I. Hevue lies Etudes f^rrcffups, 1898, p
délicats des vieux maîtres attiques dont nous pouvons maintenant admirer les élégants chefs-d'œuvre, s'est contenté de nuances que le temps et le contact avec la terre ont sans doute atténuées, mais que Ton devine douces et légères. Le rouge du voile, de la tunique et du manteau n*ctait pas un vermillon éclatant, mais une sorte de pourpre chaude; le rose des lèvres en avive sans brutalité le contour net et la forme précise. Peut-être, comme les lèvres, les sourcils et les cils avaient-ils une coloration discrète, et n'est-ce point encore un détail emprunté à Fart grec, ces pupilles de pierre ou démail brillant enchâssées dans le globe de l'œil, et donnant au visage une expression très aiguë de vie réelle.'*
Enfin, ce visage lui-même, peut-on nier qu'il nous rappelle, avec une évidence qui doit frapper les moins prévenus, les plus beaux visages des statues de l'Acropole? Ici, malgré la réserve que j'ai pu faire tout à l'heure sur un jugement de ce genre, l'instinct du goût prime l'analyse de la critique. Les preuves précises sont malaisées à fournir, et sont d'ailleurs de moindre valeur que le sentiment artistique. Certes, je ne nie pas l'originalité profonde de cette tète admirable. Ces yeux sérieux et calmes sous les larges et lourdes paupières qui les ombragent, le nez long et fin, les narines minces, les lèvres serrées qui font saillie, le menton fort et rond, mais peu proéminent, le galbe des joues sèches qui se creusent sous les pommettes, enfin la majesté hautaine de la femme dont la tête un peu mélancolique s'incline sous le poids des joyaux, tout proclame bien haut, et c'est la gloire de l'antique sculpteur espagnol, l'effort d'un génie libre, épris des beautés captivantes de son étrange patrie. Mais l'influence de la Grèce a produit néanmoins sur lui son effet aussi heureux qu'indéniable.
On sait enfin par quelle série de transformations délicates l'archaïsme grec s'est peu à peu dégagé des traditions et des conventions originelles pour arriver à donner aux visages un aspect de réalité plus vivante, et, par un choix plus raffiné des traits empruntés à la nature, s'acheminer peu îi peu vers les créations idéales. C'est ce qui donne un prix si inestimable à quelques-unes des tètes trouvées à l'Acropole ou a Eleusis, chefsd'dMivrc (les sculpleurs qui servirent de trait d'union entre les vieux tailleurs de picMie ou de marbre, maladroits et naïfs, et les sublimes
artistes classiques. J'ai déjà rappelé comment M. Heuzey a analysé le travail de transformation insensible qui, du vague et béat sourire des plus vieux Apollons et des plus vieilles Artémis, a conduit par Tabandon des lignes remontantes et retroussées à la gravité noble et comme légèrement voilée de tristesse des plus récentes slatues retrouvées par M. Cavvadias à TAcropole d'Albènes. Et j'ai dit que parmi les sculptures du (]erro, oii le buste d'Elche a désormais sa place, plusieurs ont conservé ce sourire arcliaïque. M. Heuzey a écrit, à propos de la plus importante: (( La bouche quitte le sourire forcé des anciennes statues, et sabaisse aussi aux coins jusqu'à devenir sérieuse et presque triste, comme on le remarque également dans les moins archaïques des figures de femmes récemment découvertes à l'Acropole d'Athènes. La bouche de notre statue espagnole a bien cet accent plus sévère. Tout le bas du visage est même modelé dans un sentiment de vérité un peu sèche et tranchante, qui s'écarte du type normal, de l'idéal de beauté souriante et jeune, pour chercher davantage la dignité de l'expression et le caractère*. » Ces termes conviennent plus justement encore à la tête du Louvre, où seulement les (( mérites de distinction et de charme sévère » que vante plus loin M. Heuzey, se révèlent avec un éclat inattendu. Il s'y ajoute un goût artistique très pur, un sentiment très personnel du beau, une interprétation très élevée de la nature, avec le prestige d'une exécution plus libre et plus sûre, vraiment magistrale.
On voit que je n'éprouve aucun scrupule à évoquer, à propos de la Dame d'Elche, les plus glorieux souvenirs de l'archaïsme grec. J'admets même, avec M. Heuzey, que cette sculpture, par la supériorité de son exécution, accuse une action à la fois plus directe et plus ancienne des ateliers helléniques. Mais je ne puis aller plus loin. Lnedouble impression, non moins vive, vient non pas effacer ni même atténuer, mais compléter la première.
D'abord, si le style de la tête — il ne s'agit que du visage — est franchement grec archaïque par certains côtés, il est encore plus espagnol. Nous
I. Revue d'Assyrioloffifi, \\. p. io3. 11 expression ln*8 originale, c'esl que les yeux »e
faut noter qu'un des traits qui contribuent à rel6vcnt obliquement vers les tempes, tandis
donnera la figure de la Dame d'Elche une que les coins de la bouche tendent à s'abaisser.
