‹ Essai sur L'É Evolution Démographique et Rurale dans la Vallée de la CézeChapitre 24 sur 47 · CRE RE À Q LRE · texte numérisé non relu

CRE RE À Q LRE

de la Cèze, drains pour assécher les terres humides, chemins de service pour accéder facilement à toutes les terres.

En plus de cela, des terres nouvelles étaient acquises, qui agrandissaient le domaine.

Cet effort énorme change l’aspect de cette unité d’exploitation : les terres, amassées autour d’une grange devinrent les vignes d’un domaine coordonné. Des capitaux importants étaient investis dans une entreprise, en vue de produire.

Le bilan que nous avons essayé de reconstituer pour l’année 1891-92 est caractéristique à cet égard.

Avant la replantation, les terres de Bayne étaient, soit affermées, soit en gestion directe. L'on estime qu’alors l’hectare de terre rapportait de 150 à 200 francs. Les revenus auraient donc été de 3.000 francs pour le domaine. Avec cela il n’y avait qu’un personnel réduit et des frais d'exploitation mis au minimum.

Quand le domaine fut planté en vignes, on employait dès le début, suivant la saison, de 12 à 20 ouvriers.

Il est à noter la grande souplesse d'emploi des ouvriers agricoles d’alors. Ce sont tous, ou presque, de petits propriétaires de la commune ou des environs, ils sont employés selon les besoins du moment ou leurs possibilités propres. En saison creuse, il arrive qu’il ne reste que 5 ou 6 ouvriers, en période de travaux il en vient 25, il vient même des laboureurs avec leurs chevaux. Le travail sur le domaine permet un apport monétaire au budget des paysans. Avec cela 5 à 6 femmes font des journées pour de menus travaux.

Les salaires sont bas : de 1 fr. 75 à 2 fr. 50 pat jour aux hommes, avec un léger supplément pour le meneur ; de 1 fr. 20 pour les femmes.

Les salaires cependant constituent la grosse part des frais d’exploitation ; car la main-d'œuvre est nombreuse. Sur 17.000 fr. de frais qu’occasionne l’exploitation du domaine, 10.000 proviennent des salaires courants, et 1.500 des salaires de vendanges.

Les frais de nourriture et de soins du cheptel se montent à 500 fr., ceux d’engrais et produits anticryptogamiques à 1.500 fr. environ, enfin il y a près de 4.500 fr. de frais ‘divers.

Du côté recettes. nous ne savons pas qu’elle a été la récolte du vin (ni son prix de vente), mais nous pouvons la présumer par le nombre des journées de vendange. Il y eut 347 journées de coupeurs payées. En estimant à 10 ou 12 le nombre de comportes que fait par jour un coupeur, cela nous donne une récolte de 3.500 comportes, soit environ 1.700 hectolitres.

Le prix moyen de l’hectolitre de vin dans le Gard fut cette année-là de 20 francs. Les recettes peuvent donc être évaluées à environ 34.000 francs. Le bénéfice laïssé est donc de 17.000 fr. Ce n’est évidemment qu’une approximation.

Il n’en reste pas moins que l’avantage sur la polyculture est net. Compte tenu des capitaux investis, des impôts, des risques courus, l'avantage pécuniaire reste important. Jamais, sous une autre forme, ces terres n’auraient pu être d’un tel rapport.

EN À De

Il est à noter que les bénéfices ne furent pas toujours aussi clairs, ils furent souvent beaucoup moins intéressants que ce qu’on aurait pu le penser. Au début du xx° siècle, le vin baïssa fortement. Les hauts cours de la période précédente, qui avaient poussé les agriculteurs à planter de la vigne, ne se maintinrent pas. Cela explique le passage à vide du début du siècle. L'intérêt de la vigne fut parfois à longue échéance.

Les immédiats bénéficiaires furent les petits paysans. Ceux-ci étaient à la veille d’une catastrophe. Nombre d’entre eux avaient déjà émigré en 1885. Pour beaucoup, il n’y avait plus de vie possible dans l’état de choses d’alors. Plus de travail hors de chez eux avec la disparition de la garance et la décadence des filatures de soie bagnolaises, plus de travail chez eux avec la baisse dans les productions du pays. L’avenir avec la mévente des blés ne s’annonçait pas brillant.

La vigne fut une ressource inespérée. Comme l’a noté M. Michel Roussy dans sa thèse sur les populations du Gard, la vigne pour son travail demande une population de cent habitants, au + re terres travaillées, alors que le blé n’en demande pas plus

La replantation viticole amena l’arrêt immédiat de toute émigration. Les exigences en main-d'œuvre des domaines qui replantaient maintinrent sur le sol la population.

