‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitiveChapitre 28 sur 61 · Monuments et mémoires de la fondation Piot, 1901, p · texte numérisé non relu

Monuments et mémoires de la fondation Piot, 1901, p

verticalement dans le même bloc et à laquelle le corps adhérai! en arrière ». Il est de plus à remarquer que la tête n'est pas sculptée dans le même bloc que le cou, ce qui semble prouver que l'œuvre faisait partie d'une décoration monumentale, par exemple d'un mur dressé par assises. L'animal est accroupi, les quatre pattes repliées sous le ventre ; son visage est légèrement tourné vers la gauche ; sa queue, terminée par un

Fie. 93. — Vicha de Balaiole. (Musée de Madrid.)

plumet triangulaire, s'enroule sur sa cuisse gauche. La tête était cornue, mais les cornes sont cassées ; les oreilles, très petites, sont placées assez bas et en arrière ; les cheveux sont plats, disposés en mèches qui recouvrent le front presque jusqu'aux yeux ; la barbe est longue et pointue et de longues moustaches fines, partant de la cloison même du nez, retombent très bas à droite et à gauche ; elles laissent à découvert la bouche dont les lèvres minces sont étroitement serrées. Le nez est gros, plutôt court, sans finesse ; les yeux, qui s'en rapprochent de très près, sont très saillants et presque ronds entre les paupières minces qui les cernent sous l'arcade sourcilière peu profonde et largement ouverte, et au-dessus des pommettes proéminentes. L'exécution est partout lourde et molle ; il n'y a quelque souci du détail que

dans les cheveux, dont les mèches sont très nettement divisées et tracées d'ailleurs conventionnellement, comme un ornement géométrique, dans la barbe dont les poils sont indiqués au moyen de stries verticales qui laissent entre elles des arêtes vives.

L'on ne peut s'y tromper : le type du visage, la forme molle du corps, la qualité de la facture maladroite ne permettent d'attribuer le monument qu'à un sculpteur indigène ; rien de tel n'a jamais paru ni en Orient ni en Grèce ; mais à coup sûr aussi le prototype du monstre vient de l'Orient, du plus lointain et du plus ancien Orient classique, de la Chaldée. C'est en Chaldée qu'a pris naissance l'invention du taureau à tête humaine ; c'est là qu'on en a retrouvé les premiers modèles, et ces modèles ont servi pendant des siècles et se sont propagés hors du pays d'origine. En Grèce, l'hommc-taureau est devenu TAchelous, après avoir décoré de nombreux monuments mycéniens ; les Phéniciens l'ont adopté et colporté tel ou à peu près qu'ils l'ont vu si souvent représenté en Asie. Les Ibères en ont accueilli l'idée et la forme générale, que, sans rien changer à l'attitude, ils ont traduites à leur manière. (( L'attitude et la structure générale de l'animal composite n'ont pas varié, dit M. Heuzey: on y retrouve la tête haute et tournée de trois quarts avec tout le poitrail, la longue barbe plate, les pattes repliées de même, la queue relevée en demi-cercle. » Mais « la tête d'homme a perdu sa coiffure aux cornes étagées ; elle ne garde que les -deux cornes naturelles et les oreilles de taureau. A la chevelure manquent aussi les deux torsades pendantes..., la queue ne passe plus sous la jambe et elle se termine par un fouet coupé obliquement 1 . » Ce ne sont là que des modifications de détail qui ne détruisent pas l'impression asiatique. Car, comme le constate la très ingénieuse analyse de M. Heuzey, « ces modifications se justifient par des exemples qui appartiennent à l'art oriental et qui sont conformes à son esprit... Par ces simplifications, le type ne fait que retourner à sa forme première et courante, à celle qui est communément reproduite par la gravure des cylindres. En somme, la figure est restée tout asiatique, même dans les variantes qu'elle présente. »

i. Monument Piot, 1901, p. iao.

