T. Dachàtel, De la Charité, II* partie, ch
de bouleversements terribles la forte constitution du pays le plus florissant du monde.
Cependant, faut-il conclure de là que TÉtat n'a aucune mission à remplir, et qu'il doit se désintéresser complètement dans la question du sort des pauvres? Nous ne le prétendons pas. « La société, comme les individus, est soumise à des obligations morales^... ces devoirs de la société n'ont pas toujours précisément le même objet que ceux des particuliers, ils ne sont pas circonscrits dans les mêmes limites^ mais ils tendent au même but : le bieuTêtre de tous, leur perfectionnement intellectuel et moral. * »
Et alors que l'individu n'est appelé à pratiquer ces devoirs que dans des cas fortuits et de rares occasions, la société, qui vit de la vie de tous et qui ne meurt pas, a des obligations constantes et perpétuelles. C'est ce qu'exprime avec une raison frappante un philosophe italien : « LHndividuo che in pochi anni di vita a pochi palmi di terra stende i suoi dritti^ e per una sola via cammina agli eterni suoi destini^ potrà compir siui giornata senza essere stato wat, non dico vittima^ ma ne spettatore di un incendio^ di un naufragio^ di un assedio; ma la societa^ che vive colla vita del génère umano e coiinprendo empio territorio combatte con ogni elemento^ dee necessariamente in qualche sua parte soffrire di tempo in tempo qv^lcuno di quegli a^salti^ che abbiam detto all'individuo fortuiti'^. »
La bienfaisance publique est donc un devoir; mais, pour l'État comme pour l'individu, elle est un devoir
4. De Gérando, De la Bienfaisance publique, tome I, liv. m, cb. 2^, art. 3. 2. Tapparelli, Driito naturale, Dissertatione IV, cap. 3, art* 2, § 2.
moral et point une obligation civile. L'État complétera Tœuvre de la charité privée; il lui donnera cette cohésion . et cet ensemble, cette fixité et cette durée qui peuvent lui manquer quelquefois. Il se chargera, par exemple, de ces infirmités incurables et sans espoir qui demandent des secours permanents ; , il égalisera entre les provinces les ressources trop abondantes des unes et trop restreintes des autres^ enfin, il peut, mieux que tout autre user des moyens préventifs et faire aux indigents cette aumône du travail qui souvent est la meilleure de toutes. Telle est la véritable et la seule mission de TÉtat. Ajoutons qu'il Taura remplie complètement s'il encourage de toutes ses forces la charité privée, dont rien ne remplacera jamais l'efficacité et la vertu.
Ces mots nous amènent naturellement à indiquer la vraie solution du problème de la misère. Elle ressort, du reste, de la réfutation même des systèmes précédents, et il nous suffira de Texposer en quelques lignes.
Cette solution est triple et peut se ramener à ces trois termes : Y association^ le patronage^ la 4iharité.
U association^ qui dans ces derniers temps a pris une grande extension (Sociétés coopératives de consommation et de crédit. Sociétés de secours mutuels, trades-unions^ friendly societies)^ est à tous points de vue excellente. Agissant comme moyen préventif, elle constitue pour r.ouvrier sociétaire une assurance contre la misère et lui donne en outre cette dignité, cette indépendance, dont
la disparition est justement l'un des plus tristes caractères du paupérisme.
Il faut reconnaître que le Congrès ouvrier de 1876, au milieu de bien des propositions extravagantes ou subversives, a eu raison de réclamer pour les ouvriers une plus grande facilité d'association, qui leur donnât plus de force pour débattre vis-à-vis des patrons les conditions de rémunération du travail. Peut-être Tin^itution bien CQmprise des Chambres syndicales ouvrières^ purifiée de toute idée socialiste, serait-elle une concession excellente aux réclamations des travailleurs et Tun des meilleurs moyens de résoudre ce qu'on appelle la question ouvrière.
Est-il besoin d'ajouter que la famille, cette association primitive sur laquelle repose la société, doit être avant tout restaurée et raffermie? Elle est encore le meilleur préservatif contre la misère, et le retour à la vie de famille est certes l'un des plus sûrs remèdes contre les ravages du paupérisme.
Nous n'avons point à développer ici la difficile question du patronage. Disons seulement qu'un patronage librement offert et librement accepté parait être un des meilleurs moyens de diminuer cet antagonisme des classes qui est un des maux de notre société française. Permanence des engagements de travail, retour à la vie de famille, diminution de l'emploi des femmes et du mélange des sexes dans les ateliers : ce sont là des résultats qui ne peuvent être obtenus que par Talliance des classes laborieuses et des classes supérieures, et qui demandent, comme toutes les réformes utiles, des sacrifices réciproques.
