‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitiveChapitre 33 sur 61 · Ibid., n · texte numérisé non relu

Ibid., n

Tout porte donc à croire que les mêmes influences qui se sont exercées sur les populations indigènes des Baléares avaient auparavant produit leur effet sur les Sardes primitifs: le peuple que M. Perrot, faute d'un nom plus précis, appelle le peuple des nouraghes et qui occupa à la fois, venu peut-être d'Afrique, les Baléares et la Sardaigne, a connu la civilisation gréco-orientale de la Méditerranée orientale, et a reçu des Mycéniens des exemples et des leçons artistiques ; les têtes de Costig en sont un témoignage de premier ordre, et il est vivement à souhaiter que de nouvelles découvertes du même genre viennent se grouper autour de ces œuvres exceptionnelles.

Au terme de ces analyses j'arrive à cette conclusion, que le début en faisait prévoir : l'art indigène de l'Ibérie, abandonné longtemps à lui-même dans les provinces reculées du Nord-Ouest et du Centre, et comme paralysé par un vice de nature, est resté dans un état stationnaire de rudesse barbare et ne s'est que par intervalles un peu vivifié sous l'influence lointaine de l'art mycénien. Au contraire dans les pays que baigne la Méditerranée, où se sont établis les Phéniciens et les Grecs, la double influence du commerce et del'esprit oriental et hellénique a apporté aux idées et aux productions locales un élément fécondant. Mais, lorsqu'il s'agit des monuments très primitifs, il faut avoir soin de distinguer entre l'influence grecque proprement dite et l'influence mycénienne : dans presque tous les cas, il faut admettre que les modèles orientaux ne se sont pas imposés directement, mais par l'intermédiaire des Grecs.

En étudiant les sculptures célèbres du Cerro de los Santos, nous arriverons à des résultats analogues, mais plus précis encore. Seulement, à côté de l'élément indigène, à côté de l'élément oriental, nous retrouverons, franchement caractérisé, l'élément grec, non plus seulement mycénien, mais archaïque aussi, et quelquefois encore l'élément grec classique.

Mon intention n'est pas d'écrire ici une monographie du Cerro de

LA SCULPTURE l63

los Sanios, l'histoire des découvertes qui y ont été faites, des discussions qui se sont élevées au sujet de ces découvertes, de leur authenticité, de leur valeur d'archéologie ou d'art.

L'authenticité de la plus grande partie des oeuvres déterrées a été surabondamment prouvée par l'étude magistrale de M. Léon Heuzey, par l'enquête si minutieuse, si sagace et définitive qu'a faite en 1891 M. Arthur Engel ; la découverte sensationnelle de la Daine d'Elche a détruit les derniers doutes, s'il en restait encore dans l'esprit de quelques savants'.

Fie. 1 iq. — Vue générale du Cerro de [os Santo»,

Je regarde donc comme établi sans conteste qu'il y a eu dans la pro-

i. Les sculptures du Cerro de los Santo» Archivas, Au montent où s'imprime ce cha.pl-

ont donné lieu h une grande quantité d'ar- tre, le premier seulement de ces articles a paru

ticles, de mémoires, de notes de toute espèce. (igo3, p. 85 et s , pi. IV, V, VI). Je regrette

La bibliographie du Sujet a été fort bien faile de ne pouvoir profiter de ceux qui suivront,

jusqu'à i8g3 par M. Engel, dans son Rapport car M. Mclida, que des raisons de délicatesse

maintes fois cité déjà, et auquel je renvoie de et de haute convenance avaient jusqu'à présent

nouveau. Je ne veux ajouter que l'indication tenu en dehors du débat d'authenticité, peut

du Catalogue partiel que j'ai dressé dans le maintenant écrire sur le sujet des paroles doei-

Bulletin hispanique (III, p. n3 et s., pi. I- sives. Il connaîtdu reste miem que personne

VIII) et de la série d'articles qu'a entreprise ces oeuvros dans la familiarité desquelles il a

