‹ Essai sur l'assitance publique, sun histoireChapitre 62 sur 89 · IV. Théorie de Malthus. — La diminution de la population · texte numérisé non relu

IV. Théorie de Malthus. — La diminution de la population

V. La charité légale. — Ce qu'elle est en Angleterre. — Ses inconvé-

nients. — Du véritable rôle de l'État.

VI. La vraie solution : Association, Patronage, Charité. — La religion.

A ces maux, quels remèdes faut-il .apporter? On en a proposé beaucoup. Cette énigme terrible et menaçante du paupérisme commence à inquiéter les savants et les sages, et chaque école économique présente les moyens qu'elle croit avoir trouvés de guérir la plaie ou au moins d'arrêter ses ravages.

Plusieurs de ces procédés ont fait quelque bruit et rencontré certaine faveur : ceux-là surtout qui présentaient aux intelligences une donnée plus facile à saisir, et aux passions du cœur un appât plus séduisant.

Il convient de les examiner en quelques mots.

Un premier remède a été proposé : le luxe; remède assurément facile et commode, car il prétend secourir le pauvre en satisfaisant les convoitises et Torgueil du riche. Ces dépenses énormes, ces profusions ruineuses qu'entraîne le luxe sont, dit-on, le meilleur moyen de prévenir la misère, car elles augmentent la production, et, comme on Ta répété cent fois, elles font travailler Touvrier.

C'est là une erreur. Malgré ces apparences trompeuses, le luxe dissipe le capital et produit des maux qui sont loin d'égaler le bien passager qu'il peut procurer aux ouvriers, relativement peu nombreux, des industries de luxe. Les économistes de toutes les écoles sont d'accord sur ce point.

Certes, il y a un luxe permis, luxe modéré, nécessaire, motivé par la différence des positions sociales, ef qui n'est que le fruit de l'aisance acquise par le travail.

Mais le luxe qui dilapide et diminue les fortunes qu'une sage économie eût fait prospérer est à tous les points de vue un mal, car la dépense faite en objets inutiles aurait été employée avec profit, et l'encouragement donné à un genre inutile est enlevé à un genre plus avantageux. « C'est donc à tort qu'on a dit et mille fois répété que les profusions du riche faisaient vivre le pauvre. Elles ne sont bonnes qu'à épuiser une des sources de la production : les capitaux. Les richesses engendrent les richesses, et toutes les fois qu'on en dé-

truit, on détruit non-seulement celles qu'on consomme, mais toutes celles qu'on se serait procurées au moyen des premières. Les unes sont une perte seulement pour celui qui les consomme, les autres sont, de plus, une perte pour les hommes industrieux qui en auraient eu leur part^ »

Et, en outre, quel mal le luxe ne fait-il pas au point de vue moral? Il augmente, d'un côté, Tégoïsme du riche, dont il dessèche le cœur; de l'autre, la jalousie du pauvre, dont il envenime les ressentiments par Téta- Id^e de profusions inutiles. Il accroît ainsi cette division entre les classes, qui est le plus déplorable des itiaux de rheure présente.

Enfin, il excite chez les ouvriers, qui veulent toujours suivre de loin les exemples des grands, le goût des dépenses superflues, et il tue l'épargne, seule garantie de la sécurité du lendemain. « Souvent dans les classes aisées, comme parmi les ouvriers, le luxe, sous les apparences de la richesse, introduit la misère; il a pour conséquence un égoïsmè toujours croissant, et il entre pour beaucoup dans cette séparation qui s'accuse de plus en plus entre les classes supérieures et les classes inférieures; l'envie d'un côté, le dédain de l'autre mettant entre elles d'insurmontables obstacles. Le luxe est donc une cause de désorganisation sociale, aussi bien qu'une cause de ruine pour les individus. Par le luxe, à force de vouloir s'élever, on s'abaisse. Bien loin de grandir les peuples, le luxe les avilit; par lui grands et petits abdiquent également leur dignité et leur indépendance. Jouir

-1. J.-B, Say, cité par H. Storcli, Cours d'Éconamie politique, I" partie,

liv. vn, ch. 5.

et paraître, tel est le seul but de la vie. La vraie grandeur, la grandeur morale, avec la liberté qui en est la première condition, cède devant la passion de la fausse grandeur et de Téclat extérieur que procure la fortune ; tout le monde alors est esclave de la richesse et de ceux qui la donnent ^ »

Un deuxième remède, dont le nom même explique la faveur dont il jouit près des classes laborieuses, est Vaugmentation des salaires. Hélas! celui-là n'est aussi qu'une utopie. Et sans doute l'application de ce système ferait encore plus de victimes que son annonce ne fait aujourd'hui de dupes.

