‹ Essai sur L'É Evolution Démographique et Rurale dans la Vallée de la CézeChapitre 19 sur 47 · LES CRISES AGRICOLES DU MILIEU DU XIX*° SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES CRISES AGRICOLES DU MILIEU DU XIX*° SIÈCLE

Sources :

Archives du Gard. Série M - 12, Matrice cadastrale de Saint-Gervais.

Archives de la mairie de Saint-Gervais.

Archives du domaine de Bayne.

Ainsi que nous l’avons vu dans la première partie, l’économie des communes de la basse vallée de la Cèze était à un point critique en 1850. Privée ou presque de débouchés faciles vers l’extérieur, limitée dans ses productions à la fois par l'étendue des terres infertiles et par les nécessités alimentaires, surchargée d’une population pauvre et en croissance continue, cette région était à la merci de la moindre secousse qui amènerait une rupture dans son équilibre.

Un courant d’émigration léger enlevait déjà au pays un certain nombre d'individus insuffisamment adaptés pour y vivre. Il est probable que ce fait se serait maintenu et qu’avec la baisse de natalité de la deuxième moitié du xix* siècle, un nouvel équilibre aurait été obtenu par l’augmentation des revenus (cultures intensifiées,

jardins), et par la création de débouchés nouveaux dûs à l’ouverture de la voie ferrée.

Mais cette transition sans à-coup brutal ne se produisit pas. Successivement trois fléaux vinrent frapper l’agriculture aggravant le déséquilibre qui existait déjà entre une population nombreuse et pauvre et des ressources faibles et de plus en plus réduites.

Tous les essais tentés en vue de redresser cette économie défaillante par l’exploitation de produits nouveaux et l’utilisation intensive des cultures anciennes, n’arrivèrent pas à maintenir un niveau

LT) ee

de vie suffisant : le jardinage resta limité à da banlieue bagnolaise, le millet à balai fut peu étendu, les tentatives de reconstitution du troupeau ovin ou même bovin ne furent pas couronnées de succès.

Bref, l’état de l’économie serait resté précaire, et la région se serait vidée de ses habitants comme d’autres régions voisines moins heureuses, si la replantation de la vigne et sa culture de plus en plus étendue et poussée n’était venue apporter un nouvel élément de vigueur à l’économie de cette région. (1)

Ce sont ces crises et leur solution que nous allons retracer dans la deuxième partie de cet ouvrage.

LDC HG

Disons tout de suite qu’il est difficile de se faire une idée exacte de l’étendue des dommages causés par ces crises. En dehors des effets immédiats, pertes de récoltes, manque d’argent, il y a eu toute une série de répercussions difficiles à analyser : sousemploi, émigration, changement dans les cultures.

Nous étudierons d’abord les crises elles-mêmes et leurs effets directs, puis nous verrons leurs conséquences.

En date, le premier fléau agricole fut l’oidium. Il semble que ce fut ie moins grave, peut-être parce que l’économie était encore solide ; pourtant le mal fait au vignoble fut grand.

En 1853, une enquête (sur les lieux signale que les pertes de récolte s’échelonnaient de la moitié à plus de trois quarts.

En 1856, à St-Gervais, la perte fut totale, à Bagnols des 5/6°s, à Chusclan des 3/4, à La Roque de la moitié et à Saint-Michel du tiers.

Voici un tableau des productions à l’ha par commune :

À A A A RE RA L ECO DO RO AA A UN ARE # À . ñ ? ë S 3 Hectolitres à l’hect. ren o + 1.856 8 6 1 | 0.20 0.50! 10 1.857 10 6 6 1 12 165 4 8

… Les récoltes étaient catastrophiques, il est probable que si lle fléau n’avait été vaincu par l’application que fit Marès des trouvailles de Duchartre, les vignes auraient fini par disparaître.

(1) Il est à noter que, dans notre région, seules les solutions agricoles sont possibles, les solutions industrielles étant impossibles faute de matières premières, contrairement à ce qui se produit dans la haute vallée de la Cèze.

Sul

Notons au passage la chute quasi-complète de la consommation du vin dans le pays même où il se produisait. Les paysans se passaient complètement ou presque de la denrée qu’ils ne pouvaient produire.

a 2 9 D ce

Quantité moyenne | Bagnols Chusclan La Roque Sabran | St-Gervais | de vin consommé à l’année avant

l’oïdium 7.200 hl. 500 700 1.000

En 1856 480 250 100 70 50 |

Ceci montre, à la fois, leur état de pauvreté et leur esprit d'économie. Le vin étant presque partout un produit de consommation directe, et non destiné à la vente, la crise fut moins aigüe. Chusclan qui vivait de son vin fut beaucoup plus sensible à la crise, ainsi que le montre la chute très nette de sa population.