D. José Ramon Mélida dans la Revisln de longtemps vécu, et qu'il a pu interroger àloisir.

l64 LA SCULPTURE

vince d'Àlbacete, sur le territoire et à quelques kilomètres au Sud du village de Montealegre, au bord de la route qui conduit de ce village à Yecla, un sanctuaire extrêmement ancien où la piété des fidMes entassa dès une époque très reculée une collection fort nombreuse de statues et de statuettes (Fig. 1 19). Mais j'admets avec une égale certitude que l'industrie d'un faussaire ingénieux, \iccnte Juan y Amat. horloger à Yecla, a mêlé à la masse des œuvres authentiques beaucoup de pièces de sa fabrication, dont quelques-unes, tout au moins, ne sont pas des plus faciles à reconnaître. Le départ entre le vrai et le faux se fait quelquefois de lui-même ; d'autres fois il exige une élude très attentive, étant donné le style souvent primitif, et souvent même barbare de quelques-unes de ces sculptures, et nul ne peut se flatter d'éviter là toute erreur. Cependant je dois tenter ce classement sous peine de voir poser, à propos des jugements que je porterai, la question préalable. Si je me trompe, comme il n'est que trop probable, je tacherai du moins d'écarter les graves inconvénients de l'erreur en évitant de donner trop d'autorité dans mes déductions à des morceaux douteux, èl en choisissant, pour nie servir d'exemples, ceux dont l'état civil est certainement correct.

Quelques-unes des statues du Cerro sont condamnées sans rémission, d'un accord unanime. Les conservateurs du Musée archéologique national de Madrid, où les œuvres sont exposées dans une grande et belle salle, les restituent sans hésiter à l'horloger Amat, dont M. Mélida a la trop grande indulgence de taire le nom, l'appelant seulement « el relojero de Yecla ». Ce sont :

i° Les statues de style égyptien qui portent au Musée les n os 34[)0, 3/187, 3009, el que M. de la Hada a publiées dans son discours académique sur les Antigiïedades del Cerro de los Santos, en término de Montealegre, planche I, n ' 1, 2, 5 (Fig. 120, 121, 122)'.

1. Le numéro k de la pi. I de la Rada a coté d'œuvres authentiques dans le Catfilogo

disparu, je crois, du Musée. Il était manifeste- del Museo arquelogico nacional (seccion I"),

ment faux (fig. 187). Deux de ces statues (fig. héliogravure après la page ao'|. \'ào, 122) ont malheureusement pris place à

a* L'autel du Phénix, Ibid., planche XIV (Fig. ia3).

3° Le prétendu cadran solaire, ibid., planche XV.

[\° Le navire Argos, Ibid.. planche XVIII, n° 3,

5° L'obélisque, Ibid., planche XVIII, n°2.

fi° Les objets réunis sur la planche XVI: t. Objet indéterminé ; 2. Prétendue vache Ncmano (:') ; 3. Autel surmonte d'un buste à double face ; 4- Animal Iricéphale accroupi entre les jambes d'un homme nu (Kg. i 2 4).

Slalucs fausses du Ccrro de los Saiilos. (Musée do Madrid.)

7" Les objets réunis sur la planche XVII: i. Bélier à tète humaine (Fig. ia5) ; 2. Plaque représentant un fragment de poitrine avec le collier de la toison d'or sous lequel joue un enfant (Fig. 126') : 3. Cheval et cavalier sans torse (Fig. 127); \. Hhinocéros (Fig. 128); 5. Cynoscéphale (Fig. 129) : 6. Hippocampe (Fig. i3o).

8° Les vases à reliefs réunis sur les planches XIX et XX.

q" Les médaillons réunis sur la planche XIII.

10" Cinq statues que M. de la Hada n'a pas publiées, et qui ne portent pas de numéros au Musée (Fig. i3i à i35), plus le numéro 75o3 (Fig.