Les chiffres sont éloquents à ce sujet. En 1876, le recensement nous donne comme habitant les granges, les chiffres de 5 pour Bayne et de 7 pour Naste. En 1906, ils ont respectivement 12 habitants et 31. (1)

Il est donc intéressant de savoir quelles modifications amena, dans l’aspect social de la population. la replantation de la vigne : ce que sont devenus les ouvriers agricoles, les petits paysans, les fermiers.

Les propriétaires exploitant eux-mêmes leurs terres constituent la majorité des habitants et des travailleurs. A St-Gervais en 1876, sur 156 habitants exerçant une profession déterminée, 108 sont propriétaires cultivateurs. (2) Il y a en ‘plus 4 bergers et 3 domestiques. Les petits propriétaires ont donc une forte majorité ; elle se conservera avec la vigne.

En 1906, il y a 316 habitants exerçant une profession détermiinée, dont 220 voués à l’agriculture uniquement. Sur ces 220, 123 sont de petits propriétaires travaillant seulement pour eux.

*“%volution la plus frannante fut celle des journaliers agricoles. En 1876. comme en 1881. les recensements les ignorent. On les englobait dans la classe des petits propriétaires dont ils faisaient tous, ou presque, partie. Leur travail pour autrui était d’ailleurs sporadique.

Par contre, en 1906. la situation est nettement modifiée. Si l’origine des ouvriers agricoles n’a guère changé, l’on commence à

A) Ce n’est que la population logé sur le domaine et non celle ani y

travaille. (2) On ne nrécise pas sur le dénombrement la qualité d'ouvriers agricoles :

leur nombre devait être restreint.

CPAM:

voir des ouvriers agricoles qui ne sont que cela et leur nombre s’est accru bien que leur emploi soit devenu permanent.

A St-Gervais, sur une population de 668 habitants, il y a 75 ouvriers agricoles permanents ; 3 gros propriétaires en groupent 65 et l’un d’eux en dirige 35 à lui seul. Sur ces 75 ouvriers, 48 sont originaires de St-Gervais, 18 viennent. des villages environnants, il n’y a que 9 «gavots » et 2 étrangers. C’est donc une main-d'œuvre essentiellement autochtone. (1) Elle est composée de tous ceux qui ont des ressources trop faibles pour subvenir à leurs besoins. Il est frappant de noter combien la vigne a pu amener un appel de main-d'œuvre.

Il existait à St-Gervais trois propriétés importantes, deux seulement furent plantées en vignes. En 1876, la grange de Bayne ne faisait travailler qu’un fermier et quelques ouvriers volants, celle de Naste avait un fermier, un métayer, un berger et six jardiniers ; celle de l’Isle un fermier et des ouvriers temporaires.

Le recensement de 1906 nous signale l'emploi pour les propriétés plantées en vigne, celles de Bayne «et de Naste de 57 ouvriers permanents ; celle de l’Isle qui ne fut pas replantée n’employaïit qu’un ‘journalier agricole, un jardinier et un domestique de façon constante. Leur superficie était à peu près équivalente à quelques hectares près. i

Rien n’est plus démonstratif.

Au point de vue du rendement, le journalier agricole travaillait bien, maïs il fallait qu’il soit surveillé ; laissé à lui-même, il mettait deux jours pour faire le travail d’un. Ce qui était difficile

à trouver, c'était les bons valets sachant mener un attelage et le

soigner. Les paysans n’avaient pas toujours eu des bêtes, leur capacité pour les conduire et les soïgner était faible. La journée de travail était de 8 à 10 heures suivant les saisons et les lieux.

Les salaires, jusqu’à la guerre de 1914 ne changèrent pas beaucoup. Les feuilles de semaïne du domaine de Bayne nous donnent les indicationis suivantes. En 1890 le régisseur était pavé par trimestre: il recevait 250 fr. Le ramonet (2) recevait 15 francs par semaine, il était logé et avait un jardin. Les journaliers agricoles touchaïient 2 fr. à 2 fr. 25 par jour suivant l’époque et les travaux, le meneur avait 25 centimes en plus.

Pour les travaux spéciaux, tel le greffage, le salaire était de 5 fr. par jour ; le labour d’un homme et de son attelage était payé 3 fr. la journée. Une femme recevait 1 fr. 20 par jour.