2f)8 LA SCULPTURE
aurons beau multiplier les rapprochements et les comparaisons \ puiser dans toutes les collections d*Œuvres grecques, qu'elles soient ioniennes, insulaires ou attiques, pas une, à mon sens, ne peut être mise en face du buste d'Elche sans qu'à côté de ressemblances que saisit une critique exercée n'éclatent au contraire des différences plus accentuées encore, et que M. Ucinach a affirmées autant que personne quand il a qualifié cette originale Espagnole du nom suggestif de Carmen *. Là est la vérité, que je ne crois pas discutable. Non seulement le type ethnique n'est pas grec, mais le style, avant d'être grec, est espagnol. Ce visage irrégulier, aux traits mal dessinés, sans beauté même, quand on les étudie chacun à part, — yoyez le nez par exemple, — ce galbe large des joues vues de face, cette largeur pesante du cou, cette hauteur des épaules carrées, comme tout cela est loin de la suprême élégance raffmée des couvres grecques de Tarchaïsme avancé! Faut-il ajouter que la technique non plus n'a pas la souplesse et l'ingéniosité patiente, ni surtout la finesse délicate qui nous charme dans les œuvres grecques de cette école, toutes qualités qui se répandent vite et loin, une fois acquises, et ne se perdent pas. Dans le buste d'Elche, l'élégance, qui n'est pas douteuse, résulte de la forme, de la richesse de l'agencement des atours plus que de l'exécution savante et du fini des détails, cl parfois la facture même est rapide et sommaire, ce qu'un sculpteur grec du v* siècle n'eut pointadmis. Sans compter que les maîlres grecs avaient, à celte époque, définitivement renoncé à la pierre tendre, car seul le marbre avait assez de dureté plastique pour la virtuosité de leur ciseau ; jamais un compatriote, contemporain de Thémistocle n'eût choisi, pour y tailler la magnifique image qu'il rêvait, ce grès friable et mou dont le grain trop peu serré rend impossible toutes les hardiesses comme toutes les subtilités de l'outil de fer. Et cependant je ne sais quel rayon de génie éclaire, embellit, ennoblit cette tête merveilleuse, mais ce n'est pas
I. A ce propos, j'avoue que je ne puis el à propos desquels M. P. de Mély évoque
saisir absolument aucun rapport entre le buste le souvenir et publie même l'image de notre
d'Elche et le sarcophage anthropoïde de Mié- chef-d'œuvre.
mie, auquel il a fait songer M. Roiiiach (/{e\'. :«. Déjà quc](|ues personnes qui virent des
des Etudes grecques, i8(j8, p. 5i, ot fig. à premières le buste lorscju'il arriva au Louvre
la p. 52). ni les sarcophages de Carthage que l'avaient baptisé Carmen.
j'ai mentionnués plus haut (p. 2O8, note ^),
3oO LA SCULPTURE
Ou n'y peut-on pas reconnaître une exagération tout espagnole des grandes et pesantes boucles d*oreiIles de métal qui, depuis Tantiquité la plus reculée, n'ont pas cessé d'être du goût des femmes d'Asie et d'Afrique ces appendices démesurés dont les femmes et même les fillettes algériennes surchargent et martyrisent encore leurs oreilles, et dont plus d'une brune andalouse, dont la plupart des gitanes goûtent encore aujourd'hui la pittores(|ue élégance? Enfin le triple collier chargé d'ampoules et d'amuleltes a d'innombrables similaires dans la plastique orientale, et fait naturellement songer aux opulenis bijoux dont les statuaires d'Assyrie, d*Egypte ou de Chypre aimaient à parer le sein des femmes. M. Reinach, et ici je suis volontiers de son avis, le déclare phénicien.
Notons bien d'ailleurs que tous ces éléments ne sont pas juxtaposés dans un assemblage hétéroclite. « Qu'un peintre parisien, dit M. Reinach, fasse le portrait d'une dame anglaise qui, pour la circonstance, se parera d'un chapeau à la Gainsborough, d'une collerette en point de Venise et d'un collier en pseudo-camées romains, ira-t-on prétendre que le portrait est de style franco-italien ou anglo-franco-italien ? Non certainement*. » Je répète avec lui: non, certainement; mais il ne s'agit pas ici d'une telle mascarade. Qu'un sculpteur ait fait le portrait d'une belle dame d'Herna, et que cette daine, sans avoir dévalisé un fripier de sa ville natale, se soit parée suivant des modes importées d'Orient, mais modifiées, transformées, hispanisées par le temps et par son goûtpropre ; et que le sculpteur ait traité son buste avec des procédés particuliers d'interprétation et de technique, des conventions même, dont on peut retrouver l'origine dans de très lointaines œuvres orientales, et nous aurons le droit de dire que l'œuvre est un « Imsle espagnol de style gréco-oriental » ; si l'on admet que cet Orient lointain et mystérieux s'est transporté en Occident et s'y est fait connaître par rinlermédiairc des Phéniciens, nous aurons le droit de parler d'un style gréco-plu'nicien de l'Espagne, dont la Dame d'Elcheest le chef-d'œuvre.