig sont des monuments complets, formant chacune un tout. Si Ton admet cette idée, on peut encore faire deux suppositions. La première, c'est qu'elles ont fait partie d'une décoration monumentale. Les bronzes proviendraient d'un édifice où ils remplissaient, par exemple, un rôle analogue aux taureaux du palais de Suse ou de l'autel des Cornes à Délos ^ A cela j'oppose d'abord la dissemblance des têtes qui se prêtent peu aux symétries architecturales, ensuite la difficulté d'adapter une tête seule, sans les épaules et même sans le cou, aux formes et au but d'un chapiteau de colonne ou de pilastre : enfin la disposition des longues cornes, qui se marieraient avec peine aux lignes d'une architrave.

Pour ces raisons, il faut, je crois, regarder les têtes de Costig comme des ex-voto. C'est l'opinion de M. xMélida. Elle est rendue très vraisemblable non seulement par l'étude des monuments eux-mêmes, mais aussi par ce fait que l'une des cornes séparées que j'ai mentionnées plus haut porte à l'extrême pointe un petit oiseau de bronze, une sorte de colombe aux ailes soulevées, fixé par un clou qui traverse le corps (Fig. 1 13). Des recherches récentes et fort utiles de D. Hartolomé Ferra, directeur du Museo arqueolôgico Luliano, ont fait aussi connaître une série de monuments qui par la provenance, le type et le style, s'unissent indissolublement aux bronzes de Costig *. Ce sont d'abord trois cornes qui se termi-

I. Voici la liste de ces débris : dont le bord est pointillé (n<** i8'|6o, i846i).

1® Une paire de cornes, longues chacune i. Perrot et Chipiez. Histoire de l'Art

de o"»,33 (n*» 18467); dans V Antiquité. H, fig. 3ii, 3i3, 'i3o.

a" Une corne seule, ayant o'",7T de Ion- Th. HomoUe, Bulletin de correspondance

gueur, et o™,ii de diamètre à la base; hellénique, Vlll. i884. p. '|30 et pi. XVII.

3® Une corne seule (o™, 55); 3. B. Ferra, Bronces antiguos hallados

4® Une corne ayant un oiseau (long de en Mallorca^ dans lies'ista de archivas^

o">,o4) fixé à sa pointe au moyen d'une tige; 1901, t. \ . p. 37 et s., pi. III.

5« Une paire d'oreilles, longues de o'",!^.

nent à la pointe par des télés de taureaux. L'une (n°' q et 9*) qui fait partie de l'importante collection de M. Antonio Vives, à Madrid, a été publiée d'abord par M. Hamôn Mélida dans la Revisin de archivas (igoo, pi. XI). Elle a été trouvée en i8fi6 près du Caserio Cas Concos, término de Felaniz. M. Mélida fait observer que « Heva grabados los pelos del testuz, donde parece que falta alf^tiii acccssorio que puede ser un sîmbolo. Las aslas eslan failas de la punta. Se relaciona direclamcnte con losconocidos broncesdeCostig... Ofrcccigualhocicoabullado y redondo

brome fie Costîf;. (Mui^c de Madrid.)

que la cabeza num. iS^!)."! del Musco (notre tète C) ; igual indicacion grabada de los pelos del testuz, y el estilo es el mismocn una y en olras, menos fino en la pieza pequcila ' ».

La seconde (n" ro et 11) a été trouvée entre les monuments cyclopéens de Llucliamor, término de San Lorenzo, avec des poinçons en os, une anse de bron/.c, des lampes et des amphores romaines, et appartient actuellement îi .MM. Amer y Servera, de .Munacor. liC troisière exemplaire est semblable au précédent : il provient de la côte maritime de Valldemosn et fait partie de la collection du marquis de Vivot. à Palma (n° i a). Les dessins que M. Ferra a donnés de ces deux derniers objets sont insuf-

lyoo, p. i6t. Li pïihie de et

it verlo. Loogueur

fisants pour permettre d'en juger le style, qui parait plus mou et plus rond ; mais il est certain que s'ils ne sortent pas de la même main, ni peut-être de la même fabrique que le premier, ils sont dus aux mêmes idées et à la même inspiration et rentrent dans la même série. De plus M. Ferra a recueilli les images de trois têtes de taureaux et de trois petits taureaux complets, tous trouvés et conservés dans les Baléares, qui viennent sans aucun doute se grouper autour des documents précédents et prouvent quelle importance symbolique avait cet animal dans les îles. La tête n"* 2, qui est au Museo Predio de Son Berga semble avoir surtout des rapports de forme et de style avec une de celles de Costig\