IOD LA SCULPTURE

La raison de cet arrêt sans appel est simple a déduire. Le faussaire s'est trahi lui-même, dans quelques cas, par le souci de bien préciser ses intentions érudites : les inscriptions estropiées Argos, Phénix, Hippocampes, Proseymnesis, Sarapidi, Paslophoros Diomedes, avec leurs fautes volontaires ou non, sont des témoins infaillibles ; plusieurs des

C"' IM.it)ZAj

Ssntot. (Mutée de Madrid )

sujets sont empruntés à des figures de dictionnaires des antiquités. Enfin et surtout toutes ces œuvres, à commencer par les statues égalisantes, sont d'une fantaisie barbare qui tranche violemment sur la rudesse évidente, mais sincère des œuvres certainement authentiques. Les têtes, en particulier, sans unité de type ni de facture, n'ont absolument aucun rapport avec les innombrables tètes d'hommes ou de femmes, fortement associées entre elles par des caractères communs de race et de style,

Kir.. .30. Kic.

Via. i3 7 .

,-ulplure* fausies du Cerro de las Sanloi. (Muté* de Madrid.)

l68 LA SCULPTURE

qui forment la masse homogène de la collection. Le style pseudo-égyptien qu'a imaginé Amat ne peut que lui rester pour compte ; on ne doit à aucun prix ni songer à une imitation directe de l'Egypte parles sculpteurs du Gerro, car alors les copies seraient absurdes, ni à une influence agissant de loin et lentement, car alors on devrait se trouver en présence d'oeuvres où l'élément étranger se serait doucement et délicatement insinué, tandis qu'il est ici comme brusquement plaqué.

Ce serait d'ailleurs prendre trop de peine que de pousser plus loin

l'analyse, d'autant plus que je crois avoir retrouvé l'aveu mal dissimulé du faussaire.

A la date du i5 décembre 1871, l'un des directeurs du Collège des Escolapios d'Yecla, le Père Tomas Saez del Cafio, écrivait à la Revista de Archivos (1" série, t. I, p. 3 18) une lettre que cette Revue insérait, et d'où je traduis la page suivante ; l'importance m'en semble capitale :

« Il est vrai que parmi les objets achetés à Yecla par la commission du gouvernement, il y a un oiseau phénix, un cadran solaire, et quelques vases sur lesquels on lit — et nous les avons traduits — des caractères grecs, et mélangés de grecs et de latins. Mais il ne fautf as supposer pour cela que tous les objets proviennent indistinctement des fouilles qui nous occupent. Cette circonstance, que MM. les commissaires du Musée ont remis à Madrid tous les objets divers achetés par eux, et sans les classifier, faute de temps, a fait qu'à les voir ainsi réunis on a attribué à notre monument des restes qui nont rien à faire avec lui, et qui appartiennent à un autre territoire, selon le vendeur lui-même, et c'est ce que dira bientôt dans un mémoire M. Aguilera. »

Ainsi Amat, pressé sans doute par les questions des savants espagnols qu'étonnaient ses conceptions transcendan taies, a dû se tirer d'affaire en parlant vaguement d'un autre champ de fouilles, d'un second Cerro connu de lui seul. Si la lettre du P. Saez del Cafio avait été dès le premier jour versée au débat, même à défaut du mémoire annoncé d'Aguilera, lequel n'a jamais paru que je sache, la question d'authenticité eût été singulièrement simplifiée, et Ton aurait évité plus d'une fâcheuse divagation scientifique.

Hais les œuvres que j'ai énumérées plus haut sont-elles les seules à

écarter, et ne faut-il pas aussi chasser comme des intruses nombre d'autres figures que l'étrangcté du sujet ou la barbarie du style rendent à priori suspectes ? C'est ici qu'il est besoin d'agir avec prudence ; trop de méfiance peut nuire autant que trop de confiance. Un examen minutieux des pièces manifestement fausses peut seul offrir des données certaines. Or je remarque que :

i° Deux préoccupations ont surtout hanté le mystificateur, d'une part l'imitation de l'Egypte, d'autre part le souvenir de la Grèce classique. Sept statues sur dix, de celles qu'il a fabriquées sans aucun doute, peuvent être qualifiées exactement de pseudo-égyptiennes. Quant au Phénix, à l'Argos, le Pastophoros, l'Hippocampe, la vache Nemano (qui est probablement la vache Io), leurs inscriptions parlent d'elles-mêmes.

