Louis Blanc, Organisation du Travaiij p
serait affecte à la création d'ateliers sociaux dans les branches les pins importantes de l'industrie nationale.
« On ferait tous les ans le compte du bénéfice net, dont il serait fait trois parts : Tune serait répartie par portions égales entre les- membres de l'association; l'autre serait destinée 1® à l'entretien des vieillards^ des malades^ des infirmes; 2® à V allégement des crises qui pèseraient sur d'autres industries^ toutes les industries se devant aide et secours; la troisième enfin serait consacrée à fournir des instruments de travail à ceux qui voudraient faire partie de l'association, de telle sorte qu'elle pût s'étendre indéfiniment.
« Chaque membre de l'atelier social aurait le droit de disposer de son salaire à sa convenance; mais Tévidente économie et l'incontestable excellence de la vie en commun ne tarderaient pas à faire naître de l'association des travaux la volontaire association des besoins et des plaisirs*. »
Comme on le voit, c'était, en droit, le remplacement du contrat de louage de travail, base du salariat, par le contrat de société.
En pratique, cela devait être l'abolition de la misère, grâce à l'attribution aux malheureux de la seconde part du profit commun, et le moyen sûr de rendre tous les hommes parfaitement et également heureux.
Quant à ce que cela a été en fait, tout le monde lé sait. On n'a pas encore oublié l'odieuse et grotesque expérience des ateliers nationaux^ qui succombèrent sous le poids du ridicule et du mépris public.
Le droit au travail n'est autre chose, en effet, que le
4. Louis Blanc, Organisation du Travailj GonclusioD, p. 402 et sui?.
communisme. Malgré les précautions dont M. Louis Blanc entoure son langage, il est facile de voir qu'il s'en prend au fond à la propriété, sous le nom d'individualisme. Plus habile peut-être, mais moins franc que Proudhon, qui criait bravement : « la' propriété, c'est le vol, » M. Louis Blanc arrive à la même conclusion; tous deux sont frères, descendants tous deux de Babœuf, qui avait dit avant l'un et l'autre : Les malheurs de l'esclavage découlent de l'inégalité, et celle-ci de la propriété. La propriété est donc le plus grand fléau de la société. C'est un véritable délit public*.
Et maintenant, faut-il réfuter sérieusement des théories si peu sérieuses? Faut-il démontrer que le commua nisme éteint toute ardeur pour le travail, en donnant à chacun, actif ou paresseux, habile ou maladroit, un sa^ laire égal? Qu'il foule aux pieds le mobile le plus fort du cœur de l'homme, l'intérêt personnel, sans pouvoir le remplacer, comme l'ont fait les associations religieuses dont il se vante de suivre les exemples, par un sentiment plus puissant encore?
Le commuiiisme est la négation absolue de la liberté humaine. En imposant à chaque enfant sa vocation ou son métier, il atteint le comble du ridicule, il ramène la société à l'état de la ruche d'abeilles et réduit l'homme au rang de l'animal, esclave de l'instinct.
Enfin il détruit la famille, qui est indissolublement unie au droit de propriété, et aboutit logiquement, quoi qu'on- fasse, à la communauté des enfants et des femmes.
En résumé, pour répéter ici les paroles que fit en-
i . Histoire du Communisme ou Réfutation historique des utopies socialistes^ par A. Sudre, ch. XVII.
tendre à cette époque la voix du bon sens outragé : « On sait, par un calcul facile à établir, que la réversion de la richesse des plus riches sur les plus pauvres ne produirait pas une augmentation sensible pour ces derniers. Elle n'ajouterait pas un centime à la journée de chacun et elle aurait diminué de moitié, des trois quarts peut-être, la masse de la production générale. Tous' mourraient de faim. C'est Tunique bien qu'on leur aurait fait^ »
Le saint-simonisme, malgré les apparences plus raisonnables que cherchaient à lui donner ses chefs Saint- Simon, Bazard et Enfantin, arrivait au fond au même résultat : « Tout le saint-simonisme consiste à entendre au propre ce que l'Église a dit si souvent au figuré, à savoir, que les riches sont les intendants des pauvres 2. »
Ainsi ces systèmes pompeux, qui ont amené des révoltes, sanglantes et des luttes fratricides, ne pourraient réaliser en pratique que l'égalité dans la misère. Et tel est pourtant le pouvoir de l'erreur sur l'intelligence de l'homme, et surtout l'empire des passions sur son cœur, que ces doctrines néfastes trouvent encore aujourd'hui des sectateurs audacieux, prêts à tout renverser pour atteindre leur but.