11 ne faut pas oublier que M. Ferra avait déjà signale des monuments analogues. Suivant lui, il y a quinze ans, un laboureur recueillit une corne semblable à celle de Son Corro dans le domaine de Son Reus, non loin de Coslig. Le comte de la Marmora, dans son Voyage en Sardaigne, a dessiné une corne du même genre, longue de o'",4o, avec des traces de dorure, mais cannelée et non cylindrique ; elle avait été trouvée dans un lalayot, à Son Texeqaef, territoire de Lluc Mayor: près de là, dans un tombeau, on recueillit encore deux cornes à peu près pareilles. De la Marmora en cite une dernière trouvée près des lalayots de Talalide d'Ali, à Minorque, avec « un petit mascjue creux, en bronze, ayant la forme d'un bucrane ; sa longueur n'excède pas quatre centimètres; ses yeux sont percés et vides ». M. Ernest Canut possède un petit taureau de bronze trouvé dans le champ de Son Cresla, à Lluc Mayor, mais nous ne savons pas quel en est le style ^

Enfin, pour ma part, j'ai noté au musée de .Madrid, dans la salle où sont les bronzes de Costig, une petite tète de taureau en bronze qui est très intéressante parce qu^elle est de même style que les grandes têtes de Costig*. Sans doute l'aspect est assez différent : les cornes sont courtes

I. Il est fort intéressant de remarquer que i. E. Hiibner. Boletin de la Sociedad M. Ferra a public surla même planche, n" 8, arqu. Luliana (Lettre à M. Llahres), sepune lêle de cerf qui semble avoir eu une des- tembre i8()5. — De la Marmora, Voyage tination analogue à celle des lètes de Ixeufs. en Sardaigne, atlas, pi. XXXI. 11 croit, d'après la finesse de la facture, qu'elle 3. N" 3o65 de l'inventaire du Musée. Le peippariient à une époque très postérieure (/. /., tit bronze provient de la collection Salamanca ; p. 4o). on ne sait où il a été recueilli. lies'ue archéo-

j52 la sculpture

et grosses, la forme générale est plus ramassée et plus lourde ; surtout, si Ton regarde l'objet de face, on voit à gauche et à droite deux protubérances en forme de bajoues qui élargissent malheureusement le crâne et défigurent l'animal. Mais on remarque d autre part que les yeux ont exactement la même obliquité que dans les bronzes de Costig, que les sourcils sont indiqués par le même procédé que j'ai longuement décrit à

Fie. ii4. Fie. ii5.

Bronzes du Musée de Madrid.

propos des têtes A et B, et que les poils sont tracés au burin entre les deux cornes. Pour moi, c'est une œuvre de la même origine et de la même époque artistique. Or c'est certainement un objet symbolique, une amulette, comme l'indique l'anneau de suspension placé entre les cornes (Fîg. ii4). La figure ii5 représente une amulette du même genre ; l'original est aussi au musée de Madrid.

Après cette énumération — qui pourrait être plus longue — il me semble qu'il ne peut rester aucun doute : tous les bronzes de Costig sont des offrandes symboliques : les têtes se suffisent sans les corps, comme les cornes se suffisent sans les têtes. On connaît depuis longtemps, par l'exemple de la Grèce, l'usage de ces ex-voto réduits ou simplifiées, si commodes pour la piété des fidèles peu fortunés * .

logique, 1897, 1. 1, p. i5o, fig. 5. ^B. Ferra, idole qu'il y a intérêt à rapprocher des lêl«s art. cité, pi. 111, n^ 6. trouvées en Espagne. Elle a ceci de très par- I. M. Salomon Rcinacha publié, d'après un ticulier, que les cornes sont terminées par des mémoire de J. Gréau, une tête de bœuf boules. M. Ueinach affirme qu'elle est prétrouvée à Aulnay (canton de Chavanges, arron- romaine, et il a certainement raison. Il exdissement d'Arcis-sur-Aube) et appartenant plique que les boules sont de simples orneau musée de Tro\es. C'est un ex-voto ou une ments, qui sont bien dans le goût naturel de