es Z s

Reste à savoir si les sculpteurs Ibères ont connu directement les œuvres asiatiques auxquelles se rattache si nettement la Vicha de Balazote, je veux dire par l'importation des Phéniciens, par exemple ; je ne le crois pas, et je pense que les intermédiaires ont été les Grecs. M. Heuzey dit, en jugeant l'exécution de la Vicha de Balazote : « Inexécution, sans doute, a singulièrement baissé : sans indiquer une époque très ancienne, elle est pauvre, maladroite, entachée de barbarie locale ; elle donne l'impression de la bizarrerie plutôt que de la majesté et de la force. L'intervention du travail grec ne l'a point ravivée... » Cela est fort juste, et pourtant on serait tenté de voir dans les simplifications qu'a si bien notées M. Heuzey les marques de l'esprit grec plutôt qu'un retour vers l'art oriental primitif. Dans tous les cas, il ne faut pas oublier que les Mycéniens — et ce livre prouvera, je l'espère, que leur art a été connu en Ibérie — ont maintes fois représenté des taureaux dans les deux attitudes familières aux imagiers orientaux, ou les quatre pattes pliées sous le ventre, ou trois seulement pliées et la quatrième relevée, le sabot posant sur le sol ; que les Grecs archaïques ont adopté le taureau à tête humaine pour figurer Achelous, et que ce type s'est retrouvé plusieurs fois en Espagne. A Emporia; une monnaie d'argent à légende grecque porte au revers un taureau androcéphale représenté debout, de profil y ; le même monstre symbolique figure sur le revers de quelques monnaies d'Arze- Gadir* et d'Arze-Egara 3 : enfin il existe au Musée de Gérone un vase extrêmement curieux dont le récipient ressemble à un corps d'oiseau monté sur trois pattes, mais un oiseau à queue de quadrupède, et dont la tête est une tête d'homme à cornes et à oreilles de taureau ; il a été probablement trouvé à Emporiœ \

J'ajoute, comme argument de grande importance, que la Vicha de

i. La monnaie est publiée par M. Heuzey, Vicha de Balazote n'indique pas une époque

/. /., p. 133, d'après M. A. Heiss; M. Heuzey très ancienne.

remarque qu'elle est d'un style grec assez a. Delgado, Nuevo método etc., pi.

avancé, mais n'est pas relativement très an- CLXV1, n°» 7, 8, 9, 10.

cienne, et ne remonte jamais à l'époque du 3. Ibid., pi. CXVII, n os 1, 3.

véritable archaïsme. Cette constatation n'est 4- L. Heuzey, /. /., p. ia3. La gravure est

pas faite pour affaiblir ma théorie, car M. Heu- exécutée d'après une photographie que j'ai

zey a reconnu aussi que l'exécution de la prise à Gérone en 1898.

Balazote n'est pas un spécimen unique. On a retrouvé dans un terrain appelé le champ du sculpteur à Agost, près de Novelda, dans la province d'Alicante, un corps de taureau en grès du pays qui a été donné par D. Francisco Castello, propriétaire du champ de la découverte, à D. Pedro Ibarra, le distingué archéologue et historien d'Elche 1 . L'animal est accroupi absolument de la même façon que celui de Balazote, ayant de même la queue en sautoir, et il est modelé avec la même mollesse ronde. La tête manque, par malheur; mais il ne semble douteux ni à M. Engel ni à moi, qui avons vu la sculpture à Elche, que cette tête devrait être

Fie 93. — Animal accroupi, trouvé à Agost. (Collection Pedro Ibarra, à Elche.)

restituée semblable à celle de la Vicha (Fig. 93). Or, dans le même terrain, ont été trouvés tout à côté du taureau deux débris de sphinx, actuellement au Musée du Louvre, qui, comme la Vicha, ont le type oriental, mais se rapportent plus encore à l'art hellénique. Nous y reviendrons toute l'heure.

M. Engel a signalé encore comme venant du Llano de la Consolacion un « animal chimérique se rapprochant de celui de Balazote et à peu près de mêmes dimensions. La tête, la poitrine et la queue manquent 2 . »

1. A. Engel, Revue archéologique, 1896, p. ao5 et 206. Le fragment mesure o m ,3o X o m ,65. Le dos est lisse, ce qui semble indiquer que le taureau, comme la Vicha, servait

à la décoration d'un mur.

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