N° i8454 du Musée, a de Ferra et de Mélida
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pointe très aiguë. Mais ce qu'il importe surtout de constater, c'est que la paupière et les plis de l'épidémie qui se fronce quand l'œil s'ouvre largement, sont indiqués par quatre encoches en demi-cercle, dont les extrémités se rejoignent presque, malgré le parallélisme apparent, et qui sont
Fio. 1 10. — Totc do Coslig (A). (Musée do Madrid.)
taillées profondément à angles vifs dans l'épaisseur de la peau, avec une nettelc brutale: on dirait l'incision sèche d'une lame tranchante dans un bois dur. Les quatre arêtes de chaque sourcil s'élagcnt en courbes rigides, absolument symétriques aux quatre arêtes de l'autre. Les autres parties creuses de la tète, c'est-à-dire la commissure des lèvres et les narines,
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sont taillées avec la même dureté précise, mais avec moins d'originalité. Les lèvres sont séparées par une simple ligne gravée en biseau ; les trous /^s w des narines, peu profonds, sont une simple cavité en forme de virgule, dont le bord inférieur est érnoussé, le bord supérieur à angle vif. Nous n'avons plus à noter que deux détails, l'un qui intéresse l'art, c'est que les poils sont minutieusement figurés sur le front et a la naissance des cornes par des traits finement ondulés de burin ; l'autre de pure technique, c'est que les cornes et les oreilles — très détachées et tendues horizontalement sous les cornes — sont des pièces coulées à part. Elles étaient fixées au crâne au moyen de clous : l'un d'entre eux, qui maintient la corne droite, est encore planté dans le bronze. Enfin, nous devons attirer l'attention sur la forme très allongée du museau ; du point lacrymal au coin de la bouche, la distance est très longue ; on est d'autant plus frappé de cet étirement que les naseaux s'arrondissent et s'évasent, contrastant avec l'amincissement a hauteur du chanfrein. M. Mélida, je ne sais trop pour quelle raison, croit que celte tête est une tête de taureau, tandis que la seconde serait une tête de vache (Fig. 1 10).
Celle-ci (B) est aussi complète et bien conservée que la première ' ; les deux cornes sont intactes, mais le bord inférieur de l'oreille gauche est ébréché. Là aussi les cornes ont été fondues à part ; les deux clous à tête ronde qui les réunissaient aux tempes sont conservés : mais les oreilles font corps avec le reste de la têle. L'aspect général est ici un peu différent; l'animal n'est pas de la même race. D'abord ses cornes sont plus longues ; elles mesurent o m ,70 et sont écartées de o m ,68 ; la longueur de la tête, du front au bout du mufle, est d'ailleurs de o m ,5G, c'est-à-dire qu'elle a quelques centimètres de plus que la première. La forme est encore celle d'une lyre, mais d'une lyre arrondie avec moins de souplesse : les pointes, beaucoup plus fines, n'ont pas la même tendance à se rapprocher, mais montent régulièrement divergentes: enfin tout l'appareil est porté en avant, au lieu de fuir en arrière. Bien plus étroite d'une tempe à l'autre, avec des oreilles plus longues et plus grêles, la tête s'amincit et s'effile graduellement jusqu'à la naissance du mufle qui
t. N° i8455 du Musée, 3 de Ferra, 1 de Mélida.
s'évase légèrement. La boîte osseuse n'est plus réduite à une sorte de schéma; elle n'est pas symétriquement divisée par une arête au milieu du front ; mais, sans qu'il soit encore question de modelé savant et naturel, il y a un sentiment plus exact de la réalité vivante dans l'arrondissement cylindrique du museau.
Fie. m. — Tetc do Co»tig (B). (Musée de Madrid.)
Malgré cette diversité de type et d'aspect général, les deux tètes sont pourtant sœurs. Il suffît pour s'en persuader d'observer la facture des paupières et des sourcils. Dans la seconde tète In-il n'est pas rapporté ; il est modelé dans le bronze même ; il est gros, absolument ovale, saillant et placé dans une direction moins oblique. La paupière, qui épouse le contour du globe, est indiquée par un mince rebord, ce qui marque déjà une différence sensible de ce bronze au précédent. Mais les plis de
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la peau autour des paupières sont interprétés exactement de la même manière; ils sont aussi au nombre de quatre et toute la différence que l'on peut trouver, c'est que les encoches sont en B moins larges et moins profondes ; les arêtes sont moins vives et plus rapprochées ; la dureté de l'incision est légèrement adoucie et les angles ont une tendance à s'arrondir. D'ailleurs l'espace d'un œil à l'autre est plus large ; le front parait plus vaste et tout le système visuel a pris moins d'importance.
Le style est encore le même si l'on étudie les narines, trop petites aussi, assez mal placées et de forme approximative ; mais il y d néanmoins un peu d'atténuation, comme dans le style des sourcils : la cavité est plus profonde et les bords externes en sont émoussés. Ce qui étonne, c'est que les poils ne soient pas indiqués ici sur le front comme à la première tête, par des traits gravés. Mais en revanche, détails nouveaux, le sculpteur a exprimé au-dessus des narines, au moyen de deux bourrelets parallèles qui l'encerclent, le plissement de la peau molle en cet endroit: et sur la joue, au-dessous de l'œil, une double saillie ronde en forme de mince cordon, ayant la figure d'un angle aigu, indique deux veines à fleur de cuir. De plus, la section du cou commence beaucoup plus bas, de façon à être, pour ainsi dire, horizontale, si bien qu'un assez grand morceau du cou est attenant à la tête ; l'artiste a eu soin de marquer par une série de cannelures verticales et parallèles les ondulations de la peau du fanon ; mais la facture est moins sèche, car tous les angles sont arrondis au fond aussi bien qu'aux arêtes des cannelures.