LA SCULPTURE l53

Ces mêmes arguments, à défauf d'autres, prouveraient abondamment que les têtes de Costig et tous les objets qui se groupent autour d'elles sont de fabrication indigène. On s'explique tout naturellement qu'un artiste du pays les ait modelées et coulées pour la dévotion de quelque seigneur opulent. Mais à les regarder sans autre souci que leur style, on est aussi bien forcé d'avouer qu'aucune œuvre connue parmi celles de l'antiquité orientale, grecque ou romaine, ne leur ressemble exactement et n'évoque l'idée d'une parenlé très proche. Comme la Vicha de Balazote ou le Sphinx de Bocairente, elles sont marquées au coin d'une forte originalité. Des particularités de détail, comme la manière dont sont modelés les plis des paupières, des singularités de technique, comme le clavetage des cornes de la tète B, et surtout l'aspect général les isolent nettement et leur constituent un état civil espagnol.

Faut-il cependant aller aussi loin que M. E. Iliibner, par exemple, et attribuer ces monuments à l'industrie indigène sans y rien reconnaître d'oriental, de phénicien, de grec ou de romain? 11 n'a pas vu les têtes elles-mêmes, mais seulement les dessins sommaires de D. Bartolomé Ferra et il ne juge les monuments qu'avec réserves. !\I. Mélida n'accepte pas cette idée : une étude comparée des têtes de Coslig avec les œuvres de l'art égyptien, de l'art oriental et de l'art grec l'amène ù conclure que ces bronzes sont de style gréco-phénicien, de ce même style que M. Heuzey dans ses études sur les sculptures du Cerro de los Santos, a si heureusement déterminé. Je dois dire que les rapprochements étabhs par M. Mélida ne me semblent pas convaincants.

11 peut y avoir sur les parois des tombeaux de Saqquara tel ou tel troupeau de vaches dont les hautes cornes en forme de lyre rappellent les cornes de la tête A de Costig. Mais c'est là une simple ressemblance de race; elle n'a pas plus d'importance que la direction horizontale des oreilles aux têtes de Costig et aux figures de quelques chapiteaux hâtoriques. M. Mélida remarque d'ailleurs lui-même qu'à (iOstig les cornes de chacune des têtes sont différenles, tandis qu'en Egypte elles sont

l'art He l'Europe primilivc {Sur les cornes 1/ Anthropologie, 1896. p. 553 et s . fig. !\

de bovidés terminées par des boules^ dans et 5).

l5/l LA SCULPTURE

toutes semblables. Je crains donc qu'il n'y ait rien à tirer d'une telle comparaison, d'autant que le style, dont Timportance est bien plus grande en ce sujet, est tout différent, d'une différence essentielle, puisqu'elle réside dans les procédés conventionnels de facture et d'expression. Sans vouloir nf étendre trop longtemps sur ce fait très visible, je rappelle seulement que Tart égyptien, lorsqu'il veut représenter les animaux, décompose, pour ainsi dire, leurs formes, el, tantôt les simplifiant, tantôt les interprétant dans le sens de types préconçus, ne reste le plus souvent fidèle à la nature que par la vérifé des mouvements et des attitudes. De là la froideur trop ordinaire et la monotonie des représentations de ce genre. L'art de Coslig procède d'autre manière. Trois têtes nous sont conservées, a peu près de la même époque, avec les marques évidentes des mêmes procédés et des mêmes conventions techniques, — nous ne trouvons d'ailleurs rien de semblable dans les conventions de l'art égyptien — chacune des trois fait à qui les regarde une impression distincte, et je ne connais, pour ma part, aucun monument égyptien auquel l'une d'entre elles puisse me faire songer.

Quant aux monuments asiatiques, M. Mélida cite une tête de bœuf, sur un cylindre assyrien du Louvre, où les sourcils sont indiqués au moyen de deux traits parallèles en accents circonflexes '. Mais je ne crois pas que ces traits soient autre chose, sur l'original, que des traits de burin, et cette indication est bien distincte des plis de sourcils des deux premières têtes de Costig. La même observation s'applique aux têtes de taureaux d'une coupe de bronze'. M. Mélida voit encore un rapport que je ne saisis pas bien entre la facture des sourcils des têtes en question et des sourcils d'une tête de taureau ailé de Khorsabad'*. Je ne vois que des différences entre les lignes saillantes, volontairement amollies et arrondies, qui cernent les yeux de ce monstre symbolique et les plis cassants des bronzes de Costig. Et en général je ne peux pas établir de comparaison entre la facture carrée, simple et sobre des œuvres qui nous occupent et la facture ronde, lourde, compliquée de la sculpture assyrienne. Je sais

