A. Engel, Rapport etc., p. ig4, n
Je parlerai plus loin de cette importante station ibérique que j'ai déjà mentionnée plusieurs fois.
Je note encore, à propos de ce fragment, que j'ai trouvé au Llano beaucoup de débris de céramique grecque, mais absolument aucun de provenance orientale.
A côté des taureaux androcéphales il serait intéressant de pouvoir placer ce Pégase que M. Serrano, de Bonete, a découvert au Llano de la Consolaciôn et qui fut signalé en 189 1 à M. Engel , ; mais ce connaisseur avisé a émis des doutes sur cette attribution, et il a bien fait. Le prétendu Pégase, que j'ai vu, est un corps de taureau accroupi, en fort mauvais état ; rien ne nous dit s'il avait une tête humaine. Il en est de même d'une sorte de bête, peut-être de sphinx à poitrine de femme, que j'ai trouvée abandonnée dans un mur, au milieu d'un despoblado situé à quelques kilomètres au Nord de Bonele, dans la province d'Albacete, près de la ferme appelée La Mata de la Estrella. La sculpture est si mutilée qu'il est même difficile d'en donner un croquis ; ceux que j'ai pris sur mon carnet de notes permettent seulement de se figurer quelle était l'attitude et quel était le style de l'animal. Un renseignement a son prix : l'effigie était placée, quand les paysans l'ont déterrée, au-dessus d'un tombeau ; le fait ma été plusieurs fois confirmé par les paysans de la Mata 2 .
On peut douter que le monstre en question soit un sphinx ; il n'en est pas de même pour les deux statues d'Agost auxquelles j'ai fait plus haut allusion. Leur découverte, en décembre 1893, est à mon avis aussi importante que celle de la Vicha de Balazote et l'on doit une grande reconnaissance à D. Pedro Ibarra, à M. Arthur Engel et à M I,a Marthe Mallié, d'Alicante, qui les ont fait connaître et en ont assuré la conservation 3 . Ce n'est pas ici le lieu de rappeler l'origine asiatique des animaux et des monstres ailés, ni leur diffusion dans l'art de l'Egypte, de la
1. A. Engel, ibid., p. 86. de l'autre. On ne peut rêver une plus grande
a. Pierre Walt/, Trois villes ibériques, maladresse,
dans Bulletin hispanique, II, p. i54. 3. Arthur Engel, Revue archéologique,
D'après mes croquis, on voit que l'animal 1896, p. ao5, avec deux vignettes. Cf. L.
avait la patte de devant, à droite, repliée sous Heuzey, Monuments Piot, igoi,p. 132. Les
le corps, et la patte de devant, à gauche, re- originaux sont actuellement au Musée du
pliée en avant. Il est donc agenouillé, si on le Louvre, regarde d'un coté, et couché si on le regarde
ia4 LA SCL'LITUItK
Phénîcie et de Chypre, et de la Grèce. Les Ibères durent de très bonne heure en connaître des Images par l'importation, comme le prouvent par exemple les ivoires phéniciens, ou plus précisément carthaginois, qu'a si heureusement déterrés M. Honsor dans la vallée du lletis, et où apparaissent très souvent des griffons'. Mais si l'on veut trouver des similaires aux deux sphinx d'Agost. il faut chercher dans l'art grec, non pas même à l'âge mycénien, qui est plus près des origines orientales, mais à l'époque archaïque.