Un détail intéresse aussi la technique, c'est une réparation très nettement visible à la naissance de la corne droite ; une pièce a été rattachée au front par une série de queues d'arondes. Notons enfin que le cou, à l'intérieur, est traversé par une petite règle de bronze horizontale (Fig. 1 1 1).
La troisième tête (C), dès le premier abord, parait d'un travail plus achevé 1 . M. Mélida veut y reconnaître la tête d'un veau, sans doute parce qu'elle est plus petite, n'ayant que o m ,3a de hauteur et o m ,a5 de large. Il est difficile de se rendre à cet avis, à cause de la dimension de la corne — celle de droite est seule conservée. Dans tous les cas, la
i. N° i8453 du Musée, 1 de Ferra, 3 de Mélida.
bête est d'une race nouvelle. Cette corne en effet est très épaisse à la base ; elle forme d'abord avec le sommet du front une ligne parallèle, puis tout à coup s'amincit, se contourne à la pointe et se porte un peu en avant et en dehors ; ce n'est plus du tout la forme de la lyre ; l'aspect est beaucoup moins dangereux et aussi moins décoratif. Les cornes étaient coulées à part ; les oreilles sont petites, avec le cornet mince et long, tandis que le pavillon prend la forme d'une pique.
La construction de la tête est beaucoup plus savante. Au front très large, où les arcades sourcilières se relèvent et s'arrondissent en bosses, se joint un museau court, massif et carré, mais non sans modelé. Surtout le mufle est étudié comme ne l'était pas celui des autres têtes. Sauf un pli trop froncé qui va d'une narine à l'autre et qui est une exagération de la vérité, les narines, la commissure des lèvres elles-mêmes sont plus heureusement copiées sur la nature. L'observation est certainement plus précise et la main plus habile. La convention cède la place à l'effort personnel, comme le montre surtout la façon des yeux. Les paupières, qui enchâssent un globe de saillie modérée où la pupille est indiquée par un cercle gravé, ont une courbe moins arrondie que celles de la tête précédente. Un guillochage de petits traits incis indique les cils sur le léger bourrelet qui les forme et que cerne, pour leur donner plus de relief, une ligne creuse concentrique. Mais ce qui frappe avant tout, c'est que les plis anguleux des sourcils, qui étaient dans les têtes précédentes si caractéristiques, sont remplacés dans celle-ci par trois plis ronds, l'un très étroit, bordant presque la paupière supérieure, les deux autres plus larges, séparés l'un de l'autre, et le dernier séparé du front par un trait creux peu profond. Ces trois plis — deux seulement sont épais et très nets — sont très obliques et s'allongent presque de la naissance des cornes jusqu'au bas de l'arcade sourcilière.
De même que les cils sont gravés sur les paupières, le bord interne du pavillon de l'oreille est décoré d'une bande de poils et entre les cornes un véritable triangle s'avançant en pointe sur le front est vermiculé de zigzags au burin, comme nous l'avons déjà remarqué pour la tête A. De plus, il ne faut pas oublier que des lignes transversales indiquent aussi, comme à la tête B, le plissement du cuira la naissance des naseaux, que
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le plissement de la peau du cou est aussi marqué, maïs que ces plis sont beaucoup moins réguliers et symétriques. Enfin, ici encore, sur la joue, entre l'œil et la commissure des lèvres, un angle formé de deux cordons en relief dessine la saillie de deux grosses veines ; l'indication est seulement, dans cette troisième tête, moins sommaire et moins rude que dans la seconde (Fig. 1 1 a).
Fie. na. — Teta de Coslig (C). (Musée do Madrid.)
De ces descriptions, de ces comparaisons minutieuses, mais non pas inutiles, puisqu'il s'agit d'œuvres que je crois uniques, il résulte que les têtes de Costig appartiennent à un art primitif et que cependant on sent de l'une à l'autre un progrès, un effort pour sortir de la convention, pour arriver à une anatomie plus juste, à un modelé plus savant, ou, si l'on veut, plus poussé. Peut-être de la première à la troisième n'y a-t-il
pas un grand écart chronologique : du moins elles me semblent représenter, dans Tordre où je les ai étudiées, les étapes d'un art en mouvement vers le mieux 1 .
Ce sont là pures questions d'esthétique, deux problèmes nous attirent maintenant qui sont plus difficiles à résoudre.
D'abord il faut se demander si ces têtes sont des œuvres complètes, formant chacune un tout se suffisant à lui-même ou si elles ne sont que les restes d'animaux dont les corps ont été perdus. Si l'on admet cette dernière hypothèse, il faut du moins reconnaître que, de même que les cornes et les oreilles ont été moulées à part, les têtes n'ont pas été fondues d'un seul jet avec le corps, puisque les trois cous offrent des sections absolument nettes et régulières, sans la plus petite trace de cassure. Il y a plus ; si l'on examine la section du cou de A, on voit que dans l'épaisseur du bronze est ménagée une feuillure. Cela indiquerait bien que la tête était attachée à un corps.