I. PerroiciChipioz, Histoire de l'art dans a. /6iV/., fig. ^07.

L'antiquité, II, Hg. a6o. 3. lùid., pi. \

LA SCULPTUIŒ l55

bien que cet art a produit nombre de monuments de valeur tout à fait rare, de représentations d'animaux en particulier, où la nature est savamment observée et, malgré des conventions plus ou moins heureuses, habilement interprétée. Mais rien encore, ni un détail précis de technique, ni une impression d'aspect ne suscite en moi Tidée d'une communauté d'inspiration entre le style sculptural de la (Ihaldée et de TAssyrie et le style que, pour le moment, j'appelle le style de Costig.

M. Mélida insiste davantage sur la similitude des sourcils des tètes de Costig et de ceux des tètes de l'Apadana'. Mais il est, j'en ai peur, sur un terrain peu solide. Cette sorte de circonvolution bizarre, d'une convention si singulière, qui surmonte les yeux des taureaux perses, n'a rien de commun avec les plis à arêtes sècbes des ex-voto de Majorque, traduction maladroite, mais sincère en somme, de la nature. Et même, pût-on noter un rapport véritable, cela serait pour moi de nul prix, tant je vois de distance entre les grandes têtes de bronze, qui semblent légères et sveltes malgré leur structure massive, et les têtes de pierre, courtes, lourdes, à nez de mouton, à naseaux en spirale, à toupet et à crinière frisés en boucles, qui ornaient et fortifiaient les puissants chapiteaux du palais des Grands-Rois.

Je n'insiste pas maintenant sur quelques rapports que M. Mélida établit entre les têtes de Costig el certains morceaux d'art hittite"*, cypriote ^ ou carthaginois ^ Ils me semblent, comme les précédents, ou peu significatifs ou même forcés, (lependant je dois citer pour ma part un curieux vase punique en terre cuite, découvert dans la nécropole de Douïmès, vase d'une complication singulière dont le récipient principal est décoré d'une tête de vache en haut relief au-dessous d'une tête d'Halor. 11 y a de grands rapports entre ce morceau et les têtes de Costig, malgré la différence de matière et d'art".

Pour moi, ce n'est pas le style des têtes de Costig qui est oriental,

I. P. Dieulafov, /.'firnt/m/r df Suse, lijr. forme d'oiiln*); tijf. '|3'i (olindrcon slratilc).

tio3. — Perrot cl (Ihipiez, op. Inud., N. \. Ihici.. III. tip. .H.'^q (jeton de Irrrc cuite

fig. \M}, \i^b et .i<Ui. au Musée de Saint-Louis de (^arthage).

'j. Pcrrfil ot Chipiez, op. inud., i\ . fig. 5. La nécrojtolc do Douïmès, BuUelin de

369 («statue Ile de bronze du Louvre). la Société des finlitfUfiires de France, G"

