I. Revue d'Assyriotof^ie, II, p
3o2 LA SCULPTURE
tal des cheveux stylisés en mèches géométriques; et de plus, si Ton s'attache au détail du visage, si Ton considère, comme le dit encore M. Heuzey, (des yeux plutôt ébauchés que sculptés, les oreilles lourdes, énormes, découpées avec la dernière gaucherie», tous ces traits pris à part nous ramènent bien loin en arrière des chefs-d'œuvre attiques ; mais il n'en reste pas moins certain ((qu'à travers cette barbarie d'exécution les proportions, la coupe, l'expression du visage produisent quelque chose de la sensation indéfmissable que donne la belle sculpture grecque du v" ou du iv* siècle ».
Ces deux tôles d'ailleurs ne sont pas des exceptions ; j'en ai cité bien d'autres de mrmc lypc a Madrid, à Yecla, à Paris, qui se groupent naturellement autour d'elles et concourent à montrer qu'il y a eu chez les artistes du Cerro un ellbrt résolu cl suivi. A Madrid seulement, j'ai été frappé de l'accent tout à fait vigoureux et mâle, de l'expression de noblesse et de beauté idéale, en m()nie temps que de la franchise de facture, qui distinguent les tètes représentées par les figures 2G8, 271, 279, 285, 288, pour ne parler (jue de celles-là'. Je suis très étonné qu'elles soient jusqu'à ce jour restées inédites, surtout la plus belle de toutes, gravée a la planche XI (au milieu).
Et je trouve non moins décisives encore quelques tètes de femmes, par exemple la tète milrée de la collection Canovas (PI. X et Fig. 179)', la tète également mitrée du Musée de Murcie (Fig. i84), et cette autre, ornée d'un simple voile, qui appartient à M. le marquis del Bosch, d'Alicante (Fig. i()3). Sans aucun doute ces fragments, dont j'ai déjà signalé l'intérêt, ne peuvent en aucun sens être confondus avec des œuvres grecques; le style en est assurément ibérique avant tout, et c'est tant mieux. Celle originalité, loin de déplaire, est précieuse, et rien ne serait plus fâcheux pour la mémoire des artistes dont il s'agit de faire revivre le talent ([U(^ d'avoir à les confondre avec de simples copistes, vulgaires et machinaux, tellement asservis à dc.^ modèles étrangers, fussont-ils les plus beaux, qu'ils auraient été incapables de personnalité. Comme pour les tètes viriles, il faut faire des restrictions sur
I. Cï. les figures y66, 267, 370 (Madrid), 2. Voy. suprà, p. 198.
cl 27 i, 27() a et h (Vecla).
LA SCULPTURE 3o3
une rondeur et une mollesse qui sentent encore, sauf exceptions, les écoles primitives de TAsie grecque et des îles, sur des maladresses de dessin et de graves erreurs danatomie, sur des inexpériences d'outil. Quoi qu'il en soit ces figures sévères et un peu hautaines sont d'un grand effet; les auteurs, entraînés par le bon exemple des maîtres simples et sobres, ont attaché moins d'importance aux adornemcnts de la chevelure; les atours sont moins surchargés et de meilleur goût: l'œil est moins distrait par le luxe des accessoires de ce qui doit être l'intérêt principal de l'œuvre, à savoir l'expression, la vie du visage. C'est par ces caractères nouveaux que de telles œuvres viennent prendre place, immédiatement après le buste d'Elche, dans la série des sculptures du Cerro, au début de la période classique.
Il y a même au musée de Madrid une petite tête inédite, une tête d'homme, ou plutôt la moitié d'une tête d'homme où le disciple ibère me semble avoir égalé ses maîtres grecs* (PI. XI, à gauche, et Fig. 263). C'est l'effigie d'un homme coiffé d'un casque ou plutôt d'une étroite calotte ronde d'où se détachent à droite et à gauche, derrière les oreilles, deux appendices pour protéger les côtés de la nuque. La forme du crâne est d'un galbe rond et beaucoup plus correci que celui des têtes de style archaïque. Quant à la figure, elle est modelée avec un soin et une adresse que je n'ai pas eu à noter jusqu'ici ; les traits sont beaucoup mieux desssinés ; les yeux, bien placés dans l'orbite, ont une pureté de ligne inaccoutumée, le globe en est bien abrité sous la paupière supérieure large et vraie; le nez, la bouche, le menton, sont sculptés d'un ciseau ferme, qui ne laisse plus rien au hasard, avec un sentiment nouveau de l'élégance dans la force; les oreilles mêmes, sans être encore parfaites, sont beaucoup plus près de la nature. Bref, si l'on eût recueilli ce fragment parmi les ex-voto d'Athènes, d'Olympie ou de Delphes, on n'aurait pas hésité beaucoup à le proclamer grec. Je ne puis m'empêcher de la comparer à la tête qui a été longtemps adaptée par erreur a un joli torse d'éphèbe trouvé à l'acropole d'Athènes*.
