‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitiveChapitre 24 sur 61 · Ibid. t fig. 55a · texte numérisé non relu

Ibid. t fig. 55a

!\. Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, II, p. 58 1 -58a.

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ses doigts, réduits à trois à chaque main, ont la forme des doigts d'une grenouille ; sa tête est indécise, comme celle du prisonnier qui marche les mains liées, et dont le corps est monstrueux. Brefle bijou est ici d'une exécution rapide et molle, qui contraste fâcheusement avec celle de l'autre face.

Quoi qu'il en soit, voici un problème qui se pose. Sinon par le style, du moins par les procédés de la technique, par les dimensions des figures, la pendeloque a une unité certaine ; ce n'est point un hasard qui a conduit un orfèvre à accoler dos à dos ces deux petites rondelles ; l'objet est le produit d'une pensée réfléchie, d'un travail raisonné. Mais l'ouvrier, de quel art se réclame-t-il ? Est-ce un Mycénien, comme nous le dirions certainement si la feuille aux ibex s'était seule conservée ? Est-ce un Phénicien, comme le prouverait, si elle était seule, la feuille au Pharaon ? Je crois qu'il faut s'en tenir à cette dernière solution, car il est dans l'habitude des artistes phéniciens de prendre leur bien où le trouvent ; s'ils interprétaient souvent leurs modèles, se livrant à des mélanges et des hybridations qu'on a pu expliquer sans les excuser, ils copiaient aussi souvent sans vergogne. Pourquoi les Mycéniens, qui apprirent certainement beaucoup à leur contact, ne les auraient-ils pas instruits à leur tour? Pourquoi, après avoir emprunté, n'auraient-ils pas rendu? Ce serait ici un nouveau phénomène d'action en retour, comme ceux qu'a si bien mis en lumière M. Heuzey. Mais, dans le cas actuel, il semble que le Phénicien se soit seulement donné la peine d'estamper quelque superbe intaille ou chaton de métal gravé, et c'est ce qui explique la franchise du style et la délicatesse du travail, toutes qualités auxquelles les monuments jusqu'ici connus nous avaient peu habitués.

Je crois d'ailleurs qu'il est possible de préciser mieux l'origine de l'objet et de l'attribuer à un orfèvre carthaginois. En effet, le R. P. Delattre a trouvé dans la nécropole punique de Douïmès à Carthage, et donné au Louvre, en 1897, un petit bijou similaire 1 . C'est aussi une pen-

1. Public par le R. P. Delatlrc, dans les l'objet porte le numéro d'inventaire AO 3oa8

Mémoires de la Société des antiquaires et m'en envoyer un excellent moulage. Il se

de France, 6 e série, t. VI, p. 281, fig. i4 trouve dans une vitrine de la salle où sont

(La Nécropole punique de Douïmès à Car- conservés les sarcophages de Clazomène. thage). M. E. Poltier a bien voulu me dire que

deloque ronde, ayant 17 millimètres de diamètre, par conséquent un peu plus petite que celle de M. Vives et munie de la même bélière en forme de petit tube. Elle est en argent doré et n'est décorée que sur une face, où l'on voit d'abord le disque ailé égyptien, au-dessous un croissant renversé, et en bas une sorte de base ou de tertre (?) accosté de deux gros urseus dressés. La réunion de ces symboles hétéroclites est particulière à l'imagerie carthaginoise. Il n'est donc pas étonnant de trouver l'assemblage d'éléments égyptiens et mycéniens, aussi bien que d'éléments égyptiens et phéniciens, dans un produit analogue de l'orfèvrerie.

Si d'ailleurs j'ai longuement disserté sur ce petit monument, c'est qu'en dehors de l'intérêt propre qui s'y attache, il a le précieux mérite de nous apprendre, par un exemple typique, comment les élèves ont pu s'initier aux styles d'art et d'industrie étrangers. Ce sont de menus objets du genre de ce bijou, aisément voyageurs, qui, passant de mains en mains, forment la vue et éveillent les idées: ils sont, par excellence, les véhicules des influences lointaines.

A ce titre, j'attache aussi de l'importance à un ornement de bronze que j'ai photographié à Elche, dans la superbe résidence des marquis de Lendinez, la Calahorra, et qui représente deux espèces de chimères héraldiques accroupies face à face. S'il y a une grande maladresse dans ta disposition des pattes de devant et du poitrail, due à ce que l'artiste n a pas su donner aux monstres l'attitude tournante qui eût permis de présenter l'avant-corps de face et l'arrièretrain de profil, du moins la courbure symétrique des deux échines, l'enroulement des Fie. 79. — Ornemont do bromo q ueU es, l'opposition des deux têtes barbues et cornues qui se retournent et se dressent, le style de ces tètes d'une heureuse fantaisie, la finesse de la fonte, dénotent un art ingénieux et assez maître de lui. Il est, je crois, plus que malaisé de déterminer exactement quel était l'usage de cet ornement. La forme de l'accessoire qui surmonte les têtes des chimères n'est pas une