3. Ibid., 111, fig. 5oo (vase cvpriole en série, t. VI, p. 297, fig. 29.

l56 LA SCULPTURE

c'est le sujet lui-même, c'est l'importance donnée à la représentation de cet animal, qui est devenu un animal sacré et dont Timage est devenue un ex-voto privilégié. La (^haldée, l'Egypte, la Phénicie. Carthage ont usé et abusé de ce thème, el ce n'est pas probablement une coïncidence fortuite qui fait que Toffrande, en Ibérie comme en Asie, en Egypte, en terre punique peut se réduire à une simple lele. Quant à l'influence grecque, je l'admets comme M. Mélida, mais je ne prends pas le mot grec tout à fait dans le mome sens. Le seul monument dont la ressemblance avec Tart archaïque le frappe, c'est la grande et célèbre tête de vache en argent, avec des cornes d'or et une étoile au milieu du front, que Schliemann a trouvée dans un tombeau de MycènesV « I^ tête en question, dit-il, est une œuvre achevée : son auteur, observant la nature, a su modeler la bouche d'une manière franche et simple, comme est modelée celle de la totc C de Costig, de la grandeur de laquelle est aussi celle de Mycènes; les cornes sont fines, élégantes et disposées en forme de lyre, semblables en tout à celles de la tête A de Costig ; la seule différence consiste dans les oreilles qui, plus naturelles, sont levées. » 11 est certain que les cornes de la tête mycénienne ressemblent beaucoup à celles de la tête A, et cela suffît pour donner aux deux figures un certain air de famille. Mais c'est là tout ce qu'on peut tirer, me semblet-il, d'une comparaison. La tête de Mycènes, si l'on cache les cornes, apparaît très différente de toutes celles du Musée de Madrid. La forme du crâne est beaucoup plus courte et large, le mufle s'allongeant beaucoup moins et ne s'évasant pas. La bouche, quoi qu'en dise M. MéUda, n'a ni le dessin, ni le modelé de n'importe laquelle des têtes de Costig: surtout, malgré les éraflures de l'argent et l'état d'oxydation, il est bien évident que le trait le plus caractéristique des bronzes espagnols, la facture des yeux cl le plissement du cuir aux sourcils, est complètement absent de la tête mycénienne. Enfin, ce qui n'est pas moins certain, c'est que l'aspect d'ensemble est bien divers et laisse une tout autre impression. A Madrid, nous sommes devant des œuvres primitives,

I. Scliliemann, A/rcènes, fig. 837, 3a8. Cf. Perrot et Chipiez, Ilist. de l'art, dans l'antiquité, VI, fig. 398.

d'un art jeune et incomplet : à Athènes, nous voyons l'œuvre réfléchie et mûrie d'un artiste qui sait observer dans ses détails précis et vrais la réalité vivante et dont la main peut servir docilement la pensée. Il n'est pas douteux que la vache d'argent et d'or n'appartienne à une période relativement récente de la civilisation mvcénienne.

Ce rapprochement écarté, il conviendra d'examiner des objets de moindre dimension, quoique d'importance égale, et d'abord des chatons de bagues et des cachets, trésors de l'orfèvrerie ou de la glyptique, auxquels je suis surpris que M. Mélida ne se soit pas arrêté. En premier lieu, on peut remarquer le rôle important que tient sur ces petits monuments la représentation du taureau et de la vache. Sur 96 intailles réunies par M. Perroten cinq planches, il y en a 19, c'est-à-dire un cinquième, où sont figurés des vaches avec leurs veaux ou des taureaux'. Parmi ces intailles, quelques-unes sont des œuvres d'art très avancé cl de beauté tout à fait exceptionnelle ; mais parmi les autres, de facture plus primitive ou moins soignée, beaucoup, autant qu'on en peut juger par des images très petites, ont d'assez nombreux traits communs avec les tètes de Costig. Prenons par exemple le n'* 18 de la figure \*àG : la trie du taureau est vue de face : les cornes sont en forme de lyre, comme les cornes de la tête A de Costig : les oi^illes sont horizontales et de même forme : le mufle s'évase de même: enfin, entre les cornes, les poils sont marqués par de petits traits incis : les yeux, gros et saillants, ont la même obhquité. Nous trouvons encore l'évasement caractéristique du museau, figure 427, n° 7, figure ^28, n'' i4 et figure /|32, n" i5, et aussi, bien que moins prononcé peut-être (cela est dû sans doute à la position de la tête) figure 428, n" 11 et 2V". Enfin, non seulement dans les figures de taureaux et de vaches, mais dans celles d'autres aniniaux, on voit autour des yeux les paupières et les cils indiqués par des plis qui rappellent les plis des têtes A et B. Qu'on examine en particulier Tintaille 11 de la figure /|28, on y retrouvera les sourcils formés de deux plis circulaires

I. Perrol cl Chipiez, op. laud., VI. pi. cuite où cet rvaseuiciit du miillc est très carac-

XVI, fîg. 426, V-»8, 43i. 43*J. téristique (Schliemanii, Mycènes, fig. 160.=:

3 M. Mélida a déjà rapproché les tètes de Perrot et Chipiez, ibid,, 534» 535, 536). Costig d'une tète de vache mvcnnicnnc on terre

l58 LA SCULPTURE

(ils sont mal placés, mais peu importe), en m^me temps que l'indication de plis à la naissance des naseaux. On trouve même, figure 432, n^ i5, un intéressant détail : la tête de vache est vue de face (comme fig. 4^6. n** i8) et sur le front, entre les cornes, est ncUement tracé un triangle qui rappelle la division de la tête A de Costig.