L'un d'eux, long de o m ,f)o, a conservé sa tète, bien que très mutilée ;
Fie. gi. — Sphinx d'Agost. (Mime du Louvre.)
mais il a perdu les quatre pattes et toute la partie saillante des ailes qui se dressaient au-dessus du dos et sans doute se retournaient au bout, vers la tête. Mais ce qui reste de la tête suffit à reconnaître qu'elle est féminine, qu'elle portait un diadème, d'où s'échappaient à droite et à gauche du visage deux longues papilloltes en torsade. Toute la poitrine est couverte de plumes : la queue est repliée, revient par devant les jambes et s'enroule contre la cuisse gauche. Le sphinx était non pas accroupi, mais assis, comme 1 on dit, sur les pattes de derrière et son cou et son visage
i. Revue archéologique, iScjg , f.cs Colonies agricoles etc.. fig. 4a el 43, 45, 46, 4^,
LA SCULPTURE ia5
sont franchement tournés vers la gauche. Il saute aux yeux que cette description s'applique presque textuellement au plus connu des sphinx grecs archaïques, celui de Spala, qui a presque les mêmes mutilations, qui a la même attitude et qui, tout au moins pour la forme du corps, élégant et svelte, est d'un style et d'une technique très sçmblables. On ne peut non plus s'empêcher de se rappeler ici le grand sphinx de Delphes, que le moulage exposé à 1 Exposition universelle de 1900 a fait connaître au public (Fig. q4)-
Le second est sans pattes, comme le premier, et, de plus, acéphale ;
Fie. g5. — S[ihini d'Agost. (Musée du Louvre.)
mais il reste contre le cou et sur les épaules des papillotes roulées qui prouvent que la tête était du même type. Le monstre était assis de la même manière et présentait ainsi son visage de face sur le corps de profil. Le style en est le même que le style du précédent et la figure estde même grandeur. Mais les ailes offrent une différence très importante ; elles ne se relèvent pas presque verticalement, mais s'étendent le long des flancs qu'elles dépassent a peine du bord supérieur et de la pointe. Cette disposition n'est pas absolument nouvelle ; on en peut voir des exemples dans le Clame de poche de M. Saloinon Reinacb, mais aucun n'appartient à l'art archaïque '. Ces ailes, comme l'a remarqué M. Engel,
1. Vlarac de Poche. Il, p. 703, 7; 70L 3(?); 707. 1 ; 71)8, 1.
sont plutôl des ailes de sirène ; mais il ne faut pas oublier que bien des animaux ou des monstres ailés figurés par les artistes d'Orient portent des ailes droites. C'est le cas, pour prendre un exemple en Espagne même, de presque tous les griffons gravés sur les objets d'ivoire retrouvés en Bétique par M. Bonsor 1 . Mais ce détail, qui affirme très nettement l'origine orientale du type, n'infirme en rien l'idée d'intermédiaires grecs (Fig. q5) f .
Au contraire, il me semble que nous restons surtout près de l'Orient si nous examinons deux fragments de sphinx qui sont tout récemment entrés au Musée du Louvre, et qui ont été trouvés dans la même région que la Vicha de Balazote. On doit à mon infatigable ami, D. Pascual Serrano, maître d'école à Bonete, très versé dans l'archéologie de sa province, de les avoir sauvés de la destruction. Ils ont été trouvés il y a deux ans, au Salobral, à i3 kilomètres au Sud-Ouest d'Albacetc ; c'est un petit village dépendant de cette capitale, et où D. Pascual après Cean-Bermûdez, a reconnu des ruines très étendues, couvrant trois ou quatre kilomètres carrés de superficie, c'est-à-dire deux fois la superficie d'Albacete \ Le lieu exact de la trouvaille, due à un paysan, Roque Garcia, est à un kilomètre et demi du champ dit « de Roque », au Nord- Ouest de la maison.
Ce qui frappe tout d'abord, dans ces deux corps d'animaux accroupis, ce sont les ailes qui prennent naissance tout au bas de l'épaule, la couvrent presque tout entière, puis s'infléchissent un peu en arrière pour s'ap-
i . G. Bonsor, /. /. , fig. 4a, 43, 44. 45, 46, 47.