Cependant je ne crois pas que ce corps, pas plus que ceux dont auraient été détachées les deux autres têtes, aient jamais existé. Car d'une part la feuillure en question peut aussi bien avoir été destinée à l'emboîtement dans une surface plane quelconque, qu'à l'assemblage avec un corps. C'était là simplement un mode d'attache qui était remplacé dans la tête B par cette tige intérieure que j'ai signalée et que M. Mélida estime avoir servi à accrocher le bronze.
Mais un autre argument est plus fort. Comment expliquer que les têtes seules aient été préservées de la destruction, si les corps entiers ont été sculptés? M. Mélida avance bien que peut-être ces corps ont été enlevés et détruits parce qu'ils représentaient une masse considérable de bronze. Mais ces trois énormes têtes n'étaient pas non plus une quantité négligeable, puisque Tune d'elles pèse plus de 33 kilogrammes, et le soin qu'on aurait pris de les séparer du reste n'est pas facilement explicable. Surtout il ne faut pas oublier qu'on a recueilli à côté des têtes complètes deux paires de cornes de dimensions différentes et deux cornes
i. M. Mélida, sans dire explicitement pour- logique différent ; il croit A moins archaïque
quoi, range les têtes dans un ordre chrono- que B.
isolées, sans compter des oreilles provenant de cornes du même genre 1 , tandis qu'il ne s'est pas trouvé le moindre petit débris de corps, pas même de patte, ni de queue, les parties de l'animal aussi fragiles que les cornes et aussi facilement oubliables, une fois brisées. Ajoutons que la multiplicité même de ces têtes ou fragments de têtes, toutes énormes, rend, à mon avis, peu soutenable l'hypothèse de figures entières.
Mon sentiment est donc que les têtes de Costig sont des monuments complets, formant chacune un tout. Si Ton admet cette idée, on peut encore faire deux suppositions. La première, c'est qu'elles ont fait partie d'une décoration monumentale. Les bronzes proviendraient d'un édifice où ils remplissaient, par exemple, un rôle analogue aux taureaux du palais de Suse ou de l'autel des Cornes à Délos \ A cela j'oppose d'abord la dissemblance des têtes qui se prêtent peu aux symétries architecturales, ensuite la difficulté d'adapter une tête seule, sans les épaules et même sans le cou, aux formes et au but d'un chapiteau de colonne ou de pilastre ; enfin la disposition des longues cornes, qui se marieraient avec peine aux lignes d'une architrave.
Pour ces raisons, il faut, je crois, regarder les têtes de Costig comme des ex-voto. C'est l'opinion de M. Mélida. Elle est rendue très vraisemblable non seulement par l'étude des monuments eux-mêmes, mais aussi par ce fait que l'une des cornes séparées que j'ai mentionnées plus haut porte à l'extrême pointe un petit oiseau de bronze, une sorte de colombe aux ailes soulevées, fixé par un clou qui traverse le corps (Fig. 1 13). Des recherches récentes et fort utiles de D. Bartolomé Ferra, directeur du Museo arqueolôgico Luliano, ont fait aussi connaître une série de monuments qui par la provenance, le type et le style, s'unissent indissolublement aux bronzes de Costig 1 . Ce sont d'abord trois cornes qui se termi-
i . Voici la liste de ces débris :
i° Une paire de cornes, longues chacune de o m ,33(n° 18457);
2° Une corne seule, ayant o m ,73 de longueur, et o m ,n de diamètre à la base;
3° Une corne seule (o m ,55);
4° Une corne ayant un oiseau (long de o m ,o4) fixé à sa pointe au moyen d'une tige ;
5° Une paire d'oreilles, longues de o m ,i4t
dont le bord est pointillé (n°* 18460, i846i).
2. Perrot et Chipiez. Histoire de l'Art dans l'Antiquité* II, fig. 3n, 3ia, 43o.
Th. Homolle, Bulletin de correspondance hellénique, VIII, i884, p. 4ao et pi. XVII.
3. B. Ferré, Bronces antiguos hallados en Mallorca, dans Revis ta de archivos, 1901, t. V, p. 37 et s., pi. III.
nent à la pointe par des têtes de taureaux. L'une (n 08 9 et 9*) qui fait partie de l'importante collection de M. Antonio Vives, à Madrid, a été publiée d'abord par M. Ramon Mélida dans la Revista de archivos (1900, pi. XI). Elle a été trouvée en 1866 près du Caserio Cas Concos, ter mi no de Felaniz. M. Mélida fait observer que « lie va grabados los pelos del testuz, donde parece que falta algun accessorio que puede ser un sfmbolo. Las astas estan faltas de la punta. Se relaciona directamente con los conocidos bronces de Costig. . . Ofrece igual hocico abultado y redondo
Fie. n3. — Corne de bronze de Costig. (Musée de Madrid.)
que la cabeza num. 18 453 del Museo (notre tête C) ; igual indicacion grabada de los pelos del testuz, y el estilo es el mismoen una y en otras, menos fino en la pieza pequena ' » .
