‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitiveChapitre 13 sur 61 · Ibid., VII (1902), p. 129 et s · texte numérisé non relu

Ibid., VII (1902), p. 129 et s

3. La manière de faire les voûtes en dôme au moyen d'assises circulaires de pierres qui, chevauchant Tune sur l'autre en rétrécissant l'ouverture de leurs anneaux, arrivent à ménager une régulière cavité conique, peut bien n'avoir qu'un rapport fortuit avec le mycénien ;

cependant ce système de construction a ses plus célèbres modèles en Argolide, et il a bien pu passer d'Orient en Occident, faisant une importante escale dans les Baléares, où il est fréquemment appliqué (Perrot et Chipiez, Hist. de l'art dans l'antiquité, IV, p. ^9- — E. Gartailhac, Monuments primitifs des Baléares, p. 25, fig. 18, 19, 20).

L ARCHITECTURE

cette illusion '. Les premiers pourront dire que les navigateurs venus de l'Est, au cours de ces longs et pittoresques voyages que M. Bérard a si bien refaits et nous fait si agréablement refaire à sa suite 1 , ont tout naturellement importé dans la lointaine presqu'île de l'Ouest l'arcbitcclure funéraire de leur pays; peut-être seulement substitueront-ils le mot Phéniciens au mot Mycéniens, ou préféreront -il s songer à ces peuples

Fie. 38. — Tombeau à coupole (plan et coupe) (d'aprts O Archeotogo Portugais, 190», p.

de la mer, aux Cretois, maintenant à la mode, en rappelant que l'alphabet dit celtibérien a des rapports avec l'alphabet de ces gens; les seconds, au contraire, pourront tirer en faveur de leur thèse un argument des similitudes notées, et soutenir que les cryptes d'Espagne sont les prototypes des tombes d'Argolide ou de Béotie ; que ces dernières sont le chef-d'œuvre oriental d'un art venu d'Occident. Pour moi, il me suffit pour le moment d'avoir établi qu'il y avait une très ancienne archi-

I. S. Itcinack l.e Mirage oriental, dans 3. Victor Bérard, Les Phéniciens et

Y Anthropologie, IV (i8o3). L Odyssée {Vint, Colin, 1903).

4o i/architectuhe

tecture mycénienne dans cette Espagne primitive, déjà très peuplée de villes, et par ce mot, j'entends surtout désigner un style d'art, un état d'industrie et de civilisation.

M. Louis Siret, ayant trouvé, dans le Sud-Est espagnol, des pointes de flèches dont le type s'est rencontré aussi à Mycènes, a écrit ces lignes :

« D'autres analogies sont à signaler: les acropoles, le plan des sépultures, les colonnes, l'ambre, l'améthyste, la terre émaillée, les peintures murales, les vases peints, les idoles peintes, le développement de la métallurgie, etc.; il y a toute une série de choses qui montrent que les deux extrémités de la Méditerranée subissaient une même influence générale et profitaient, quoique dans une mesure très inégale, des progrès de la civilisation. Si à tout cela on joint les nombreuses preuves signalées plus haut d'un commerce maritime très actif, on peut affirmer que chaque découverte nouvelle montre un lien de parenté de plus entre le dernier âge de pierre de notre Occident et les vieilles civilisations orientales 1 . » Cette théorie conciliatrice est fort séduisante et doit avoir beaucoup de vrai; il est fâcheux seulement qu'elle reste imprécise et que Ton ne soit pas encore en état de déterminer quelle est au juste cette même influence générale qui s'est fait sentir aux deux bords du grand lac méditerranéen.

J'entre maintenant dans un domaine plus sûr. Franchissant quelques siècles, j'arrive à l'âge classique, et je crois pouvoir établir que l'influence des maîtres grecs et des artistes voyageurs formés à leur école s'est exercée sur l'architecture de l'Espagne. J'ai pu, au cours de mes recherches dans la Péninsule, retrouver des documents précis sur ce sujet.

Sans entrer encore dans aucun détail, j'ai le droit de dire comme un fait indiscutable que les découvertes du Cerro de los Santos, modeste colline située près de Montealegre, sur les confins des provinces d'Al-

i. L. Siret, L'Espagne préhistorique, dans la Revue des questions scientifiques, octobre 1898, p. 65 du tirage à part.

l'architecture 4i

bacete et de Murcie, non loin des petites villes d'Almansa et de Yecla, assignent à tout ce qui provient de ces ruines privilégiées une importance exceptionnelle. Or, il n'est pas douteux que les architectes de cette région ont eu connaissance des formes architecturales et ornementales de la Grèce sous leur aspect le plus pur et le plus artistique.