Tous les petits monuments mycéniens que je viens de citer représentent l'animal entier, avec son corps au complet ; le chaton de la fameuse bague en or trouvé à Mycènes a pour la question qui m'occupe un intérêt plus grand encore \ On y voit six têtes d'animaux parmi lesquelles trois têtes de taureaux. Comme les têtos des inlailles citées plus haut, elles ont une grande analogie de forme et d'aspect avec les têtes de Costig : mêmes cornes on lyre, mêmes oreilles horizontales. Je n'insiste plus sur ces rapports : mais je ne peux in'empêchcr d'observer que si, comme je crois l'avoir démontré, les têtes de Costig n*ont jamais attenu à un corps, il est très intéressant de noter que Fart mycénien nous présente des symboles identiques et on assez grand nombre, (^ar, à côté de ce chaton de bague, on peut moiitionner ces cinquante têtes de bœufs, toutes pareilles, découpées à l'emporte-piêce dans de minces bandes d'or, entre les cornes desquelles est figuré le fer d'une double hache, et qui sans doute, dit M. Perrot, rappelaient le souvenir d'un holocauste". Une image analogue se trouve aussi sur une intaille de mémo provenance ou, pour être plus exact, trouvée a ce que dit Schlieinann sur l'emplacement de THéraîon de Mycènes '. Mais j'appelle surtout l'attention sur la frise de bucrânes qui décorent, à la naissance du col et sur le plat de l'anse, ici modelés au repoussé, là gravés au burin, une aiguière de bronze. Toutes les images sont identiques : la tête vue do face, les cornes dressées en lyre, les arcades sourcilières très saillantes, le niulle fortement évasé*.

Si d'autre part, passant do l'art grec mycénien à l'art grec archaïque, on cherche à établir quelque comparaison entre les bronzes de Costig et

I. Perrol fl C^liipi*?/. <*/>. lattii . NI, li^'. m)is); iïii. 'i3o et /|32 folindrcs cypriotes en

'127 (^ ScliHeinanii, Afyrôties. Hg. r)oi). sl«''aliti').

a. (Je s>mljole se retrou Ne aussi, je iit* dois l\. S( lilleniaini, Mycènes, fig. .'^29 et 33o

pas le (Jissimuler, dans l'art phénicien Vo>. = Perrot et Chipiez, op. laud., p. 3a2,

par exemple Perrot et (Chipiez, op. lattd., fig Sag. III, lig. 3^9 (jeton de terre; cuite carihagi- ^. Schliemaun, ilfid., fig. 5^i.

les imagos grecques d'animaux, on ne peut y réussir. Ni les types des laureaux et des vaches, ni la technique, ni Tinspiration des artistes grecs du vu* au V' siècle, n'ont rien de commun avec les œuvres qui nous occupent. Certes, je goûte pleinement la grandeur décorative et la simplicité sobre de ces têtes majestueuses : mais je reconnais aussi ce qu^il V a de froid et de convenu dans ces monuments où la nature n'est observée que d'un regard rapide et d'où la vérité du détail et le souci du pittoresque sont exclus par maladresse ou par système. Au contraire, dans toutes les productions de Tarchaïsme grec toujours la nature apparaît au travers des œuvres, même d'aspect étrange, comme le modèle où se puise la force inspiratrice.

Ainsi, c'est à la civilisation mycénienne que nous ramènent les ex-voto de Majorque, plutôt qu'à la civiHsation grcc(|ue proprement dite. L'Espagne doit sans doute aux Mycéniens Timporlance religieuse et symbolique du taureau et de la vache, et à Tart de ces Mycéniens la forme et le style qu'elle a donnés à ces symboles. Mais la civilisation mycénienne avait elle-même reçu de l'Orient ce quelle envoyait à son tour à l'Occident. Ce sont les Mycéniens, (|ui, celte fois encore, ont servi d'intermédiaires entre les deux rives extrêmes de la Méditerranée.