La seconde (n 08 10 et 11) a été trouvée entre les monuments cyclopéens de Lluchamor, término de San Lorenzo, avec des poinçons en os, une anse de bronze, des lampes et des amphores romaines, et appartient actuellement à MM. Amer y Servera, deManacor. Le troisière exemplaire est semblable au précédent ; il provient de la côte maritime de Valldemosa et fait partie de la collection du marquis de Vivot, à Palma (n° 12). Les dessins que M. Ferra a donnés de ces deux derniers objets sont insuf-
1. Revista de archivos, 1900, p. 162. La patine de cette corne est verte. Longueur o'",i 85.
fisants pour permettre d'en juger le style, qui parait plus mou et plus rond ; mais il est certain que s'ils ne sortent pas de la même main, ni peut-être de la même fabrique que le premier, ils sont dus aux mêmes idées et à la même inspiration et rentrent dans la même série. De plus M. Ferra a recueilli les images de trois têtes de taureaux et de trois petits taureaux complets, tous trouvés et conservés dans les Baléares, qui viennent sans aucun doute se grouper autour des documents précédents et prouvent quelle importance symbolique avait cet animal dans les îles. La tête n° 2, qui est au Museo Predio de Son Berga semble avoir surtout des rapports de forme et de style avec une de celles de Costig 1 .
Il ne faut pas oublier que M. Ferra avait déjà signalé des monuments analogues. Suivant lui, il y a quinze ans, un laboureur recueillit une corne semblable à celle de Son Corrô dans le domaine de Son Reus, non loin de Costig. Le comte de la Marmora, dans son Voyage en Sardaigne, a dessiné une corne du même genre, longue de o m ,4o, avec des traces de dorure, mais cannelée et non cylindrique ; elle avait été trouvée dans un talayot, à Son Texequet, territoire de Lluc Mayor; près de là, dans un tombeau, on recueillit encore deux cornes à peu près pareilles. De la Marmora en cite une dernière trouvée près des talayots de Talalide d'Ail, à Minorque, avec « un petit masque creux, en bronze, ayant la forme d'un bucrâne ; sa longueur n'excède pas quatre centimètres ; ses yeux sont percés etvides ». M. Ernest Canutpossède un petit taureau de bronze trouvé dans le champ de Son Cresta, à Lluc Mayor, mais nous ne savons pas quel en est le style 2 .
Enfin, pour ma part, j'ai noté au musée de Madrid, dans la salle où sont les bronzes de Costig, une petite tête de taureau en bronze qui est très intéressante parce qu'elle est de même style que les grandes têtes de Costig 3 . Sans doute l'aspect est assez différent; les cornes sont courtes
1. Il est fort intéressant de remarquer que 2. £. Hûbner, B oie lin de la Sociedad M. Ferra a publié sur la même planche, n° 8, arqu. Luliana (Lettre à M. Llabres), sepune tète de cerf qui semble avoir eu une des- tembre 1895. — De la Marmora, Voyage tination analogue à celle des tètes de bœufs. en Sardaigne, atlas, pi. XXXI. H croit, d'après la finesse de la facture, qu'elle 3. N° 3o65 de l'inventaire du Musée. Le peappartient à une époque très postérieure (/. /., tit bronze provient de la collection Salamanca ; p. l\6). on ne sait où il a été recueilli. Revue archéo-
l5a L<* SCULPTURE
et grosses, la forme générale est plus ramassée el plus lourde ; surtout, si l'on regarde l'objet de face, on voit à gauche el à droite deux protubérances en forme de bajoues qui élargissent malheureusement le crâne et défigurent l'animal. Mais on remarque d'autre part que les yeux ont exactement la même obliquité que dans les bronzes de Costig, que les sourcils sont indiqués par le même procédé que j'ai longuement décrit à
Bromes du Musée de Madrid.
propos des letes A et lî, el que les poils sont tracés au burin entre les deux cornes. Pour moi, c'est une œuvre de la même origine et de la même époque artistique. Or c'est certainement un objet symbolique, une amulette, comme l'indique l'anneau de suspension placé entre les cornes (Fig. iii). La figure n5 représente une amulette du même genre; l'original est aussi au musée de Madrid.
Après cette «numération — qui pourrait être plus longue — il me semble qu'il ne peut rester aucun doute : tous les bronzes de Costig sont des offrandes symboliques ; les têtes se suffisent sans les corps, comme les cornes se suffisent sans les têtes. On connaît depuis longtemps, par l'exemple de la Grèce, l'usage de ces ex-voto réduits ou simplifiées, si commodes pour la piété des fidèles peu fortunés ' .
logique, 1897, 1. 1, p. i5o, fig. 5. — B. Ferré, idole qu'il y a intérêt a rapprocher des lètcs
art. cité, pi. III, n° 6. trouvées en Espagne. Elle a ceci de très par
1. M. Salomon Remâcha puhlié, d'après un liculier, que les cornes sont ter minces par des
mémoire de J. Gréau, une lêlc de bœuf boules. M. Roinach affirme qu'elle est pre-
Irouvéea Au Inay (canton de Chavanges, arron- romaine, et il a certainement raison. Il ei-
dissement d'Arcis-sur-Aubc) et appartenant plique que les boules sont de simples orne-
au musée de Troves, C'est un ei-voto ou une mcnls, qui sont bien dans le goût naturel de
■r*TH
Ces mêmes arguments, à défaut d'autres, prouveraient abondamment que les têtes de Costig et tous les objets qui se groupent autour d'elles sont de fabrication indigène. On s'explique tout naturellement qu'un artiste du pays les ait modelées et coulées pour la dévotion de quelque seigneur opulent. Mais à les regarder sans autre souci que leur style, on est aussi bien forcé d'avouer qu'aucune œuvre connue parmi celles de l'antiquité orientale, grecque ou romaine, ne leur ressemble exactement et n'évoque l'idée d'une parenté très proche. Comme la Vicha de Balazote ou le Sphinx de Bocairente, elles sont marquées au coin d'une forte originalité. Des particularités de détail, comme la manière dont sont modelés les plis des paupières, des singularités de technique, comme le clavetage des cornes de la tête B, et surtout l'aspect général les isolent nettement et leur constituent un état civil espagnol.