Aux vendanges pour le travail de jour, les femmes recevaient 1 fr. 50 et les hommes 2 fr. 25 ; pour le travail de nuit à la cave. les hommes touchaïent 0 fr. 40 de l’heure, maïs c'était un travail pénible, d’autant plus qu’il se faisait souvent après une journée de vendange.

Les ouvriers agricoles avaient en supplément du vin et du bois. Le régisseur touchait une participation aux bénéfices, basée

TE) Même pour les travaux de vendanges, qui demandent un effort exeptionnel de main-d'œuvre, celle-ci n’est fournie que par les filles de la commune et des villages voisins

(2) Celui qui est chargé de l'entretien des chevaux.

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sur un pourcentage à l’hectolitre de vin récolté pendant l’année. Il avait en outre de nombreux avantages en nature : jardin, poules, logement.

Le salaire des journaliers agricoles arriva à la guerre de 1914 presque inchangé. Le régisseur avait gardé le même salaire, mais ses parts sur les bénéfices jouaient plus largement en sa faveur avec les belles récoltes et l’accroïissement du domaine. Le ramonet recevait 18 fr. par semaine et 40 litres de vin par mois. Les jourpaliers touchaïent 2 fr. 50 à 3 fr. par jour. A cette époque, le domaine de Bayne tendait de plus en plus à loger les ouvriers sur son terrain. Ceux-ci évoluaient déjà : non seulement leur emploi était permanent, alors qu’au début on les employait suivant les besoins, mais encore il commençait à y avoir des ouvriers uniquement attachés au travail du domaine ; il y eut même deux espagnols.

Leur travail s’effectuait généralement en «colles». Les ouvriers travaillent ensemble à un même ouvrage sous la conduite du meneur. On greffe, on pioche, en longs alignements, en discutant, en disant des plaisanteries, en se racontant les dernières nouvelles. À chaque battue (1) on s’arrête un moment. L’ouvrier agricole du pays n’aime pas travailler isolé.

Il ne forme pas cependant une classe à part, bloquée dans son métier. Il est ouvrier agricole aujourd’hui, mais peut rapidement s’il est travailleur et intelligent devenir fermier, ou propriétaire lui-même. Les rapports entre propriétaires et journaliers revêtent parfois un caractère d’entr’aide mutuelle : telles sont les journées de labours effectuées par les petits paysans, souvent elles sont rendues en journées de labour par le propriétaire. Les rapports restent des rapports de personne : souvent les feuilles de semaine portent le prénom du journalier et non son nom de famille. (2)

Ce caractère de rapport personne] est encore plus accentué chez les propriétaires moyens. Ils n’emploient guère de journaliers, mais des domestiques. Le dénombrement de 1906 en signale 14 à St-Gervais. Ce sont en général de jeunes garcons ou des hommes célibataires. A cette énoque presque tous étaient originaires de villages avoisinant St-Gervais. Ils sont pris et payés à l’année. Le patron loge chez lui son domestique et le nourrit à sa table. Ils travaillent tous deux ensemble. Cest un système qui connaît la faveur des propriétaires moyens : l'employé vit, mange et travaille comme son patron et reste sous sa surveillance. T1 est débarrassé des soucis matériels, reste dans la famille de son employeur et recoit les lecons directes d’un vigneron compétent.

Un autre système commence à cette époque à avoir la faveur. C’est le métayage. Peu usité pendant le xx’ siècle, il a connu avec la vigne une nouvelle vogue.

Il n’est pas encore très répandu : à St-Gervais il n’y a que 8 métayers en 1906 ; maïs son renouveau est net.

(1) On appelle «battue» le terme d'une longue rangée, ou encore une paire d'heures suivant les travaux. ; (2) Cela peut vouloir dire aussi que c'est un cadet ; seul l’aîné des garconsest appelé par son nom de famille, les autres sont appelés par leur prénom.

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Ce sont généralement les plus gros propriétaires du village (ceux dont les terres sont sous la forme de biens de village), qui ayant trop de terres pour eux seuls, en cèdent un lot en métayage. Le mi-fruit est la forme adoptée. Les fermiers viennent souvent des villages environnants. Les résultats furent concluants, certains fermiers étaient dans leur place depuis cinquante ans, ils travaillaient là, puis leurs fils ont pris leur suite. Le système fut trouvé bon, puisqu'il devait largement se développer. Avant la guerre de 1914, ce ne sont que les débuts.

Pour résumer notre chapitre nous dirons que la replantation de la vigne, si elle eut des effets immédiats au point de vue économique en amenant le relèvement du pays, n’a, au point de vue social, que des répercussions plus lointaines : les modifications dans les habitudes ne se sont marquées qu'après la guerre de 1914.

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