‹ Essai sur l'assitance publique, sun histoireChapitre 25 sur 89 · DES SECOURS PUBLICS DE TRAJAN A CONSTANTIN · texte numérisé non relu

DES SECOURS PUBLICS DE TRAJAN A CONSTANTIN

SOMMAIKË

I. Réveil de la philosophie, sous le règne de Néron. -— Ses doctrines

contradictoires. — Sénëque et Épictète.

II. A la même époque, apparition du Christianisme. — Ses progrès

rapides. — A-t-il inspiré la philosophie?

III. Les Antonins. — Fondations alimentaires de Trajan en faveur des enfants. — L'inscription de Yelleia. — Fondations privées : Pline.

IV. Adrien, Antonin, Marc-Aurèle. — Seplime-Sévère, Alexandre- Sévère, Aurélien.

Par une étrange coïncidence, la philosophie, qui, pendant les guerres civiles et les premières années de l'Empire, avait vécu dans une atonie complète et même était tombée dans un discrédit profond, se releva sous le règne de Néron.

S'il ne se forma pas alors d'école distincte, les esprits élevés et indépendants de Tépoque se rallièrent autour

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de certaines idées communes et admirent on ensemble de données pbilosopbiqaes découlant de la doctrine de Zenon, qu'on appela pour cela le néo-udkisme.

Un homme contribua surtout à ce réveil de la philosophie et ^personnifie en lui la nouvelle doctrine : c'est Sénèque. Ce grand moraliste a justement écrit plusieurs traités sur les devoirs des hommes envers leurs semblables : De Clementiâ^ De Beneficiis; nous ne pouvons pas ne pas en dire quelques mots.

La doctrine du Portique était, comme on sait, une philosophie toute morale. Ne voyant dans l'homme que la raison, elle plaçait le bien dans la perfection de la raison humaine, et le mal dans la déviation, les vices de la raison. Tout le reste, jouissance ou douleur, doit être indifférent au sage, et ainsi, au nom de la raison, on proscrit la compassion et la pitié.

« Quid sit misericordia? dit Sénèque. Plerique enim ut virtutem eam laudant et bonum hominem vocant misericordem, At hœc vitium animi est. — Misericordia est vitium pmilli animi ad speciem alienorum malorum succidentis, Itaque pessimo cuique familiarissima est. — Misericordia est œgritudo animi..... Sapiens non miseretur^ »

La miséricorde est un vice de l'âme; le sage est sans pitié ! C'est bien là cette vieille philosophie stoïque, fondée sur l'orgueil, et demandant à l'homme, sous prétexte de vertu, de fouler aux pieds les besoins du corps comme les affections du cœur^ méconnaissant ainsi cette aspiration légitime et innée vers le bonheur, qui fait le fond de la nature humaine.

i. Séa., De Ckm., liv. ii, cb. 4 et 5.

Une telle morale était, on le comprend, destructive de toute bienfaisance publique et même privée. Mais, hâtonsnous de le dire, par une contradiction étrange dont nous chercherons le mot tout-à-rheuré, le philosophe, qui affirmait ainsi les principes de la morale stoïcienne, enseignait d'un autre côté les devoirs des hommes entre eux, et s'élevait dans cet ordre d'idées à des conceptions inconnues de l'antiquité.

Sénèque, en effet, formula plus nettement qu'on ne l'avait jamais fait avant lui les devoirs de l'homme envers l'homme-, s'élevant à la conception de l'unité et de l'égalité native de tous les humains, il en conclut qu'ils sont tous de même nature*, et il ajoute, chose étonnante pour un païen, même les esclaves. Non-seulement il condamne les combats de gladiateurs, mais il admet des devoirs réciproques de secours et d'assistance. « Il faut tendre la main au naufragé, montrer la route au voyageur qui s'égare, partager son pain avec celui qui a faim. Prœcipimus ul naufrago manum porrigat homo^ erranti viam monstret^ cum esuriente panem suum dividat. — Il faut faire l'aumône, non pas avec ostentation et hauteur, nonr pa& dans l'intérêt de celui qui donne, mais dans l'intérêt de celui qui reçoit, en prenant garde de l'humilier. Bien plus, il faut secourir nonseulement l'ami, mais l'inconnu, mais l'ingrat, mais un ennemi même-. »

Ce sont là des idées que l'antiquité n'avait jamais connues. Les philosophes de la Grèce eux-mêmes, plus éclairés et plus humains, ne les enseignèrent pas^ et à

4. Natura nos cognatos edidit : membra sumus corporis magni. Sén., ép. 95. 2. Sén., De Benef,j passim, ép. 95.

Rome, si Ton n*en était plus au temps où Plaute pouvait dire :

« Lupns est homo homini , non homo ; cum, qaaiis sit, non novit ^ , »

Cicéron résumait encore les devoirs de Thomme envers ses semblables dans ces deux mots : « Fundamenta justitiœ : ul ne eut noceatur^ deinde ut communi utilitati serviatur^. » Les anciens Romains ne voyaient que la cité; pour eux Thomme était peu de chose, le citoyen, tout.

Certes , cette contradiction est étrange ; et si nous avançons plus loin dans la suite des temps, nous voyons que, sans parler de Técole pythagoricienne représentée , par Plutarque, la morale stoïcienne s'épura encore avec Épictète, qui, dans Tordre des idées, est le successeur immédiat de Sénèque.

Si rindifiérence stoïque y est encore posée en principe , combien les devoirs envers nos semblables n'y sont-ils pas tracés en termes précis et éloquents : les hommes sont tous fils de Dieu, et^par suite ils sont tous frères. La fraternité humaine^ voilà le grand mot que Sénèque lui-même n'avait pas prononcé et qu'Épictète écrit et commente. « Quand je secours un homme, ditil, ce n'est pas cet homme que je secours, c'est l'être humain que je secours en lui : 03 xov àvôpwTOv , oMl to àvôpom'vov T£Ti[jLy)xa^. » Idée simple et fondamentale en fait de bienfaisance, et pourtant idée méconnue par l'an-

-1. Plaute^ Âsinanay act. II, scèn. 4.

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