2. 11 existe au musée de Tarragone un petit sphinx de bronze trouvé à Tarragone même (Catalogue du musée de Tarragone, p. 36, n° 371). Je ne le crois pas ibérique, mais plutôt d'époque romaine, à condition toutefois qu'il soit vraiment antique. Voici comment le décrit le catalogue : « Esfinge de broncc, con los ojos de plata y un collar de esmalte. Este precioso ejemplar fue enconlrado en las excavacioncs de la Gantera del puerto ; pero debe suponerse que fue traido por los primeros pobladores griegos 6 etruscos de Tarragona. Mi de o m ,ia de altura. »
Un certain nombre d'animaux fantastiques ont été trouvés, dit-on, au Cerro de los Santos. L'un d'eux serait fort intéressant, un lion à tête humaine, mais il faut le tenir pour une des pièces les plus manifestement fausses de la collection.
3. Le Salobral n'est signalé, à ma connaissance, que par Cean-Bermûdez (Sumario, p. 37, s. v. Albacete) en ces termes : « Tambien cerca de esta villa (Albacete) esta el pueblo de Salobral, que conserva ruinas de edificios romanos, donde se encuentran monedas. »
LA SCL'LPTUItE 137
puyer sur le flanc et se redressent ensuite pour s'élever au-dessus du dos et se recroqueviller en point d'interrogation. Du reste, voici la description des deux sculptures, qui sont de la même dimension, à très peu de chose près 1 , taillées dans le même grès très tendre, et assurément par le même ciseau :
1° L'animal est en bas-relief de saillie modérée ; il est accroupi, mais son ventre ne repose pas sur le sol, ni même sur ses pattes. On le voit de profil et il est tourné vers la gauche. Malheureusement le corps est brisé
Fin. 9G. — Premier sphini du Salobral. (Musée du Louvre )
juste au-devant de l'aile ; il ne reste presque rien du cou, rien de la tête et rien des pattes de devant. Au contraire l'aile est bien conservée, sauf l'extrême pointe retournée; tout le ventre, l' arrière-train , la patte de derrière allongée sur le sol (sauf l'extrémité des griffes), est en bon état. La queue, qui était petite, plantée trop bas, et se relevait en se recourbant en volute, n'existe plus que sous la forme d'une trace épaisse sur le fond. L'épiderme de la pierre a peu souffert, puisqu'on discerne fort bien sur
i. La première pierre (fig. 96) a o ro ,53 X o nl ,!i3 ; 1* seconde (fig. 97 o™,59 X o m ,59;
l'épaisseur esl de o n \:ia.
tout le corps des traces de couleur rouge, aujourd'hui 1res pâle (Fig- 96).
2° L'animal est accroupi exactement dans la même position que l'autre, mais tourné vers la droite. La partie antérieure est mieux conservée, car il reste le cou presque tout entier, le poitrail et un peu de la patte de devant ; au contraire l'arrière- train est coupé de telle façon qu'une partie de la queue, de la cuisse et du genou a disparu. Mais la surface'du corps et des ailes est en meilleur étal : les traces de la coloration rouge sont
Fig. 9;. — Second s|>liin* du Salobral. (Musée du Louvre-.)
partout plus apparentes. Ce qu'il y a de plus intéressant, c'est que tout le long du cou on aperçoit comme une longue bandelette plate et striée, dessinant une courbe assez pure, qui, parlant du pli formé par la patte allongée, tout contre la naissance de l'aile, allait rejoindre la tête (Fig. 97). Il saute aux yeux que les deux sphinx étaient destinés à une décoration architecturale et qu'ils étaient placés symétriquement, qu'ils se faisaient pendant, comme on dit. Il faut même remarquer qu'ils étaient situés de part et d'autre d'une porte ou d'une baie, parce que le cou et le poitrail du 11° a sont très arrondis et presque en haut relief, faisant
LA SCULPTURE I2g
saillie en avant de la partie de la pierre qui forme fond. Combien est regrettable la disparition des deux têtes, qui probablement étaient sculptées sur des pierres de l'assise immédiatement supérieure de la muraille ! Actuellement il est impossible de savoir même si ces têtes étaient des têtes d'animaux naturels, des têtes de monstres, ou des têtes humaines. Je pencherais pourtant pour la seconde hypothèse, car le cordon qui descend le long du cou du n° 2 me rappelle les curieuses volutes que Ton verra sur le cou et la tête fortement stylisée d'un fragment de Redobân transporté au Louvre (Fig. 98-99). Il eût été d'un haut intérêt de savoir si ces têtes, comme celles des sphinx d'Agost, étaient plus spécialement de caractère oriental ou de caractère grec, ou si les deux influences s'y mélangeaient en égale mesure.