Au commencement de ce siècle parut une doctrine nouvelle qui eut dès son début un immense retentisse-
\, De la Prapriété, par M. Thiew, liv. Il, ch. 5. 2. Le Socialisme moderne j par M. Paul Janet, Reme des Deux^Mondes du !•' octobre 1876.
ment, et devait dans la suite exercer silr rëconomie politique une influence considérable. Le livre qui Texposait s'appelle VEssai $ur là Population^ et son auteur était le Rév. T.-R. Malthus, pasteur de TÉglise réformée.
Essayons d'exposer en quelques lignes cette question délicate sur laquelle on a écrit des centaines de volumes, et dont beaucoup de gens parlent sans en connaître les premiers éléments.
Jusque-là, la population avait été regardée comme un des signes constants de la richesse d'un peuple-, son grand nombre, et surtout son accroissement étaient considérés comme le critérium le plus certain de la prospérité d'une nation.
Malthus vint et dit : La population d'un pays, dans une situation normale, peut doubler tous les vingt-cinq ans, et croit dans tous les cas selon une progression géométrique. — Les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables, n'augmentent que selon une progression arithmétique. Les hommes se multiplient donc beaucoup plus vite que les moyens de vivre dont ils disposent, et par suite sont condamnés à une misère inévitable et presque générale. Trois ob-stades, en effet, arrêtent cet accroissement excessif : la contrainte morale {moral restreint)^ le vice et la misère. Or, pour diminuer autant que possible l'action du vice et surtout de la misère, l'homme doit pratiquer la contrainte morale et restreindre cette force de multiplication indéfinie que Dieu lui a donnée. La population étant ainsi diminuée, la somme de bien-être augmentera pour chacun^ la misère sera par suite atténuée et peut-être un jour détruite tout à fait.
Telle est, en résumé, la doctrine de Malthus, dégagée
des exagérations et des excès auxquels l'ont portée certains auteurs, continuateurs logiques peut-être, mais à coup sûr bien éloignés de la pensée première du ministre évangélique. C'est, en effet, a priori la condamnation la plus explicite de ce système, et ce fut la peine des erreurs de son honnête auteur de susciter des disciples éhontés qui, sous prétexte de contrainte morale, ont prôné les pratiques les plus monstrueuses et les plus criminelles infamies.
Il y avait pourtant dans ce système une part de vérite; et c'est sans doute cette circonstance, jointe au rare talent de l'auteur et à la forme séduisante de l'exposition, qui a fait son immense succès.
Il est vrai que les hommes tendent à se multiplier dans une proportion plus rapide que les moyens de subsistance ; il est vrai encore que les attaques dirigées par Malthus contre le système de charité légale établi en Angleterre, système qu'il accusait d'augmenter le nombre des pauvres au lieu de le diminuer, sont absolument fondées. Il a eu raison de combattre la taxe des pauvres, d'y voir un accroissement, non un soulagement de la misère.
Mais là s'arrête la vérité.
Il y a, à la ba«e de ce système, une idée première qu'il importe de dégager. Cette idée, autour de laquelle tournent les économistes sans paraître oser l'aborder de front, n'est rien moins que la question de la destinée de Phomme ici-bas. Et cette question pourtant, il faut h résoudre avant tout, et dire si oui ou non l'homme est placé sur la terre pour jouir. Si Ton répond oui 5 si l'on voit, comme Malthus, dans le bien-être de l'individu la an dernière et le but suprême de la vie, on doit
reconnaître qùll a raison de prêcher la diminution de la population.
Mais alors que de contradictions dans ces théories! C'est au nom de cette religion du sensualisme, c'est en rhonneur de ce dieu matérialiste : le bien-être, Tutilité, que Ton demande à l'tomme de sacrifier le penchant le plus impérieux de sa nature, celui-là même qui semble devoir lui procurer le plus de jouissances ! Conséquence illogique, que les successeurs de Malthus et les faits euxrmêmes se sont bientôt chargés de rectifier.
