CHAPITRE I
DES SECOURS PUBLICS A ROME AVANT AUGUSTE
SOMMAIRE
I. Causes qui ont rendu nécessaire l'institulion des secours publics. —
Désintéressement des premiers Romains, aisance générale.
II. Guerres puniques, conquête des provinces. — Invasion des richesses
en Italie. — Pillage des provinces par les gouverneurs, les publi-
cains.
IIÎ. Envahissement de Vager pubîicus par les grands, de Vager priva*
tus par les chevaliers.
IV. Destruction de la petite propriété, dépopulation de Tltalie.
Les Romains furent longtemps un peuple de laboureurs
et de soldats. Resserrés d'abord dans Fétroite enceinte
du Pomœrium^ ils reculèrent leurs frontières par des
combats sans nombre et soumirent peu à peu toutes les
nations voisines. Quatre cent quatre-vingts ans de luttes
continuelles leur assurèrent enfin la domination de Tltalie
entière.
Tenus sans cesse en haleine par ces guerres, dont les fortunes diverses mirent plus d'une fois Rome à deux doigts de sa perte, ces Romains des premiers âges n'eurent point, on le conçoit, le temps de se laisser amollir par les vices qu'engendre une longue paix. De plus, il leur fallait bien, pour vivre, cultiver cette terre de l'Italie, qui refusa plus tard à leurs bras affaiblis le blé, qu'ils demandèrent à la Sicile et à l'Egypte.
Ces deux nobles professions, d'ailleurs, ne s'excluaient point; la même main maniait aussi bien la charrue que répée^ et les plus grands citoyens ne rougissaient pas, après avoir combattu les ennemis de la patrie, de revenir labourer eux-mêmes le modeste champ de leurs aïeux. Tout le monde sait qu'il fallut arracher Gincinnatus à sa charrue pour le porter à la dictature, et que Fabricius, de ses mains triomphales, préparait lui-même ses aliments, simples produits d'une terre que lui-même^ aussi cultivait.
Pendant près de six siècles, lorsque les Grecs s'abandonnaient déjà à de vaines disputes philosophiques, les Romains s'adonnèrent exclusivement, à l'agriculture et à la guerre ; « ils pratiquèrent cette espèce de philosophie, qui ne consiste point en disputes ni en discours, mais dans la frugalité, dans la pauvreté, dans les travaux de la vie rustique et dans ceux de la guerre; ils. faisaient leur gloire de celle de leur patrie et du nom romain : ce qui les rendit enfin maîtres de l'Italie et de Carthage^.»
La conquête de l'Italie marque en effet pour Rome un moment solennel. Garthage était devant elle. Fallait-il se renfermer dans la péninsule déjà soumise, ou tenter
4 . Bossuel, Discours sur VJlisloire universelle. Part. I, Époq. 8.
Tenipire de la mer? Sans doute le premier parti eût été le plus sage; c'était celui du Sénat. Mais déjà un souffle d'ambition et de conquête avait passé sur le peuple de Rome : la lutte fut décidée.
Elle dura soixante-deux ans. On en connaît les phases diverses et le résultat final. Portée d'abord en Italie par le génie d'Annibal, le plus grand capitaine peut-être qui ait jamais paru*, elle se termina sur les côtes de l'Afrique, où les Romains, instruits par leurs revers mêmes, avaient appris à la porter à leur tour.
La bataille de Zama décida de la fortune des deux peuples et de l'empire du monde. Rome n'avait plus qu'à marcher de conquête en conquête; Carthage vaincue, l'univers ne pouvait avoir d'ennemi capable de lui résister.
Si maintenant l'on jette un regard sur l'organisation sociale de ce peuple, point de vue souvent trop négligé par les historiens, on voit qu'elle est fondée sur la vertu, « ce principe du gouvernement démocratique, principe. sans lequel, a dit Montesquieu, la république est une dépouille dont la force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens, et la licence de tous -, »
La famille romaine, constituée avec cette puissance imposante et sévère que l'on connaît, cultivait elle-même ses champs, et les plus riches ne cherchant pas trop à étendre leurs domaines, la propriété était très-répandue. a Les anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté rendaient les fortunes à peu près égales^. » On ne trou-
4. C'est Topinion de M. Thiers dans sa fameuse comparaison entre Alexandre Annilal, César et Napoléon. Tbicrs, Hist, du ùmulat et de l Empire, lom. XX liv. LXII.