Mais, malgré tout, il* y aura toujours des malheureux
et des pauvres : la. charité est 'donc nécessaire ^ elle est un élément essentiel de la vie socî?ile. Destinée à réparer la trop grande inégalité des conditions humaines, elle constitue une dette morale de la propriété envers les pauvres. Elle est encore, de tous les moyens essayés pour soulager les besoins matériels, le plus puissant, et elle possède seule Tefflcacité morale nécessaire pour tenter la réforme des vices qui sont, quoi qu'on en dise, la principale source de la misère. La bienfaisance privée doit être libre; elle doit être surveillée, mais aussi encouragée et protégée par TÉtat^ de son côté, elle doit être éclairée et fuir également la prodigalité et la parcimonie. Nous n'en disons pas ici davantage : nous allons voir, dans les pages qui vont suivre, comment se combinent et se complètent la charité privée et la bienfaisance publique.
Enfin, il est un dernier remède, remède plus élevé et meilleur encore que tout ^utre, remède qui ne touche pas directement à l'économie politique, mais que nous nous reprocherions de ne pas indiquer en terminant cette seconde partie : c'est la religion. Il faut le dire hautement, sans la religion tous les moyens employés pour détruire le paupérisme sont insuffisants.
La religion enseigne à l'ouvrier, au malheureux, que c'est par vertu plus encore que par intérêt qu'il doit être l'ami du travail, de l'ordre, de la frugalité; elle l'assure que sa vie n'est qu'une épreuve passagère et que les pauvres acquerront plus facilement le bonheur de la vie future que les riches, dont la récompense est en ce monde.
Dites au contraire au travailleur que l'attrait des jouissances matérielles et l'espoir du bien-être terrestre doi-
vent être: seuls son but et sa récompense ; dites surtout aux malheureux et aux pauvres que leurs souffrances sont sans espoir et seront, par suite, sans compensation, et vous verrez ce que produiront vos doctrines. « Comment persuader à cette foule immense, qu'on dit destinée à souffrir, à souffrir sans consolation, à souffrir sans espoir, à souffrir en vertu des lois de la Providence, comment lui persuader qu'elle doit croire, en effet, et se résigner à la fatalité de son destin? Gomment conjurer son désespoir? Quelle barrière opposer à Tardeur des désirs inassouvis qui s'élèvent dans son sein? Gomment donc Tallez-vous résoudre, ce formidable problème de la résignation^ philosophes et logiciens du régime actuel? Par quel frein moral retiendrez- vous dans leur misère tous ces hommes que votre phik)sophie condamne à des souffrances sans lendemain? Ne voyez-vous pas que les révolutions qui ont passé sur nos têtes ont donné à ce peuple la conscience de sa force? Ne savez- vous pas que, d'un bout à J'autre de la société, ce cri magique d'égalité a retenti, qu'il a pénétré dans toutes les âmes et qu'il a éveillé des désirs jusqu'ici inconnus? Voilà un fait dont il vous est commandé de tenir compte. Heureux ou funeste, approuvé ou maudit, il existe, il vous domine, il vous entraine *. »
M. Louis Blanc a raison. Et quand le pauvre, mourant de faim dans une mansarde glacée, entend passer les brillants équipages qui emportent les riches aux plaisirs du monde, qui donc l'empêchera de jeter sur eux un regard de haine et d'envie? Qui l'empêchera de convoiter et de faire tout pour partager un jour ces biens dont
{. Louis Blanc, L'Organisation du Travail, p. -180 et 481.
le prive un injuste et cruel destin? Quels sentiments le retiendront sur la pente fatale du vice ou du crime? Parlez-lui de probité, de réputation, d'honneur, et vous verrez ce qu'il vous répondra. Pour nous, nous n'oublierons jamais cette parole que nous dit, d'un air à la fois cynique et attristé, un malheureux auquel nous reprochions certains actes malhonnêtes : Ah! monsieur, y at-il de l'honneur pour les pauvres?...
Disons-le donc avec un écrivain peu suspect : « Il y a des questions d'économie politique qui demeureront insolubles tant que la religion n'y mettra pas la main^ » La religion est plus nécessaire encore au pauvre qu'au riche, car elle est souvent sa seule consolation. Et pour terminer par les paroles d'un homme dont nul ne peut contester l'autorité en cette matière : « La religion embrasse le système entier des facultés humaines, comme le cours entier de la vie^ elle est tout ensemble un flambeau qui éclaire l'intelligence, une loi qui règle les mœurs, une puissance qui s'empare de l'âme, un mobile qui préside aux actions : aucune pensée ne lui reste étrangère, aucun sentiment ne lui échappe. Éminente institutrice, elle fait pénétrer ses enseignements jusqu'au fond des cœurs, et leur imprime une autorité sainte... En opérant le perfectionnement moral de l'homme, la religion prépare indirectement son bien-être matériel : c'est qu'elle anime d'une étincelle sacrée le foyer même des forces humaines 2. »
\ . Blanquî, Histoire dh l'Économie politique, tome I, ch. 9.
2. De Gérando, De là Bienfaisance publique, tome III, liy. m, ch. 6; art. 4 .