Faut-il cependant aller aussi loin que M. E. Hiïbner, par exemple, et attribuer ces monuments à l'industrie indigène sans y rien reconnaître d'oriental, de phénicien, de grec ou de romain? Il n'a pas vu les têtes elles-mêmes, mais seulement les dessins sommaires de D. Bartolomé Ferra et il ne juge les monuments qu'avec réserves. M. M élida n'accepte pas cette idée ; une étude comparée des têtes de Costig avec les œuvres de l'art égyptien, de J'art oriental et de l'art grec l'amène à conclure que ces bronzes sont de style gréco-phénicien, de ce même style que M. Ileuzey dans ses études sur les sculptures du Cerro de los Santos, a si heureusement déterminé. Je dois dire que les rapprochements établis par M. Mélida ne me semblent pas convaincants.
Il peut y avoir sur les parois des tombeaux de Saqquara tel ou tel troupeau de vaches dont les hautes cornes en forme de lyre rappellent les cornes de la tête A de Costig. Mais c'est là une simple ressemblance de race; elle n'a pas plus d'importance que la direction horizontale des oreilles aux têtes de Costig et aux figures de quelques chapiteaux hâtoriques. M. Mélida remarque d'ailleurs lui-même qu'à Costig les cornes de chacune des têtes sont différentes, tandis qu'en Egypte elles sont
l'aride l'Europe primitive (Sur les cornes L'Anthropologie, 1896, p. 553 et s , fig. !\
de bovidés terminées par des boules, dans et 5).
f 54 LA SCULPTURE
toutes semblables. Je crains donc qu'il n'y ait rien à tirer d'une telle comparaison, d'autant que le style, dont l'importance est bien plus grande en ce sujet, est tout différent, d'une différence essentielle, puisqu'elle réside dans les procédés conventionnels de facture et d'expression. Sans vouloir m' étendre trop longtemps sur ce fait très visible, je rappelle seulement que l'art égyptien, lorsqu'il veut représenter les animaux, décompose, pour ainsi dire, leurs formes, et, tantôt les simplifiant, tantôt les interprétant dans le sens de types préconçus, ne reste le plus souvent fidèle à la nature que par la vérité des mouvements et des attitudes. De là la froideur trop ordinaire et la monotonie des représentations de ce genre. L'art de Coslig procède d'autre manière. Trois têtes nous sont conservées, à peu près de la même époque, avec les marques évidentes des mêmes procédés et des mêmes conventions techniques, — nous ne trouvons d'ailleurs rien de semblable .dans les conventions de l'art égyptien — chacune des trois fait à qui les regarde une impression distincte, et je ne connais, pour ma part, aucun monument égyptien auquel l'une d'entre elles puisse me faire songer.
Quant aux monuments asiatiques, M. Mélida cite une tête de bœuf, sur un cylindre assyrien du Louvre, où les sourcils sont indiqués au moyen de deux traits parallèles en accents circonflexes ! . Mais je ne crois pas que ces traits soient autre chose, sur l'original, que des traits de burin, et cette indication est bien distincte des plis de sourcils des deux premières têtes de Costig. La même observation s'applique aux têtes de taureaux d'une coupe de bronze 8 . M. Mélida voit encore un rapport que je ne saisis pas bien entre la facture des sourcils des têtes en question et des sourcils d'une tête de taureau ailé de Khorsabad 3 . Je ne vois que des différences entre les lignes saillantes, volontairement amollies et arrondies, qui cernent les yeux de ce monstre symbolique et les plis cassants des bronzes de Costig. Et en général je ne peux pas établir de comparaison entre la facture carrée, simple et sobre des œuvres qui nous occupent et la facture ronde, lourde, compliquée de la sculpture assyrienne. Je sais
i. Perrotet Chipiez, Histoire de l'art dans a. Ibid., fig. £07
l'antiquité, II, fig. 260. 3. I0id., pi. X
LA SCULPTURE l55
bien que cet art a produit nombre de monuments de valeur tout à fait rare, de représentations d'animaux en particulier, où la nature est savamment observée et, malgré des conventions plus ou moins heureuses, habilement interprétée. Mais rien encore, ni un détail précis de technique, ni une impression d'aspect ne suscite en moi l'idée d'une communauté d'inspiration entre le style sculptural de la Chaldée et de l'Assyrie et le style que, pour le moment, j'appelle le style de Costig.