La crise des vers à soie a été Re plus dure. C'était une ressource destinée à fournir de l’argent liquide, sa suppression amena une gêne considérable dans la région.

Le tableau I (1) mous retrace la crise. La production baïissa beaucoup, malgré les efforts produits (augmentation des soins, du nombre de graines).

Elle ne fut plus rentable. Les rapports à la Préfecture nous montrent le pays démuni d'argent. Ce fut à ce moment que la poussie d’émigration atteignit son maximum. Cette crise a été certainement la plus critique pour la région.

Ses suites furent d’ailleurs aussi désastreuses. Allors qu’après les travaux de Pasteur on aurait pu espérer une reprise normale de la production (les années qui avoisinent 1875 en font foi) — la chute ne fit que s’accentuer : les acheteurs avaient perdu leurs habitudes d’achat dans la région. La production était aussi devenue moins rémunératrice : la main-d'œuvre avait augmenté et le cocon ne se payait que 2 fr. 50 à 3 francs le kg. au lieu de 4 francs comme avant. sure à

Le troisième fléau fut de beaucoup le plus frappant, puisqu'il amenait la disparition complète d’une des cultures fondamentales du pays. Le phylloxéra apparut très tôt dans notre région. Pujaut, qui fut le premier quartier d'Europe à connaître ses ravages, n’est pas éloigné de la vallée de la Cèze. La progression de l’insecte est facile à suivre dans la vallée au cours des années 1866-1875.

Les régions près du Rhône furent les premières atteintes, tandis que les communes situées en amont ne furent touchées qu’en dernier lieu.

Voici d’ailleurs un état des ravages causés par le phylloxéra, qu’une enquête détaillée de 1874, nous fournit.

(1) Voir en fin de chapitre.

Chusclan fut la première commune atteinte. Dès 1864, le mal commence à se manifester. Ses progrès furent lents jusqu’en 1867. Par contre, de 1867 à 1871, ils furent tels qu’ils amenèrent la disparition du vignoble. Sur les 323 ha de vignes que possédait Chusclan, il n’en restait en 1874 que 40, dont 20 avaient été repiantés. Le reste, soit 283 ha, avait été détruit.

En 1869, ce furent les communes de Bagnols, de St-Gervais, de St-Michel et de La Roque, qui furent atteintes. A Bagnols, sur les 400 ha de vignes, il n’y en avait plus que 150 ha en 1374, tous, ou presque, étaient d’ailleurs touchés par de mal. Les vignes qui se trouvaient sur des terrains argileux avaient été plus sensibles au mal que celles qui étaient en terrain calcaire et surtout sablonneux.

A St-Gervais, les 120 ha du vignoble avaient disparu en 1874, et à St-Michel il ne restait que 30 ha en bordure de la Cèze, dans des sables plus ou moins irrigables, sur les 120 ha que possédait la commune. À La Roque, il y a encore 30 ha sur 60, dans des terrains sablonneux ; le phylloxéra Îles a envahis, mais üls ne sont pas encore détruits.

Enfin le mal gagne le haut de la vallée. Cornillon, Goudargues, St-André de Roquepertuis en sentirent les premières atteintes en 1871-72. Les progrès furent foudroyants.

En 1874, il ne reste à Cornillon que 65 ha de vignes, toutes atteintes par le mal, sur 200.

140 ha de vignes résistent encore sur les 180 ha à Goudargues, mais ils sont mal en point. A St-André de Roquepertuis, le mal fut plus grand encore ; en troïs ans, il ne resta plus une vigne en état de produire.

En quelques années, le phylloxéra avait détruit le vignoble.

Une seconde enquête de 1876 nous en montre les restes lamentables. À La Roque, il n’y a plus de vigne, à St-Michel il reste 10 ha qui ont donné à peine 20 hl à l’ha.

Bagnols et Sabran font de gros efforts pour maintenir les vignes en état de produire. Les résultats étaient navrants et ne compensaient pas les traitements coûteux.

Il reste 14 ha de Mecs à Cornillon, qui donnent 5 hl à l’ha, à Goudargues 10 ha, et 1 ha à St-Laurent de Carnols qui a donné 3 hl de vin.

Dans ces conditions, le vignoble ne pouvait survivre. Les traitements étaient trop onéreux et leur succès incertain.

En 1880, on peut dire que les vignes avaient disparu des paysages de la vallée de la Cèze. P Pay

Une des conséquences immédiates des crises et surtout de celle du phylloxéra, fut l’accroïissement des terres incultes ou en état de culture sporadique. (1)

() Les variations de la population seront étudiées dans un chapitre à part.