D. Pascual Serrant), maître d'école de Bonde, conserve dans son intéressant musée deux petits fragments de corniche sculptée qui ont été trouvés au Llano île la Consolation, c'est-à-dire à Montcalegrc même, à très courte distance du Cerro de los Santos. Ils sont taillés dans le même grès tendre que tous les débris de sculpture recueillis dans ce

Fie. 19 et 3o. — Fragments dp corniche ibéro-groci|ue (Collection Serrano, à Bonele).

lieu et n'ont certainement pas été importés. Ici et là l'ornement consiste en un rang d'oves dont les courbes tangentes s'appuient sur un cordon de perles ou sur un simple listel ; dans les écoinçons sont logés des fers de lances. Il n'y a pas d'hésitation à avoir : ce sont-là des copies de modèles grecs, mais des copies assez maladroites. Les oves sont d'un galbe lourd, et la moulure qui les encadre est tout à fait molle. Il y a loin de ces formes empâtées à l'élégance des ornements analogues dus aux tailleurs de marbre de l'Attique ; mais peu importe; ce qu'il est intéressant et essentiel de noter ici, c'est l'origine certaine et le style de ces débris' (Fg. 39 et ,'to).

C'est aussi du Llano de la Consolation que provient un coin de chapi-

fla l'architecture

tenu de pilastre ionique où l'imitation de la Grèce est non moins frappante, mais où le sculpteur a mis plus de recherche. Sous un mince tailloir court un simple rang de perles entremêlées de pirouettes, et, sous cet ornement, un second rang plus épais d'oves très surbaissés. L'angle surtout a de l'intérêt, car il y a un essai de volutes fort simples se détachant sur une masse arrondie ; si l'on regarde cet angle bien en face, on croit apercevoir comme une vague tète de bélier dont les deux volutes simuleraient les cornes. Le travail est partout rapide et sommaire ; il manque de finesse, et cela est dû sans doute en partie à la nature du grès

calepre (JUinré du Louire).

très tendre où le chapiteau était taillé, comme du reste toutes les œuvres sculptées de la même provenance. M. Arthur Engel a procuré ce précieux fragment au musée du Louvre 1 (Fig. 3l).

Le Cerro de los Santos et le Llano ont livré des documents de plus grande valeur encore. Ce sont deux chapiteaux complets et identiques, et deux fragments de chapiteaux semblables. Du mieux conservé, trouvé au Cerro, D. Juan de Dios Aguado y Alarcôn prit un dessin en 1860 et l'envoya à l'Académie de San Fernando, à Madrid, en même temps que l'image de quelques statues. Le monument a disparu depuis ;

I, lmWit Le fragment a i>"\3i» rie ctilv, cl o"\-i\ de hauteur.

L ARCHITECTURE

mais le carnet où se trouvaient les dessins originaux d'Aguado est passé, il y a quelques années, entre les mains de D. Pascual Serrano, et c'est à ce carnet que j'emprunte la figure 32 \ Le second chapiteau et les deux fragments, trouvés au Llano, ont été signalés par M. Engel comme appartenant aussi à M. Serrano ; mais je ne les ai pas vus dans sa collection 2 .

Je n'ai aucun renseignement sur ce F,G - 33 / T Chapiteau ibéro-ionique

o du Lerro de los hantos.

point, mais il y a tout lieu de croire

que le chapiteau du Cerro était de la même pierre que toutes les statues de même provenance ; sans doute appartenail-il au temple luimême qui fut édifié en ce lieu. Ce qui est bien certain, c'est qu'il est directement inspiré par la vue des chapiteaux ioniques grecs. Aucune des parties essentielles n'a été oubliée, ni l'abaque, ni les volutes formant échine, ni le gorgerin orné de feuilles. Néanmoins, et nous n'avons pas à le regretter, l'impression très nette que produit le monument est qu'il n'est pas grec. L'ouvrier ibère a mal compris, ou n'a pas rendu l'extrême élégance du couronnement de la colonne ionique, dont peut-être, après tout, n'avait-il sous les yeux que des exemplaires médiocres. La spirale des volutes semble d'un enroulement assez ferme et léger; mais la courbe qui les joint est beaucoup trop concave. Si elle s'appuie franchement, par en bas, sur le gorgerin, suivant la règle presque nécessaire que s'imposent les architectes grecs, par en haut, en revanche, elle est beaucoup trop loin de l'abaque, qui n'est plus soutenu en son milieu, et c'est là une faute grave. L'architecte l'a instinctivement reconnu, puisqu'il a