M. Mélida insiste davantage sur la similitude des sourcils des têtes de Costig et de ceux des têtes de l'Àpadana 1 . Mais il est, j'en ai peur, sur un terrain peu solide. Cette sorte de circonvolution bizarre, d'une convention si singulière, qui surmonte les yeux des taureaux perses, n'a rien de commun avec les plis à arêtes sèches des ex-voto de Majorque, traduction maladroite, mais sincère en somme, de la nature. Et même, pût-on noter un rapport véritable, cela serait pour moi de nul prix, tant je vois de distance entre les grandes têtes de bronze, qui semblent légères et sveltes malgré leur structure massive, et les têtes de pierre, courtes, lourdes, à nez de mouton, à naseaux en spirale, à toupet et à crinière frisés en boucles, qui ornaient et fortifiaient les puissants chapiteaux du ' palais des Grands-Rois.
Je n'insiste pas maintenant sur quelques rapports que M. Mélida établit entre les têtes de Costig et certains morceaux d'art hittite 2 , cypriote 3 ou carthaginois \ Ils me semblent, comme les précédents, ou peu significatifs ou même forcés. Cependant je dois citer pour ma part un curieux vase punique en terre cuite, découvert dans la nécropole de Douïmès, vase d'une complication singulière dont le récipient principal est décoré d'une tête de vache en haut relief au-dessous d'une tête d'Hâtor. Il y a de grands rapports entre ce morceau et les têtes de Costig, malgré la différence de matière et d'art 5 .
Pour moi, ce n'est pas le style des têtes de Costig qui est oriental,
i. P. Dieulafoy, L'acropole de Suse, fig. forme d'outre); fig. 43*J (cylindre en stéatitc).
2o3. — Perrot et Chipiez, op. laud., Y, 4. Ibid., 111, fig. 3. S 9 (jeton de terre cuite
fig. /|3o, .465 et 466. au Musée de Saint-Louis de Carthage).
2. Perrot et Chipiez, op. laud., IV, fig. 5. La nécropole de Douïmès, Bulletin de 36q (statuette de bronze du Louvre). la Société des antiquaires de France* 6 e
3. Ibid., llï, fig. 5oo (vase cypriote en série, t. VI, p. 297, fig. 29.
l56 LA SCULPTURE
c'est le sujet lui-même, c'est l'importance donnée à la représentation de cet animal, qui est devenu un animal sacré et dont l'image est devenue un ex-voto privilégié. La Chaldée, l'Egypte, la Phénicic, Carthage ont usé et abusé de ce thème, et ce n'est pas probablement une coïncidence fortuite qui fait que l'offrande, en Ibérie comme en Asie, en Egypte, en terre punique peut se réduire à une simple tête. Quant à l'influence grecque, je l'admets comme M. Mélida, mais je ne prends pas le mot grec tout à fait dans le môme sens. Le seul monument dont la ressemblance avec l'art archaïque le frappe, c'est la grande et célèbre tête de vache en argent, avec des cornes d'or et une étoile au milieu du front, que Schliemann a trouvée dans un tombeau de Mycènes 1 . « La tête en question, dit-il, est une œuvre achevée ; son auteur, observant la nature, a su modeler la bouche d'une manière franche et simple, comme est modelée celle de la tête C de Costig, de la grandeur de laquelle est aussi celle de Mycènes; les cornes sont fines, élégantes et disposées en forme de lyre, semblables en tout à celles de la tête A de Costig ; la seule différence consiste dans les oreilles qui, plus naturelles, sont levées. » Il est certain que les cornes de la tête mycénienne ressemblent beaucoup à celles de la tête A, et cela suffît pour donner aux deux figures un certain air de famille. Mais c'est là tout ce qu'on peut tirer, me semblet-il, d'une comparaison. La tête de Mycènes, si l'on cache les cornes, apparaît très différente de toutes celles du Musée de Madrid. La forme du crâne est beaucoup plus courte et large, le mufle s'allongeant beaucoup moins et ne s'évasant pas. La bouche, quoi qu'en dise M. Mélida, n'a ni le dessin, ni le modelé de n'importe laquelle des têtes de Costig ; surtout, malgré les éraflures de l'argent et l'état d'oxydation, il est bien évident que le trait le plus caractéristique des bronzes espagnols, la facture des yeux et le plissement du cuir aux sourcils, est complètement absent de la tête mycénienne. Enfin, ce qui n'est pas moins certain, c'est que l'aspect d'ensemble est bien divers et laisse une tout autre impression. A Madrid, nous sommes devant des œuvres primitives,
i. Schliemann, Mycènes, fig. 327, 3a8. Cf. Perrot et Chipiez, Hist. de l'art, dans l'antiquité y VI, fig. 398.
d'un art jeune et incomplet ; à Athènes, nous voyons l'œuvre réfléchie et mûrie d'un artiste qui sait observer dans ses détails précis et vrais la réalité vivante et dont la main peut servir docilement la pensée. Il n'est pas douteux que la vache d'argent et d'or n'appartienne à une période relativement récente de la civilisation mycénienne.