DA

La vigne à cette époque était surtout une culture de coteaux. Ce sont rarement de bonnes terres aptes à toutes les productions, mais le plus souvent des terrasses très exposées au soleil et à l'abri du vent, particulièrement sèches. La terre arable n’est pas profonde, et la vigne n’est pas une culture qui maintienne la terre : la nécessité de détruire les herbes, les précipitations brutales survenant sur des pentes enlèvent au sol ses éléments fertiles. On se trouve alors en présence de terres qui ont l’air de produire des cailloux ; malgré un épierrage de plus en plus intense et qui agrandit sans cesse d'énormes murailles, les terres ne sont plus consti- - tuées que de pierraïlle. La culture à fait disparaître la terre fertile.

S’ajoutant à ces causes, le phylloxéra qui tua la vigne, amena la disparition de ces terres du registre des cultures.

Une enquête précise à St-Gervais et l’examen des cultures dans les autres communes nous montrent l’accroissement des terres en friches, par suite de la disparition de la vigne ‘anté-phylloxérique.

Le cadastre de 1825 nous donnait à St-Gervais 117 ha de vignes, 149 de pâtures, et 450 de terres labourables, pour ne citer que les éléments qui ont varié. Une réfection du cadastre en 1914 donne comme étant en pâturages 243 ha, en vignes 206 ha et en terres labourables 150 ha. L’addition des surfaces de vignes et de pâturages de 1825 nous donne presque le chiffre des pâturages de 1914. (La descente de la vigne dans la plaine et sur les basses terrasses alluviales, est un fait à côté de notre question). Cela se vérifie encore si l’on examine les états de section de la matrice cadastrale : la vigne anté-phylloxérique n’a pas été replantée, ni remplacée par d’autres cultures. En effet, pour qui comprend ce que pâture veut dire dans nos pays, à une époque où les bêtes qui paissent disparaissent, et où l’herbe qui pousse est maigre, l’accroissement des terres incultes devient évident.

Dans Îles autres communes le progrès des pacages fut aussi évident. Cornillon a 460 ha de pâturages. St-Michel 449, Sabran 657, l'accroissement provient de l’abandon des terres de côtes autrefois plantées de vignes.

La conséquence de la crise du phylloxéra d’abord et des autres ensuite, puisqu'elles ont amené une dépopulation marquée, est cette baisse de l’étendue des zones en culture. Seule une vigne de petits propriétaires, produisant pour eux. pouvait subsister. La faiblesse des rendements, leur situation difficile souvent, ne permit pas la replantation par la suite.

Il est à noter que les remaniements dans les possesseurs du sol ne furent pas immédiats. Alors qu’on aurait pu penser que la période d’intense émigration concorderait avec des ventes massives, il n’en fut rien. L’effet fut différé.

On peut penser que les premiers à émigrer furent ceux qui avaient le moins de terres capables de les faire vivre, les cadets de famille nombreuse (1), ou ceux aui n’avaient que leurs bras pour assurer leur subsistance. Ceux-ci, avec le manque de travail

(1) Nous avons déjà noté l'existence d’un droit d'aînesse tacite : seul l’ainé se mariait, les autres vivaient à son foyer et restaient célibataires.

PRE + Do

et surtout la rareté de l’argent, furent les premiers atteints. Les propriétaires de terres avaient leurs terres pour les nourrir, et pouvaient à la rigueur faire des journées chez les autres, quitte à aggraver l’état des ouvriers agricoles.

Les premières tranches d’émigration ne correspondent pas avec des mutations massives qui auraient été portées sur la matrice cadastrale.

Par contre de 1890 à 1900, alors que l’économie repart, les ventes se font nombreuses et plus importantes. À ce moment-là des petits, et même des moyens propriétaires, se débarrassent de leurs : terres. Or, nous sommes en pleine reprise viticole.

Est-ce parce qu’alors il y avait de l’argent et des acheteurs dans le pays, alors qu'auparavant l’argent était rare ? Il semble plus vraisemblable que ce furent les inadaptés au nouveau régime agricole qui perdirent confiance dans l’avenir de l’agriculture. Ils se laissèrenit tenter par un emploi dans les petites villes avoisinantes, ou préférèrent même travailler sans souci comme ouvriers agricoles, et vendirent leurs biens.

A St-Gervais, le domaine de Bayne de 1890 à 1900 s’agrandit de 8 ha achetés à plusieurs petits propriétaires. Toutes les terres touchaïient au domaine. Or, pour qui connaît la lenteur avec laquelle les achats s’effectuent, surtout si l’on veut regrouper des terres dans nos campagnes, on saisit immédiatement l’important mouvement qui se produisit dans les propriétés 15 ans après que les crises étaient terminées.

ele ee +

Page 1