2° Le faussaire s'est appliqué à adapter quelques traits des statues authentiques qu'il avait sous les yeux à ses fictions pseudo-égyptiennes. Ainsi, tandis que la tête, le torse, les bras des statues 3/487, 35og (Fig. i3i et 132) et autres sont copiés sur les outshebi partout représentés, le bas des corps est imité des statues du Cerro. En particulier, les figures que j'ai désignées par les numéros i3i, i32, i33 ont des jupes et des manteaux plissés et disposés suivant la mode des femmes représentées par les sculpteurs antiques de la région. D'après le même principe, la tête de la petite statue publiée par de la Rada, planche I, n° 4 (Fig- *37), est égyptienne, et coiffée du klafl, mais tout le corps est d'un type, la femme assise, qui appartient bien au Cerro.

3° Le style de ces figures, si l'on peut employer ici ce mot, dénote, avec la maladresse la plus barbare, l'ignorance des principes de sculpture les plus élémentaires. L'auteur est incapable de mettre ses personnages en place, et de leur donner forme humaine ; il est plus riche d'imagination que de métier : on sait du reste qu'il est mort fou. Il ne peut en aucun cas, et ceci est de grande importance, apporter la moindre précision dans le dessin ou le modelé d'un détail ; dès qu'il s'agit de sculpter des yeux, un nez ou une bouche, de figurer des cheveux ou un collier, il s'en tient à une ébauche ridicule, à un grossier à peu près. Les œuvres, en un mot, sont grotesques, et elles ont une unité dans le ridicule qui les groupe tout naturellement.

4° Enfin, toutes ces pièces ont été uniformément badigeonnées d'un

enduit gris cendreux, très caractéristique, afin de donner l'illusion de la

patine naturelle que les oeuvres authentiques ont prise dans leur contact

séculaire avec la terre du Cerro. Ce badigeon est uniformément étendu,

comme au pinceau, d'un aspect très terne, et dérobe le grain de la pierre,

qui parait lisse, sinon polie. A mat s est quelquefois servi de cette mixture

pour essayer de dissimuler des cassures, pour réunir les bords ébréchés

de deux morceaux brisés. Alors le badigeon devient une sorte de harbo-

line 1 . Je dois ajouter que plusieurs sculptures authentiques semblent

avoir reçu une couche du même enduit ; c'est assurément une ruse du

faussaire, mais qui l'a plu tôt trahi lui-même,

car il était incapable d'exécuter les figures

qu'il a ainsi barbouillées.

Cela posé, il me semble que 1 on peut marcher sur un terrain assez sur: seront manifestement fausses toutes les pièces de la collection où se retrouveront ces mêmes caractères.

A ce titre j'exclurai :

i u Une tête d'homme plus grosse que nature, portant le n° 700.! (de la Hada, pi. XII, n° 7), d'exécution sans doute adroite, mais dont le type ne ressemble en rien à celui des nombreuses têtes authentiques, et qui est complètement badigeonnée de gris.

•i" Une statuette d'homme (n D 7598, de la Itada, pi. X, n° 2) drapée, portant un col- If 38 — sui f 1 r " er " k* l '' 10, Deaucou P * ro P petite pour le do lo< s«nios(Mailri.l), corps et hideuse, et le badigeon gris ne

laissent que peu de doute.

3" Une statuette d'homme dont la tête est grotesque, avec des oreilles desatyre(n° 35n, delà Racla, pi. IX, a) (Fig. i38).

Page 1