Ce rapprochement écarté, il conviendra d'examiner des objets de moindre dimension, quoique d'importance égale, et d'abord des chatons de bagues et des cachets, trésors de l'orfèvrerie ou de la glyptique, auxquels je suis surpris que M. Mélida ne se soit pas arrêté. En premier lieu, on peut remarquer le rôle important que tient sur ces petits monuments la représentation du taureau et de la vache. Sur 96 intailles réunies par M. Perrot en cinq planches, il y en a 19, c'est-à-dire un cinquième, où sont figurés des vaches avec leurs veaux ou des taureaux 1 . Parmi ces in tailles, quelques-unes sont des œuvres d'art très avancé et de beauté tout à fait exceptionnelle ; mais parmi les autres, de facture plus primitive ou moins soignée, beaucoup, autant qu'on en peut juger par des images très petites, ont d'assez nombreux traits communs avec les têtes de Costig. Prenons par exemple le n° 18 de la figure 4 26 : la tête du taureau est vue de face : les cornes sont en forme de lyre, comme les cornes de la tête A de Costig ; les oreilles sont horizontales et de même forme ; le mufle s'évase de même ; enfin, entre les cornes, les poils sont marqués par de petits traits incis ; les yeux, gros et saillants, ont la même obliquité. Nous trouvons encore l'évasement caractéristique du museau, figure 427, n° 7, figure 428, n° i4 et figure 43a, n° i5, et aussi, bien que moins prononcé peut-être (cela est dû sans doute à la position de la tête) figure 428, n oa 11 et a4*. Enfin, non seulement dans les figures de taureaux et de vaches, mais dans celles d'autres animaux, on voit autour des yeux les paupières et les cils indiqués par des plis qui rappellent les plis des têtes A et B. Qu'on examine en particulier lin taille 11 de la figure 428, on y retrouvera les sourcils formés de deux plis circulaires
1. Perrot et Chipiez, op. laud., VI, pi. cuite où cet évasement du mufle est très carac- XVI, fig. £26, /|u8, 43i, 43a. téristique (Schliemann, Mycènes, 6g. 160.=
2. M. Mélida a déjà rapproché les têtes de Perrot et Chipiez, ibid., 534, 535, 536). Costig d'une tète de vache mycénienne en terre
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(ils sont mal placés, mais peu importe), en même temps que l'indication de plis à la naissance des naseaux. On trouve même, figure 43a, n° i5, un intéressant détail : la tête de vache est vue de face (comme fi g. 4a6, n° 18) et sur le front, entre les cornes, est nettement tracé un triangle qui rappelle la division de la tête A de Costig.
Tous les petits monuments mycéniens que je viens de citer représentent Tanimal entier, avec son corps au complet ; le chaton de la fameuse bague en or trouvé à Mycènes a pour la question qui m'occupe un intérêt plus grand encore 1 . On y voit six; têtes d'animaux parmi lesquelles trois têtes de taureaux. Comme les têtes des intailles citées plus haut, elles ont une grande analogie de forme et d aspect avec les têtes de Costig : mêmes cornes en lyre, mêmes oreilles horizontales. Je n'insiste plus sur ces rapports : mais je ne peux m'empêcher d'observer que si, comme je crois l'avoir démontré, les têtes de Costig n'ont jamais attenu à un corps, il est très intéressant de noter que l'art mycénien nous présente des symboles identiques et en assez grand nombre. Car, à côté de ce chaton de bague, on peut mentionner ces cinquante têtes de bœufs, toutes pareilles, découpées à l'emporte-pièce dans de minces bandes d'or, entre les cornes desquelles est figuré le fer d'une double hache, et qui sans doute, dit M. Perrot, rappelaient le souvenir d'un holocauste 8 . Une image analogue se trouve aussi sur une intaille de même provenance ou, pour être plus exact, trouvée à ce que dit Schliemann sur l'emplacement de l'Héraeon de Mycènes 3 . Mais j'appelle surtout l'attention sur la frise de bucrânes qui décorent, à la naissance du col et sur le plat de l'anse, ici modelés au repoussé, là gravés au burin, une aiguière de bronze. Toutes les images sont identiques : la tête vue de face, les cornes dressées en lyre, les arcades sourcilières très saillantes, le mufle fortement évasé 4 .
Si d'autre part, passant de l'art grec mycénien à l'art grec archaïque, on cherche à établir quelque comparaison entre les bronzes de Costig et
i. Perrot el Chipiez, op. laud , VI, fig. nois); fig. 43o et 43a (cylindres cypriotes en
427 (= Schliemann, Mycènes, fig. 53i). stéatite).
a. Ce symbole se retrouve aussi, je ne dois 3. Schliemann, Mycènes, fig. 3ag et 33o.
pas le dissimuler, dans l'art phénicien. Voy. — Perrot et Chipiez, op. laud., p. 3aa,
par exemple Perrot et Chipiez, op. laud.> fig 329.
111, ûg. 339 (jeton de terre cuite carthagi- 4- Schliemann, ibid., fig. 54 1.
LA SCULPTURE l5o,
les images grecques d'animaux, on ne peut y réussir. Ni les types des taureaux et des vaches, ni la technique, ni l'inspiration des artistes grecs du vu' au v c siècle, n'ont rien de commun avec les œuvres qui nous occupent. Certes, je goûte pleinement la grandeur décorative et la simplicité sobre de ces têtes majestueuses ; mais je reconnais aussi ce qu'il y a de froid et de convenu dans ces monuments où la nature n'est observée que d'un regard rapide et d'où la vérité du détail et le souci du pittoresque sont exclus par maladresse ou par système. Au contraire, dans toutes les productions de l'archaïsme grec toujours la nature apparaît au travers des œuvres, même d'aspect étrange, comme le modèle où se puise la force inspiratrice.