En même temps que l'art grec classique inspire aux sculpteurs ibéri--
I. C'est une de celles qui sont signalées . 3. Max. CoUignon, Histoire de la sculp-
dans les Monuments Piot, IV, p. 3i, note a. tare grecque, I, 6g. 194*
3o4 LA SCULPTURE
ques un sentiment tout nouveau de la beauté du visage, et leur fournit les moyens perfectionnés de la traduire, il est naturel qu'il les encourage à donner aussi au corps plus de vie et de liberté. Au sortir de Tarchaïsme les statues grecques, qui jusqu'à Dédale semblaient des blocs mal dégrossis et cloués au sol par leur masse inerte, que Dédale, malgré ce que lui attribue la tradition, avait à peine désenchaînées de leur immobilité rigide, les statues grecques secouent vraiment leur torpeur. Les bras et les jambes, les pieds et les mains se remuent et s'agitent; les sensations, les idées, les passions qui se reflètent dans les traits de la figure, se manifestent par les mouvements et les attitudes de la tête, des rnenibres et du lorse, et Myron, franchissant à grands pas rapides toute la carrière, presque du premier coup crée le Ladas et le Discobole, ccsathlMes saisis, cl, qu'on me passe l'anachronisme, instantanément photographiés en pleine action violente.
Sans aller aussi loin, les sculpteurs du Cerro ont suivi ces exemples. Deux fragments trouvés Tuii au LIano fie la Consolaciôn, l'autre à Elche, et qui se rattachent sans conteste à l'art du Cerro, en donnent le formel témoignage. Ils se ressemblent beaucoup, et le hasard a brisé exactement de la même manière les statues d'où ils proviennent. De l'une et de Tautre il reste le bassin, depuis la taille, et les cuisses. Le premier personnage était vêtu d'une tunique courte faisant des plis droits au milieu du corps et serrée par une ceinture dont on voit sur la droite un bout pendant terminé par trois brins ; à droite on voit encore sur l'étofle une sorte d'applique en forme de trident, dont je ne reconnais pas l'usage (Fig. î^yo). Le second', un guerrier sans doute, portait la même tunique à ceinture ; en travers du haut des cuisses est posé un sabre à manche recourbé et à large lame convexe, d'une forme bien connue par nombre de documents antiques, mais qui fut peut-être une arme d'origine ibérique, et que les auteurs ont voulu sans doute désigner par ces mois : rnsis Jalcata (Fig. «^07). J'ai déjà signalé une arme semblable, dont on ne voit d'ailleurs que la poignée, à la taille d'un petit guerrier du (lerro (nmsée de Madrid, Fig. 1^52). On retrouve dans cette
1. Trouvé par nous en 1899 à quelques d'Elche, le morceau est aclucUetncnl au Musée
mètres de la place où fut drlerrée la Dame du Louvre (^HuUctin hispanique, I, p. ao).
3o6 LA BCULPTt'BE
leurs du Cerro avaient acquis une véritable maîtrise dans l'exécution du nu, comme nouH voyons qu'ils avaient fait de grands progrès dans le rendu des élones, enfin plissces et drapées sans monotonie ; qu'ils étaient arrivés comme leurs maîtres à varier les allitudes traditionnelles et tentaient des mouvements actifs, comme ceux de la marche et de la lutte: enfin, qu'ils s'étaient montrés capables, tout en restant de leur pays, d'infuser à leurs couvres quelques-uns de ces hauts mérites de simplicité, de grandeur, de "force et de vérité où triompha l'art de ia Grèce ' .