N'est-il pas évident, en effet, que le fabricant, le manufacturier, obligés de donner à leurs ouvriers un salaire plus élevé, seront forcés de vendre plus cher les objets fabriqués ^ de sorte qu'une surélévation des salaires serait immédiatement suivie d'une hausse considérable dans le prix des subsistances et des objets de consommation? La position des ouvriers serait ainsi ramenée au même point et tournerait dans un cercle vicieux.

D'ailleurs, pour arriver à ce résultat, il faudrait recourir à l'intervention de l'État. Or, en pratique, à quoi aboutirait une augmentation subite et générale des salaires? A la diminution du nombre des ouvriers occupés, à la création d'ateliers nationaux, à la ruine du commerce d'exportation. « A tous les points de vue, la régle-

4. Cb. Pérîn, De la Richesse dans les sociétés chréliemes, tome II, liv. VI, ch. 6.

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mentation des salaires est une déception et un contresens^ »

Il est juste, sans doute, d'applaudir sans réserve à une hausse du prix du travail amenée par le cours naturel des choses et les progrès de la fabrication; mais pourtant il faut dire que les ouvriers les mieux payés sont souvent les moins à Taise et les moins heureux, «c La - hausse même des salaires ne mettrait fin au paupérisme qu'à la condition d'être accompagnée d'une réforme profonde dans les mœurs. Les salaires actuels, employés avec intelligence et surtout avec probité, suffisent pour assurer le nécessaire à une famille toutes les fois qu'elle n'est pas atteinte par la maladie ou la crise. Chose terrible, le pain manque plus souveïit dans les ménages d'ouvriers par la faute du père que par la faute de l'industrie. Dans la seule journée du lundi, le cabaret absorbe le quart de l'argent gagné dans la semaine, peutêtre même la moitié, et les ouvriers les mieux payés, qui pourraient vivre à l'aise et faire vivre honorablement une famille, sont presque partout les plus adonnés à l'ivrognerie. C'est l'ordre et le travail, plus encore que le bon salaire, qui assurent le bien-être. Ainsi, le mal est surtout un mal moral ^ et le problème à résoudre est celuici : sauver l'ouvrier par lui-même. Il y a un plus grand service à lui rendre que de lui donner du travail et de l'argent : c'est de lui inspirer l'amour du travail et le goût de l'économie. Si jamais l'atelier est plein et le cabaret vide, la misère sera vaincue. Tous les autres biens viendront par surcroît 2. »

i. H. Baudrillart) Manuel d'Économie politique, IV* partie, cb. 2, § 2. 2. Jules Simon, L'Ouvrière, Préface, p. 8.

Le trait commun de ces théories qui prétendent réformer la société avant de régénérer l'homme; le caractère distinctif de ces novateurs qui se disent des apôtres de liberté, c'est le recours à l'État, qui peut tout, veut tout, fait tout.

C'est ce que demandait, il y a une trentaine d'années, un système célèbre qui menaça d'ébranler la société tout entière, et qui emprunte une actualité nouvelle à de tristes et récentes assises.

L'un des coryphées de cette doctrine, M. Louis Blanc, l'a exposée dans un livre habile et resté populaire : L'Otganisation du Travail. Pour lui, l'état malheureux des classes ouvrières est aussi la grande question sociale^ mais au lieu d'imputer la misère aux fautes et aux vices des hommes, il en rend responsable la société elle-même. « On accuse, dit-il, de presque tous nos maux la corruption de la nature humaine^ il faudrait en accuser le vice des institutions sociales ^ » C'est pour cela, c'est pour détruire le monstre hideux de la concurrence^ qu'il veut réformer la société de fond en comble, d'après un plan qu'il expose lui-même ainsi : a Le gouvernement serait considéré comme le régulateur suprême de la production et investi, pour accomplir sa tâche, d'une grande force. Cette tâche consisterait à se servir de l'arme même de la concurrence pour faire disparaître la concurrence. Le gouvernement lèverait un emprunt dont le produit

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