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indication suffisante et permet seulement d'affirmer qu'il ne s'agit pas d'un objet d'applique ; d'autre part les découpures de la queue de l'un des animaux fantastiques semblent indiquer que le groupe était relié par en bas à l'ustensile auquel il servait d'accessoire décoratif; peut-être faut-il y voir un débris d'anse de vase. Quoi qu'il en soit, l'objet n'est pas ibérique, et cela ressortira nettement de l'étude que je ferai plus loin des bronzes sûrement indigènes; il est phénicien et peut-être carthaginois: le motif héraldique des animaux affrontés, dont j'ai parlé tout à l'heure à propos du bijou de M. Vives, le type conventionnel et fantaisiste des têtes et des corps, la facture même, aisée et banale, tout rappelle l'industrie courante dont les produits ont été semés sur tous les rivages de la Méditerranée

( Fi g- 79)-

On voit en somme que dans ces produits la part n'a pas été faite bien large à l'Espagne, où pourtant les Phéniciens, ces intrépides voyageurs, ces grands commerçants, ces courtiers habiles avaient quelquesuns de leurs plus importants comptoirs ; ou du moins les archéologues n'ont pas encore mis la main sur beaucoup de dépôts.

Les Grecs, au contraire, lorsqu'ils se sont établis sur les côtes de l'Ibérie, ont largement répandu dans le pays les vases, les figurines de bronze et les bijoux précieux. Des premiers la nécropole phocéenne d'Emporiae était pleine ; les collections particulières et les Musées de Catalogne, et même ceux de toute l'Espagne et de l'étranger, se sont constamment alimentés et s'alimentent encore des dépouilles de cette mine inépuisable. Castillôn de Ampurias, Figueras, Gérone, Barcelone, Vich possèdent une inappréciable série de vases grecs de toutes époques et de tous styles, et ce n'est là certainement que la très minime portion des richesses déterrées, car les paysans avides qui ne cessent de saccager cet admirable champ de fouilles ont longtemps détruit sans pitié tout ce qui n'était pas du métal précieux. Leur principal objectif était de trouver de For et de l'argent, et les bijoux qui en très grand nombre ont été recueillis dans les tombes ont péri chez le changeur et sous le mar-

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teau de l'orfèvre ambulant, ou se sont dispersés à travers l'Espagne et l'Europe même, sans qu'il soitdésormais possible d'en retrouver la trace. Il en est de même pour les œuvres d'art proprement dites, dont je ne pourrais pas citer un seul spécimen de pur style gïec.

Si d'Emporia? Ton redescend la côte vers le Sud, en recherchant les emplacements des anciennes colonies helléniques, on rencontre Sagonte, dont l'origine ibérique doit être admise par les historiens, mais qui reçut de bonne heure des habitants venus de Zakynthos ; il semble que la domination romaine ait détruit dans cette ville célèbre jusqu'aux derniers vestiges de l'époque grecque, car je n'ai pas connaissance d'un seul monument, statue, petit bronze ou même vase qui porte vraiment la marque de l'art grec. J'ai plusieurs fois, avec une grande attention, parcouru l'intérieur de l'Acropole de Murviedro et fait le tour des remparts, et parmi des milliers de tessons de toutes les époques, je n'en ai pas vu un seul qui provînt dune fabrique hellénique. Le consciencieux historien de la ville, le D r Chabret, ne signale pas un seul débris de ce genre. Il est vrai que l'on n'a pas encore, je crois, retrouvé la nécropole de Sagonte où peuvent être enfouis les documents qui nous manquent ; mais je crains que dans cette illustre cité la civilisation des Romains ne se soit complètement substituée aux civilisations précédentes et n'en ait fait table rase.

Le cas n'est plus tout a fait le même pour l'antique Artemision, que les Romains ont appelé Dianium, et qui a conservé ce nom jusqu'à nos jours sous la forme de Dénia. L'Àrtémision, on le sait, était une colonie phocéenne au même titre qu'Emporia\ Le culte de l'Artémis éphésiennc s'y développa brillamment, mais, par une sorte de fatalité, du temple célèbre il ne semble pas qu'il soit resté depuis des siècles pierre sur pierre, et l'emplacement même en est douteux (Fig. 80-81). Comme à Sagonte, les Romains ont tout détruit des édifices grecs ; pas plus qu'à Sagonte je n'ai pu découvrir sur l'Acropole ni au pied des murailles qui l'enserrent un seul débris de céramique grecque. L'historien de Dénia, D. Roque Chabâs, chanoine à la cathédrale de Valence, n'en cite pas un seul spécimen dans son livre. Mais en revanche on a trouvé à Dénia un certain nombre de statues et de fragments dont l'origine hellénique est possible. D. Marco