11 me semble qu'on pourrait faire un pas de plus et dire (jue l'influence mycénienne s'est propagée jusqu'en Ibérie en faisant au moins une étape qu'il est facile de reconnaître. Le lieu de la découverte des têtes de Costig n'est pas indiflerent ; le champ de Son Corrô n'est pas un champ quelconque. L'un des côtés de la langue de terre qui le constitue est soutenu par un mur que MM. Ferra et Mélida appellent mégalithique, que l'on peut désigner de ce nom commode, cyclopéen (Fig. i iG). M. Ferra a de plus eu soin de nous apprendre qu'une vieille femme de Costig lui a assuré que l'on avait jadis trouvé des objets en bronze dans un monticule attenant à Son Corrn et que dans ce même domaine existe un talayot qui semble inexploré à sa base'. Or, d'après le dessin de M. Ferra, le mur cyclopéen de Son Corrô est construit absolument comme les murs des talayois tels que nous les montrent, par exemple, les nombreuses photo-

1. Bolelin de la Svciedad arqu. Luliana, juin 1895, p. 85, lam. CV, p. 27 (observaciones).

LA SCtXPn^HE

lypies du bel atlas de M. E. CarUilhac puMié en 1891 '. Le lem|4e qui se trouvait là est bien contemporain des lalavols qu'on nous signale tout à côté. Mais, de l'avis des hisloriens les plus compétents, les lainfoix des Baléares ont des ressemblances qui v(Mit jusqu'à l'identité avec les noaraghesde la Sardaîgne. M. Perrot n'a pas hésité à attribtier les unes et les autres de ces constructions au même peupk '.

Cela m'a donné l'iilée Je i-lien-lier si parmi les débris plastiques de al Sanlaigne primitive ne ><f reoOMiIreniieat pas des objets rappelant les br\>iues de Cosli:;. Par malheur on n'a rvcueiiti à Sofi Comi qu'un bras Je statue en bronze, de denii-srandeur. et rien n'autorise à dire que. si l'on avait retrouvé de^ idoles viriles ou féminines, elles aurwenl eu la moindre ressembljin-e .i»rt- les ouneu\ bronzes sardes do Musée de Oasiiari ou de la Hibliolhèque Nationale de Paris. Mai« il n'en est pas moins intéressant de noter ipie [>anni les broiues dessinés par le comte de Ui Marmora dans stm I nvi./e ---i S^iri-ù-ji-^. le Keof et surtout la léte de kvtit' jouent un rôle iii4)orl;tnt Kn jurlioiilier un asse* ;:rand nombre de naivlles \oli^es st.mt >.>riKvs. à lu [>r».iue. d'une lète de bteuf dont le

f. rv. F- i^ p. 107.

LA SCLLPTLHE

type est assez semblable à celui des letes de Costig *. L'une d'elles mérite une mention spéciale, malgré le style plus que médiocre, parce que les yeux sont gros et saillants sous des sourcils qui, d'après le dessin de la Marmora, ressemblent absolument comme tecbniquc à ceux des

FiG. 117. — Tète de vache en bronze. (D'après de ia Nfarmora.)

FiG. 1 18. — Tèle do

vaclu».

(D'après delà Marmora )

teles A et B de Costig, et ont absolument le même aspect' (l'ig. 117)- Signalons aussi la tcle vue de face de la vaclie ligurée sur un médaillon de bronze; elle a les cornes en lyre, les oreilles borizontales, le cbanfrein allongé, le mulle évasé, et le front est divisé en deux plans réunis par une arête vive entre les yeux, comme le front de la tôle A de Coslig *(Fig. 1 18). On n'ignore pas, d'autre pari, qu'au rang des bronzes sardes les plus originaux se comptent des animaux de diverses sortes plantés sur une tige qui leur traverse le corps*. Peul-élre ces tiges sont-elles des épées votives dont les corps d'animaux forment la poignée et la garde: (pioi (ju'il en soit, je ne puis nrempécber de rapproclier de ces monuments la corne de Costig au bout de laquelle est cloué un oiseau, et les cornes analogues dont j'ai parlé en leur lieu. H y a là une coïncidence qui peut diflicilement passer pour fortuite, car l'idée d'teuvres de ce genre n'est point une idée simple et elle ne peut venir, à mon sens, que d'une croyance religieuse commune *.

I. De la Marmora, Voyage on Sardaigne. Allas, pi, XXX, n"** i'|3. i5i, lâ:!. i53, i54, liiO, 109. On a lrou>é des nacelles voti\cs en Es|)apne, de TépocpH» roninine ('\n«lalou«>ie) (\. Engel, Kevite ar('lti''ol(tf:i>iue, uSyo, 1. p. 338, pi. XVm XIX).

a. lùid., n« i5i.

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