Ce n'est pas pour nos sculpteurs une petite gloire. Afais cette gloire ne saurait l'tre complète tant qu'un heureux hasard de fouilles n'aura pas livré à notre ambition curieuse un clicf-d'œuvre digne de la Dame d'EIche. Ce que l'art archaïque ibéro-grcc a fait, l'art classique a pu et dû le faire. Elchc n'a pas dit son dernier mot, ni ces innombrables ruines dont est semée lanlique pays des Tartcssiens, et que la pioche n'a pas encore effleurées.
En attendant cette bonne fortune, on peut du moins constater à propos des nombreux l'raguienls du Cerro que désormais l'inlluence grecque
elTGl. dans toute la Kulpluro irchalque du CIciTo, J8 trouïfibien deut penonnagei debout l'un i cMi d.- l'autre (Madrid, n" 65o8. De la Hada. Discurso, pi. V. n" 3) et tenant ensemble le vate à libalîont (Flg. ijC). Mait leur groujiempnt est aufii maladroit, ou k peu ]irèt, que celui de Dernijis et Kityloi, le» deui ci''ltbrR> Tanagn^na. K\i coDtraire, une télo d'homme sur le sommet du crinc de laquelle est reatée appliquée une njain puiuanle. provient, à mon avili, d'un couple habilement disposi-, quelque vainqueur matlrïunt un ennemi. On ne peut admettre que la main loit celle du [leraorniagc dont la tfleett coniertée, et qu'il raïuènoraîl sur ses cheveui ; le* pro- |)ortions a'; opposent. D'autre jiart cette lèle, bien que d'extf-culion médiocre, est d'un bon atjle sévère, qui indique que l'ige de l'arctiaïsme cat («as^ (Madrid. n° 75G5. Inédite). Fig. 3o8.
3o8 LA SCULPTIHE
fendue par-dessus dans le sens de la longueur \ ou bien de véritables houseaux tombant sur le cou-de-pied, car je ne peux croire à de longs pantalons étroits disposés sous le manteau en guise de tunique*. Surtout la facture, qui ne cesse d'être' ronde et un peu molle, la fidélité un peu routinière à n'employer que le grès lendre, matière bien peu plastique, que les Grecs avaient depuis longtemps abandonnée pour le marbre, enfin la persistance archaïque du plissage des étoffes dont il reste encore d'assez nombreux exemples, et dont les artistes helléniques avaient complètement répudié Tusage à la belle époque, tout contribue à laisser encore à toute cette catégorie d\i»uvres un cachet, je ne dis pas très original, mais très personnel, qui délivre leurs auteurs des reproches de stériUté et de plagiat.
Par malheur, ici s'arrête vraiment l'histoire de la sculpture ibérique. En Grèce, si le v° et le iv'* siècle méritent plus spécialement d'être appelés classiques, on sait par quelles phases brillantes est encore passée la statuaire, en quelles créations souvent admirables s'est multiplié et modifié le génie grec. Après les grands maîtres aux noms immortels qui se sont groupés autour de Myron, de Polyclète et de Phidias, de Lysippe, de Scopas et de Praxitèle, que de maîtres encore se sont illustrés en Attique, à Rhodes, à Pergame, dans tout le monde hellénique, élargissant sans cesse et fécondant jusqu'à ses extrêmes limites le domaine de la plastique ! Et jusque dans l'épanouissement encore merveilleux de l'art gréco-romain, que d'œuvres aussi d'une beauté jeune et nouvelle, faites pour séduire des étrangers au goût déjà formé par l'antique discipline, comme les Ibères, et inspirer des productions dignes d'elles !
Cependant les sculpteurs de l'Espagne n'ont pas suivi la même voie féconde. iNon pas qu'ils aient cessé de produire : nous avons la preuve
I. Fig. 343. C'est d'ailleurs un souvenir sont chaussées de môme, une femme, (ig. 188,
d'une époque plus ancienne, car deux statues et Thomnie du groupe n^ 05o8, fig. i46.
de l'époque archaïque, au Musée de Madrid, 3. Fig. 35i.
3lO LA SCLXPTLRE
effort pour sortir de rornière, les emprunts très directs faits à Tart romain dans la représentation des statues viriles : le costume civil des Ibères devient en partie celui de leurs conquérants, si l'on en juge par les nombreux fragments de statues iconiques où se reconnaissent les toges et les palliums disposés et drapés selon toutes les variantes de la mode étrangère.