A en juger par les ailes si nettement retournées en points d'interrogation, c'est surtout des souvenirs orientaux qui sont évoqués ici ; et c'est aussi plutôt à l'Orient qu'à la Grèce que fait songer la lourdeur molle et ronde des formes, dont le contraste avec la sveltesse héraldique des sphinx d'Agost est si frappant. Il est certain, de plus, que la disposition des figures en bas-relief, dont l'avant-corps faisait saillie sur l'ouverture de muraille qu'elles décoraient, appelle la comparaison avec de nombreuses sculptures monumentales de l'Assyrie, en particulier les grands taureaux ailés si célèbres qui gardaient les portes des palais et des temples de l'Assyrie.
Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que si ces sphinx ont leurs prototypes dans un art étranger à l'Espagne, ils restent, malgré toute inspiration et toute imitation, très singulièrement originaux ; on ne peut les confondre ni avec une œuvre assyrienne, ni avec une œuvre phénicienne, ni avec une œuvre grecque ; la technique très rudimen taire des plumes sur les ailes, la queue, l'attitude, le dessin du ventre, des cuisses, des pattes, le modelé sans finesse et sans détail, l'aspect général surtout, sont comme la signature d'un sculpteur indigène qui ne consent pas, quels que soient ses modèles, à abdiquer sa personnalité, aussi humble qu'on la suppose. S'il l'eût fait, ces sphinx auraient pu être plus artistiques, plus beaux, je le veux bien : ils n'auraient pas eu leur très grande valeur documentaire.
j[3o tA SCULPTURE
Le taureau à tête d'homme, le sphinx ailé à tête de femme ou d'animal ne sont pas les seuls monstres qui aient séduit l'imagination des Ibères et le ciseau de leurs sculpteurs. A ce titre, il convient d'attacher un haut prix à la tête en pierre tendre du pays que M. A. Engel a achetée à Redo- Mn, près d'Orihuela, cl qu'il a donnée au Musée du Louvre'. L'état de cassure où elle est parvenue est profondément regrettable, car tout devait en être intéressant, le type et le style. Celui qui l'a trouvé, Valeriano Aracil, d'Orihuela, a affirmé à M. Engel que la gueule de l'animal (l'inclinaison du palais prouve qu'elle était largement ouverte) se terminait en une sorte de groin. De plus il reste en arrière la trace d'oreilles autour desquelles s'enroulaient des cornes. Je me demande si ce prétendu groin
l?to. 98-99. — Griffon de Rodobâii. (Musée du Louvre.)
ne serait pas un bec et si l'être chimérique n'était pas un griffon. Quoi qu'il en soil, une palmette qui décore son front et que surmontait quelque aigrette dont le trou d'insertion se voit encore, est la preuve indéniable d'une imitation phénicienne. Mais un bandeau, qui part do cette palmette à droite et à gauche et se termine par un enroulement en spirale, rappelle assez directement l'art mycénien avec quelque chose de plus ferme, de plus pur et de plus classique et, comme le dit M. Engel « les yeux gros et saillants sont archaïques ». Archaïque est équivalent ici de grec archaïque. Je ne puis m'empêcher, à la vue de ce curieux débris, de songer à ces tètes si caractéristiques de griffons au large bec crochu, aux oreilles droites et pointues, au cou ondulant, au crâne surmonté d'une