Antonio Palau annonçait la découverte, sur l'emplacement présumé du temple d'Artémis, d' « une statue de marbre très blanc, d'exécution admirable et plus grande que nature ; son vêtement et ses seins montrent que c'est une femme; elle est sans tête ni mains, et ces parties étaient probablement de métal, parce que l'on voit sur le marbre les trous d'encastrement 1 ». Là encore ont été trouvées peu d'années auparavant trois statues aussi de marbre, et aussi sans tête ni bras, deux de femme

- Le promontoire et les b»îes de l'Artemiiion. (Dénia moderne et son Castillo.)

et une d'bomme ; le costume paraissait plutôt grec que romain... Les jurats de Dénia firent monter la première de ces statues au Castillo, et c'est celle que l'on a prise communément pour la statue de la Diane grecque ; mais elle ne lient pas d'insignes de chasseresse *.

En i848, autres fouilles, d'où sortent entre autres objets une tête de marbre et deux têtes de bronze. La première seule est connue'; plus

i. I) Rwjiie Chah**. Hhtaria de Dénia, i. Hnd '.. p. 37.

I, p. afi. 3. Ibid., f. 39.

récemment encore f , de nouvelles recherches ont amené au jour une petite statuette en bronze de Neptune et une tête casquée de Minerve*. Ne connaissant tous ces objets, sauf cette dernière tête, que par les dessins médiocres de l'histoire de Dénia, je ne puis affirmer absolument s'ils sont grecs ou gréco-romains s ; cependant, la tête diadémée tout au moins et le bronze semblent de très beau type et de style classique, et je les nommerais volontiers non pas Junon et Neptune, mais Héra et Poséidon. Quant à la tête de Minerve que j'ai vue, grâce à la complaisance de D. Roque Chabâs, elle est d'un travail habile et fin, mais elle est assez banale et me parait plutôt romaine. Du reste il y avait à Dénia un temple de Minerve élevé par Caton.

Sur les deux autres établissements massiliens que Strabon dit avoir été fondés entre l'embouchure du Sucron et Carthagène, aucun n'est connu avec certitude ; il faut descendre jusqu'à Adra, l'antique Abdera, pour mettre le pied sur uft terrain vraiment grec ; mais par malheur nulle part la dévastation romaine, si je puis dire, ne s'est plus cruellement exercée. 11 ne reste absolument rien de la population première, et l'on ne peut conserver qu'un bien léger espoir de jamais en retrouver quelque chose; c'est qu'ici la nature a fait une œuvre néfaste pour l'historien ; les ravages du rio Adra ont enfoui le sol primitif sous une couche profonde dalluvions.

Il faut d'ailleurs se consoler un peu, en ce qui concerne l'étude que je fais ici, de cette pénurie de monuments trouvés dans les villes grecques du littoral. Car les objets recueillis dans ces colonies étaient probablement la propriété des colons et faisaient partie du mobilier qu'ils avaient apporté de la mère patrie. Bien plus intéressants pour nous sont les objets, vases ou bronzes, qui proviennent des villes de l'intérieur et que l'on a retrouvés mélangés à des produits indigènes.

Pour moi, par exemple, j'attache une importance exceptionnelle — et j'y insisterai au chapitre que je consacrerai à la céramique — aux

i. D. Roque Chabâs ne donne pas la date 3. La statue citée plus haut, si vraiment

exacte. En nuestros dias, dit-il, et son livre la tète et les mains étaient en bronze, avait

a été imprimé en 187^ . toutes les chances d'être d'époque romaine.

a. Ihid. % p. 29, pi. a, n° 3.

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menus et rares tessons grecs que j'ai recueillis parmi des milliers de tessons ibériques à Redobàn, au Cerro de l'Amarejo, à Meca, dans la région du Cerro de los Santos; au Llano de la Consolaciôn, à côté même de ce Cerro; à Monleagudo et à VAlberca de Murcia; à ceux de Cabrera de Matarô. Encore cette céramique est-elle assez récente. Les vases de Redobân, qu'a vus et signalés M. Arthur Engel avant moi ', sont du iv* ou du ni" siècle, et les fragments que j'ai ramassés dans la région

Fie 81. — Caalillo de Dénia. Emplacement présume du temple de Diane.

du Cerro de los Santos ne sont pas plus anciens : je n'en ai pas trouvé de style archaïque, et comme ces documents sont mêlés partout à des documents de l'époque romaine, on pourrait soutenir qu'ils ont été introduits en Espagne les uns et les autres vers le même temps.

Au contraire, l'attention doit se fixer tout entière SHr une autre catégorie de monuments dont je juge l'importation en Iboric très ancienne ; ce sont des figurines de bronze de pur style grec archaïque, antérieures

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