i . Sur la page de son carnet Juan de Dios Àguado a écrit et signe de sa main les lignes suivantes: « Les dessins n os !\, a, 3, 5 et 6* (A est leNchapiteau ; a et 3 sont deux statues acéphales, 5 et 6 une le te d'homme cl une tète de femme mutilées) furent faits par moi d'après les originaux au Cerro de los Santos même, término de Montealegre (la date en blanc), et remis par moi à la Royale Académie de San Fernando le 28 juin 1860. Juan de

Dios Aguado. »

2. A. Engel, lia p port sur une mission archéologique en Espagne (1891) dans les Archives des missions scientifiques et littéraires, IJI, 1892, p. 194 (86 du tirage à part), n * a et 3. Les deux fragments ne peuvent pas être les deux fragments de corniche dont j'ai parlé plus haut, car ceux-ci ne sont pas arrondis, comme il conviendrait s'ils provenaient de chapiteaux.

4 4 l' ARCHITECT L RE

cru devoir insérer, entre les deux volutes, une sorte d'aroboutant en forme de fer à cheval qui rétablit l'équilibre, et qui rappelle les palmettes ou les fleurons que les Grecs ont parfois introduits pour le même usage sous l'abaque du chapiteau corinthien. Les ornements du gorgerin sont réduits à leur plus simple expression ; il n'y a qu'un rang d'oves renversés, et cette moulure est un peu étroite et sèche ; mais le cas se présente aussi dans quelques chapiteaux grecs. Il ne semble pas, d'ailleurs, que le fût ait été cannelé. Cela concorde bien avec ce qu'a observé M. de la Rada, que beaucoup de fragments de colonnes épars dans les ruines de l'édifice du Cerro de los Santos proviennent de fûts absolument lisses.

Ce chapiteau n'est pas inédit. M. Juan de Dios de la Rada y Delgado en a donné une petite image dans son discours de réception à l'Académie de l'Histoire qui traite des Antifjiïedades del Cerro de los Sanlos, en termino de Montealegre. Il y reconnaît bien un chapiteau ionique un peu différent de ceux qu'ont imaginés les Grecs : mais je ne crois pas pouvoir le suivre lorsqu'il dit que la courbure rappelle l'art égyptien (l'auteur rapproche en effet deux chapiteaux égyptiens sans que la comparaison me semble probante), et que la ligne ornée au-dessus du fût est une interprétation de la fleur de lotus, ce Le chapiteau de Montealegre, dit-il en forme de conclusion, est d'un art hydride, qui participe de l'égyptien et du grec. » Je ne le crois pas ; cet art procède du grec, et rien que du grec, mais il est proprement ibérique; appelons-le ibéro-grec, comme les linteaux sculptés de Sabroso et d'Alcora peuvent être appelés ibéromycéniens 1 .

C'est encore du Cerro de los Santos que provient un tout petit fragment de volute ionique que possèdent dans leur intéressant musée les R. P Escolapios d'Yecla. S'il appartenait, comme je n'en doute pas, à un chapiteau analogue au précédent, il a le grand intérêt de montrer quelle en était la technique ; on remarque que le travail ne manque pas de fermeté. Le canal de la spirale a été tracé avec vigueur, assez profondé-

i. P. ao et ai et fig. i, a, 3. Le chapiteau a été aussi dessiné par M. Amador de los Rios dans YArtê en Es pana.

l'architecture 45

ment pour marquer une franche raie d'ombre, tandis que la large surface de la volute est légèrement creusée de manière que la lumière joue sur des surfaces arrondies qu'elle affine (Fig. 33) '.

De ces descriptions il résulte que le chapiteau du Cerro de los Santos tenait d'une influence hellénique ses éléments et sa forme, et du goût

Fie. 33. — Fragment tic chapiteau ibero grec (Collège des F!Colapio=, a YccU).

encore rude des gens à l'agrément desquels il était destiné une inélégance maladroite de constitution que ne rachète pas une réelle habileté de facture. En ce sens, on conçoit bien qu'il ait servi, sans doute au courant du v r ou du iv siècle avant notre ère, d'ornement au temple qui abritait les statues du musée de Madrid dont il ne tardera pas à être question, et

i. Pierre Paris, Bulletin hispanique, 1901, p. tas, n" lii) ; pi. IV, n" 8.