Parmi ses disciples, en effet, nous voyons M. John Stuart Mill, Tun des partisans les plus ardents et les plus célèbres du maître, reconnaître l'impuissance de la contrainte morale et invoquer à sa place la contrainte légale^ c'est-à-dire la réglementation par FÉtat des actes les plus intimes de la Vie privée : le mariage et la procréation des enfants*. D'autres, plus hardis encore, ont bien vite trouvé le moyen de concilier la doctrine de Malthus avec la passion du plaisir, et ont abouti sur ce point aux plus odieuses pratiques renouvelées de l'antiquité.
Les faits eux-mêmes sont venus démontrer que « là où il y a moins de mariages, il naît plus d'enfants naturels ^ de sorte que non -seulement, en obtenant cette réduction si désirée dans le nombre des mariages, on n'y trouvera point d'obstacle contre Taccroissement de la population dont on s'alarmait; mais en voyant naître le même nombre total d'enfants, on verra seulement remplacer les enfants légitimes par ceux qui ne le sont pas;
4. J. Stuart Mill, Principes d'Économie politique^ li?. II, cb. ^3, g 2.
c'est-à-dire qu'on verra se produire un résultat plus funeste encore pour la société * . »
Enfin, si nous voulons remonter dans les sphères plus élevées de la philosophie, il sera facile de prouver que le principe posé par Malthus n'est pas démontré, et que le remède qu'il indique est contraire aux lois essentielles de la nature humaine.
Le principe : c'est, en effet, une assertion purement gratuite que celle à laquelle semble aboutir le système malthusien, à savoir, que les populations sont forcées de périr faute de moyens de subsistance. Où, quand a-t-on fait une expérience décisive ou seulement sérieuse à ce point de vue? Il est possible que les calculs arithmétiques ou géométriques du docteur anglais soient exacts, nous ne les contestons pas ; mais, à coup sûr, la conclusion qu'il en tire est excessive. Il y a là l'affirmation d'un fait que nul peuple, nulle histoire n'ont encore établi. Mille causes diverses peuvent modifier les conséquences de l'accroissement rapide de la population, et prévenir la famine ou seulement la disette.
On peut ajouter que rationnellement le principe est inadmissible*, il est, en effet, contraire aux lois fondamentales de la création et de la Providence.
Tout être, tout degré d'être est en soi un bien, bien relatif sans doute, mais enfin bien réel cependant. Or, il est impossible que Dieu, qui est l'être et le bien par essence, ait disposé le monde matériel et ses créatures de telle sorte que l'un ne puisse suffire aux autres; car Dieu nierait, contredirait ainsi lui-même le bien, l'être : ce qui est une absurdité et un blasphème.
4. De Gérando, De la Bienfaisance publique, tome I, liv. Il, ch. 4, art. 6.
D'ailleurs, tout être a ses lois^ or, la première loi d'un être qui vient à la vie, c'est le maintien, la faculté,, l'usage de sa vie même. Dire que l'être est fatalement condamné à périr faute de moyens de vivre, c'est affirmer que cet être est sans loi, est le désordre et la contradiction. La vie matérielle ne peut pas plus manquer au corps que la vérité à l'intelligence. Celle-ci a pour aliment la vérité connue ; or, quelles que soient les intelligences qui la cherchent et la possèdent, la vérité ne manque jamais à notre entendement, parce que la vérité, nous le savons, n'est autre que Dieu même, c'est-à-dire est infinie; mais aussi parce que l'intelligence, ayant pour loi de chercher et de saisir la vérité, l'objet de cette recherche^ qui est sa ioi, ne peut défaillir.
Quant à la contrainte morale, indiquée comme remède par Malthus, il est facile de l'apprécier à sa vraie valeur. Plaçons-nous pour cela encore exclusivement au point de vue philosophique, et laissons dans l'ombre toutes les considérations d'ordre moral et politique.
L'union charnelle de l'homme et de la femme légitimement mariés est en soi^ légitime^ morale^ nécessaire. C'est l'évidence même. Il y a plus : l'acte générateur est pour l'homme Texercice d'une de ses plus nobles prérogatives; car l'être qui vit, en donnant lui-même la vie, en se perpétuant, participe au pouvoir créateur <le Dieu, d'où vient toute paternité. Dieu est essentiellement fécond; l'homme engendre par suite de la faculté qu'il tient de Dieu, associé qu'il est ainsi à la puissance infinie elle-même. Donc la génération, la procréation d'une créature raisonnable, est un acte éminemment légitime et grand; par suite, mettre, au nom de la simple raison et sans aucun intérêt supérieur, des bornes, des entraves
à cet acte, c'est chercher à restreindre, à affaiblir la grandeur de Thomine. Ni la philosophie, ni Féconomie politique n'ont ce droite elles ne pourraient le prendre qu'à l'aide d'une usurpation et d'une injustice.