Ainsi, pour résumer cette longue enquête à travers toute Tlbérie, sans distinction précise de région ou de province, nous avons vu d'abord se former une sculpture grossièrement barbare d'esprit et de technique. Bientôt, au contact de modèles importés d'Orient, cette sculpture n'a pas tardé à gagner quelque sentiment artistique, et, sans perdre ce qu'elle devait au terroir et au caractère de la race dont elle manifestait les aspirations et les croyances, elle s'est légèrement transformée, montrant sans hésiter les traces de Tinfluence orientale. Mais, faisant un pas de plus, elle a subi concurremment à la première une nouvelle influence plus forte encore, plus pénétrante et plus vivifiante, celle de la Grèce. L'art mycénien d'abord, puis l'art archaïque se sont fait connaître à l'extrémité occidentale de la Méditerranée comme dans le bassin de l'Archipel ; leurs enseignements et leurs modèles se sont imposés à des générations d'artistes bien faits pour les comprendre et les goAter, puisqu'ils avaient compris et goûté l'art oriental dont ceux-là sortaient ; et gardant d'instinct en toutes leurs créations nouvelles ce fonds d'éléments nationaux qui leur conservait une originalité nécessaire, fidèles aussi à la loi bienfaisante de leurs premiers maîtres, ils ont été capables d'enfanter des œuvres vraiment belles et d'un grand style, et même un chef-d'œuvre, l'incomparable Dame d'Elchc. Puis, par un effort nouveau» ils ont tenté de se détacher de rarchaïsme, toujours à la suite des (irccs, pour se dégager de leur mieux des plus vieilles traditions, pour progresser vers un art plus libre et plus varié, vers l'art classique. Ils y ont réussi d'abord, mais comme brisés dans leur élan, ils se sont attardés à cette
dans la grande statue de Madrid, finissent par décoralixes, cpie rirn n*i>xpli(]ue. » Revue
dégénérer en un ^>^llMnc de dcnb purement d'Ass\riulv^u\ II, |». Ii3.
LA SCULPTURE 3ll
étape et n'ont plus eu désormais la force ni le courage nécessaires pour sortir de la voie battue. Ce sont surtout les sculptures du Gerro de los Santos dont l'étude permet d'établir ces faits avec plus que de la vraisemblance, et à ce titre la collection du Musée archéologique national de Madrid forme un ensemble dont chaque jour l'archéologie espagnole reconnaîtra mieux l'inestimable prix.
Mais il reste encore à dire sur cet art ibérique de style gréco-oriental. Et d'abord je n'ai jusqu'ici proposé aucune date ; le lecteur s'en est certainement aperçu et peut-être étonné, caria question est grosse de controverses. Je n'ai pas voulu l'esquiver, mais seulement la traiter en son lieu, quand tous les éléments du problème seraient connus, et maintenant ils doivent l'être.
Il s'agit de savoir à quel moment et combien de temps se sont exercées en Espagne ces influences diverses que j'ai essayé de démêler après M. Heuzey. Pour aboutir, tâchons de trouver une première date fixe; celle-là déterminera toutes les autres ; cherchons, le choix est nécessaire, à déterminer la date du buste d'Elche.
Pour M. Théodore Reinach, la solution est d'une extrême simplicité. La Dame d'Elche, a-t-il dit, c'est « une Carmen qu'aurait pu connaître Thémistocle » ; elle a été sculptée « au premier tiers du v** siècle » '. Et si vraiment, comme il l'affirme, le buste est l'œuvre d'un Grec ionien, cette date s'impose. D'un commun accord la critique reconnaît dans cette œuvre si ressentie tous les caractères de l'archaïsme sévère qui se localise rigoureusement dans l'époque immédiatement antérieure à Phidias.
Mais pour ceux qui, comme moi, tiennent pour une autre origine, pour les partisans d'une école espagnole ayant subi des influences orientales et grecques, il est malaisé d'aller si vite en besogne même si l'on doit arriver à peu près au même terme.
M. Heuzey a cherché à établir, à propos des statues du Gerro, que Ton ne peut admettre « l'action ancienne et isolée de l'art grec s'exerçant sur les populations ibériques », mais qu'il faut voir en ces œuvres un