Ainsi, c'est à la civilisation mycénienne que nous ramènent les ex-voto de Majorque, plutôt qu'à la civilisation grecque proprement dite. L'Espagne doit sans doute aux Mycéniens l'importance religieuse et symbolique du taureau et de la vache, et à l'art de ces Mycéniens la forme et le style qu'elle a donnés à ces symboles. Mais la civilisation mycénienne avait elle-même reçu de l'Orient ce qu'elle envoyait à son tour à l'Occident. Ce sont les Mycéniens, qui, cette fois encore, ont servi d'intermédiaires entre les deux rives extrêmes de la Méditerranée.
Il me semble qu'on pourrait faire un pas de plus et dire que l'influence mycénienne s'est propagée jusqu'en Ibérie en faisant au moins une étape qu'il est facile de reconnaître. Le lieu de la découverte des têtes de Costig n'est pas indifférent ; le champ de Son Corrô n'est pas un champ quelconque. L'un des côtés de la langue de terre qui le constitue est soutenu par un mur que MM. Ferra et Mélida appellent mégalithique, que l'on peut désigner de ce nom commode, cyclopéen (Fig. 116). M. Ferra a de plus eu soin de nous apprendre qu'une vieille femme de Costig lui a assuré que l'on avait jadis trouvé des objets en bronze dans un monticule attenant à Son Corrô et que dans ce même domaine existe un lalayol qui semble inexploré à sa base 1 . Or, d'après le dessin de M. Ferra, le mur cyclopéen de Son Corrô est construit absolument comme les murs des talayots tels que nous les montrent, par exemple, les nombreuses photo-
i. Boletin de la Svciedad arqu. Luliana, juin 1896, p. 85, lam. CV, p. 27 (observaciones).
l6o LA SCULPTtBE
typies du bel atlas de M. E. Cartailhac publié en 189a '. Le temple qui se trouvait là est bien contemporain des lalayots qu'on nous signale tout à côté. Mais, de l'avis des historiens les plus compétents, les lalayots des Baléares ont des ressemblances qui vont jusqu'à l'identité avec les nouraghes de la Sardaigne. M. Perrot n'a pas hésité à attribuer les unes et les autres de ces constructions au même peuple '.
Fie. 11C. — Le champ de Son Corrti, a (lostig.
Cela m'a donné l'idée de chercher si parmi les débris plastiques de al Sardaigne primitive ne se rencontreraient pas des objets rappelant les bronzes de Coslig. Par malheur on n'a recueilli à Son Corrô qu'un bras de statue en bronze, de demi- grandeur, et rien n'autorise à dire que, si l'on avait retrouvé des idoles viriles ou féminines, elles auraient eu la moindre ressemblance avec les curieux bronzes sardes du Musée de Caglîari ou de la Bibliothèque Malionale de Paris. Mais il n'en est pas moins intéressant de noter que parmi les bronzes dessinés par le comte de la Marmora dans son Voyage en Sardaigne, le bœuf el surtout la tète de bœuf jouent un rôle important. En particulier un assez grand nombre de nacelles votives sont ornées, à la proue, d'une tèle de bœuf dont le
I. K. Cartailhac, Monuments primitifs 1. Histoire, de l'Art, IV, [> , S9, ji. 107.
des lies Baléares. Toulouse, iSgj.
LA SCULPTURE l6l
type est assez semblable à celui des têtes de Costig 1 . L'une d'elles mérite une mention spéciale, malgré le style plus que médiocre, parce que les yeux sont gros et saillants sous des sourcils qui, d'après le dessin de la Marmora, ressemblent absolument comme technique à ceux des
Fie 117. — Tète de vache Fie. 118. — Tète de
en bronze. (D'après de vache,
la Marmora.) (D'après de la Marmora.)
têtes A et B de Costig, et ont absolument le même aspect 1 (Fig. 117). Signalons aussi la tête vue de face de la vache figurée sur un médaillon de bronze ; elle a les cornes en lyre, les oreilles horizontales, le chanfrein allongé, le mulle évasé, et le front est divisé en deux plans réunis par une arête vive entre les yeux, comme lô front de la tête À de Costig **(Fig. 118). On n'ignore pas, d'autre part, qu'au rang des bronzes sardes les plus originaux se comptent des animaux de diverses sortes plantés sur une tige qui leur traverse le corps 1 . Peut-être ces tiges sont-elles des épées votives dont les corps d'animaux forment la poignée et la garde; quoi qu'il en soit, je ne puis m'empêcher de rapprocher de ces monuments la corne de Costig au bout de laquelle est cloué un oiseau, et les cornes analogues dont j'ai parlé en leur lieu. Il y a là une coïncidence qui peut difficilement passer pour fortuite, car l'idée d'oeuvres de ce genre n'est point une idée simple et elle ne peut venir, à mon sens, que d'une croyance religieuse commune \
1. De la Marmora, Voyage en Sardai- t\. Perrot et Chipiez, Histoire de l'art gne, Atlas, pi. XXX, n os i^3, i5i, i5a, i53, dans l'antiquité, IV, fîg. 7G à 79.
i5'j, 16G, 169. On a trouvé des nacelles vo- 5. Rappelons, en passant, qu'un grand
tives on Espagne, de l'époque romaine (Anda- nombre do figurines sardes représentent des
lousio) (A. Engel, ltevue archéologique, guerriers dont le casque est agrémenté de
1890, I, p. 338, pi. XVHI-XIX). longues cornes. Voy. par ex. Perrot et Clii-
2. lOicl., n° i5i. piez, op. laud., IV, fig. 5, 5*j, 53, 5'j, 55,