C'est ici, en effet, qu'un point de vue nouveau peut et doit apparaître. La religion peut conseiller à l'homme un état qu'elle lui montre comme plus parfait que le mariage; cet état, elle ne l'impose pas: elle ne s'est jamais arrogé le droit de l'imposer de force à qui que ce soit. Cet état c'est la virginité, ou la continence. De même, la religion fix^ nettement les droits et les devoirs réciproques des époux : ^ Uxori vir debUum reddat : simi- Hier autem et uxor viro. Mulier sui corporis poleslatem non habety sed vir. Simliler autem et vir sui corporis potestatem non habet^ sed mulier^. » Mais elle leur permet aussi et leur conseille une certaine continence, qui n'est légitime que de leur comentem£nt mutuel et persévé^ rant. Pareil consentement * sera inspiré par des motifs très-élevés et très-purs; encore est-il qu'il sera toujours révocable, la nature même du mariage demandant qu'il en soit ainsi.
Mais la philosophie, pas plus que l'économie politique, n'a pas le droit de tenir un pareil langage, de donner de tels conseils. Seul, le christianisme a pu monter à ces hauteurs, et à lui seul doit être réservé l'honneur d'avoir maintenu la dignité de l'homme, la vérité de ses facultés, leurs limites et leurs règles. Jugée comme elle doit l'être, à l'aide de la raison pure, la théorie de Malthus parait radicalement fausse et fatalement immorale.
Et, au fait, qu'est-elle devenue dans la pratique cette
i. Saint Paul, I" Épit. aux Coriulhiens, cli. VU, v. 3 et 4. *
doctrine dédiée, comme un nouvel Évangile, aux pauvres et aux souffrants, et destinée, disait-on, à arrêter les ravages de la misère?
Les riches et les grands s'en sont emparés avec une avidité inouïe et ont pratiqué jusqu'à Texcès la prudence qui restreint le nombre des enfants. « L'expérience est là pour nous montrer, dit un de nos premiers économistes, que, généralement parlant, les familles sont d'autant moins fécondes qu'elles deviennent plus riches*. »
Les ouvriers, au contraire, qui, pour la plupart, n'ont ni connu ni pratiqué les théories de Malthus, et ont persisté à ne pas craindre le grand nombre des enfants, n'en sont pas devenus plus misérables. Les salaires, en effet, ont suivi un mouvement de hausse extrêmement remarquable, et la facilité de vivre pour les paysans et les ouvriers anglais et français a presque doublé, grâce à l'abondance accrue et à la diminution du prix des objets de première nécessité 2.
Du reste, il faut le dire ici, c'est en France que les doctrines de l'économiste anglais ont reçu la plus générale et la plus triste application. Un cri d'alarme trop justifié a été jeté récemment à propos de la diminution de notre population 3. Grâce au partage égal entre les enfants, grâce au défaut d'esprit de colonisation qui en est la suite, le nombre des naissances a diminué parmi nous et menace de nous réduire à un état d'infériorité fatal vis-à-vis des autres grandes nations européennes.
-1. J.-B. Say, Cours d'Économie politique, lome II, vii« partie, cli. 32.
2. H. Baudrillart, Manuel d'Économie politique, iy« partie, ck. 5, § 2.
3. Lettre de M. de Lavergne k VÉeonomiste français, — Journal des ÉconomisleSy de septembre ^1876. M. Joseph Garnier est presque le seul de nos économistes qui' ait émis une opinion favorable sur les faits en question.
<( Le goût du mariage est loin d'avoir diminué parmi nous : ce qui a diminué, c'est la fécondité des mariages ; or, cette diminution, comment l'expliquer, sinon par des calculs fondés sur un sentiment de prévoyance qui, ailleurs, ne se montre que chez le petit nombre et qui, chez nous, est répandu dans toutes les classes et poussé jusqu'à ^excès^ »
Si Ton compare, relativement à la population, le nombre des mariages et celui des naissances de 1801 à 1868, on touchera du doigt ce fait, qui est, selon nous, la vraie cause du mal :