L ARCHITECTURE

où Ton démêle un prodigieux mélange de barbarie indigène et de raffinement gréco-oriental 1 .

Ce temple lui-même était probablement, mais je n'ose être très aflîrmatif, disposé à l'imitation des temples grecs. C'est l'avis de M. Juan de Dios de la Hada y Delgado, qui en a étudié minutieusement le plan, et l'a publié tel qu'il était en 1871, d'après Saviron 2 . Laissant de côté les détails accessoires et s'abstenant d'hypothèses téméraires au sujet de la décoration de l'édifice et de son aspect extérieur, on reconnaît au moins qu'il affectait la forme d'un rectangle orienté de l'Ouest à l'Est, long de 20 mètres et large de 8, et qu'il était divisé en deux pièces inégales dont la plus petite, en avant, à l'Est, forme un vestibule profond seulement de i m ,5o. Il semble bien que ce soient là le pronaos et le naos d'un temple in antis (Fig. 34). Le plan de Saviron et de M. de la Rada est précieux, parce que les chercheurs de statues et de trésors n'ont presque pas laissé pierre sur pierre des murs déblayés il y a plus de quarante ans, ainsi que le montre trop clairement la photographie que j'ai prise des ruines en 1898 (Fig. 35).

C'est à la ville d'Elche que revient l'honneur de nous donner sur l'ar-

1. Je n'ose pas ranger dans la même catégorie un très curieux chapiteau de si} le ionique qu'a publié M. Chabrct dans son Histoire de Sagonte (II, fig. i5), et qui a été trouvé près de la ville, à Almenara, dans les ruines prétendues du temple d'Aphrodite. Au-dessous de l'abaque, qui ao m ,6o de côté, on voit deux volutes, ou pour mieux dire deux cylindres occupant la place dos volutes, et qui sont ornés sur leur face de doux rosaces à quatre feuilles. L'espace intermédiaire est occupé par une rame de vaisseau entre deux dauphins.

Ce groupe est un symbole local ; on le retrouve sur d'autres monuments de la ville, en particulier sur un autre chapiteau publié par Lumiares (Monumentos del Iieino de Valencia, pi. 2."), n° aoo). Ce dernier document, ainsi que deux autres que Lu miares en a rapprochés (pi. 2. r », n os 198, 199), me parait d'un style très avancé, d'époque romaine, et c'est pour cela que j'incline & attribuer la môme date au chapiteau d'Almenara. Il est du reste

en marbre, à ce qu'affirme M. Chabrel, ce qui pourrait être une raison suffisante pour l'écarter de la série que j'examine.

2. J. de Dios de la Rada y Delgado, Antigùedades del Cerro de los Sanfos, p. 17, pi. sans numéro; Saviron y Es te van, Revisla de Archivos, Bibliotccas r Jlfuseos, t. IV, p. 161, pi. a (i re séric). — Saviron adonné des dimensions qui ne concordent pas avec celles de M. de la Rada: i5 m ,6o de long sur 6 m ,9o do large; vestibule, 3 m ,G8 de profondeur 6ur G mètres de large. Je ne sais lequel des deux textes il faut suivre. Peut-être les mesures de M. de la Rada sont-elles prises à l'extérieur de l'œuvre, celles de Sa\iron à l'intérieur.

Presque partout se trouve un mur double, et d'autre part Saviron dit que les pierres sont épaisses en moyenne de o m ,5o, ce qui donnerait pour les murs des épaisseurs de i mette. Ainsi, on arriverait à peu près à faire concorder les dimensions. La figure 34 reproduit la planche de M. de la Rada.

■'''-• »'-• ■."■"■-, !>■.'. ' 1 -y».' . :'4W '.■ : . i 11'-. "> ■ il,

• i ■ ■ -, . -i ' • t.. ». •- ■•.'■ 'V .•■ • ;— . ^JlZZ^-1 '.'le ï i ** « I J ', S «. J , . A ' "i

■■'- : m- iî-Hni J *:'• ' -^

'••rit*'

tâ£&

::./'fei^i; ■■•j4;..'j;- s*

l i'rtx«î

urX

■'If.

TTï

Page 1