EN À. 7 RE
même durant la guerre, se morceler ou changer de mains. Leur exploitation passe aux mains d’un ou plusieurs métayers. Elles perdent de l’allant et de la vigueur.
Nous voyons trois facteurs différents à cette crise : personnels, pécuniaires, ouvriers.
Causes personnelles d’abord : nombreux sont en effet les gros propriétaires qui ne résident pas sur leurs terres : la vie facile et agréable des villes voisines, Avignon, Nimes, etc, les attire. Ils préfèrent la vie des grands centres avec leurs relations, leurs distractions, quand ce n’est pas une occupation lucrative, à celle de la campagne plus isolée.
Là-dessus se greffe l’incompétence de certains propriétaires. Dans un pays où la vie est devenue plus large, plus facile, beaucoup se laissent attirer par les distractions de tous genres qu'offre la région plutôt que par les soins à donner aux vignes. Leur incurie les amène à se reposer du travail de leurs terres sur des employés peu capables, cependant qu’eux ne savent comment pallier aux erreurs commises. Il est des exemples célèbres dans la région de arosses fortunes rapidement dilapidées par des possesseurs incapables ou trop portés à s'occuper de leurs divertissements.
A ces raisons personnelles, sont venues s’ajouter des considérations plus générales : ce sont des difficultés d'argent. Dans l’ensemble les gros propriétaires d’avant 1914 possédaient des rentes, des obligations, des hypothèques, bref des capitaux évalués en argent qui se sont ressentis directement de la dévaluation du franc. D’autre part, l’habitude d’une vie large, dont on trouve les traces dans les multiples améliorations faites aux résidences campagnardes, ne facilite pas les choses. La vigne, dans les belles années, pousse à dépenser largement des revenus qui semblent inépuisables. Avec les années dures qui ont précédé la guerre de 1939, les difficultis s’aggravèrent.
Le troisième aspect de la crise est la faiblesse tant numérique que technique de la main-d'œuvre.
.. Jusqu'à la guerre de 1914, la grosse propriété a toujours pu disposer de larges possibilités de main-d'œuvre qu’offrait la population locale. Les éléments étrangers : « gavots » de l’Ardèche, espagnols ou italiens étaient alors peu nombreux.
Après la guerre de 1914, la situation change.
La population a sensiblement diminué dans les vingt premières années du siècle tant du fait de la baisse de la natalité, que de la guerre et de l’émigration de 1910.
.. Maïs à ces raisons purement numériques est venu s’ajouter le fait que les petits propriétaires des villages, qui constituaient la main-d'œuvre des domaines, ont trouvé un emploi plus avantageux ou qui leur convenait mieux : la prise des terres à demi. Ce n’est pas tant la dépopulation, parfois assez faible qui a privé les domaines de leur main-d'œuvre que le succès même du système des exploitations en métayage.
… Tous les petits propriétaires qui, autrefois, ne pouvaient travailler assez de terres pour se suffire ont, par le métayage, eu à leurs A at un ensemble de terres capable de subvenir à leurs
soins.
Une autre raison de la rareté de la main-d'œuvre est l’accroissement des plantations de vigne entre 1920 et 1935. La vigne est d’un revenu plus grand que les céréales. Le paysan pour vivre peut se contenter d’une superficie en vigne beaucoup plus restreinte qu'en céréales. La plantation de la vigne chez les petits paysans a dégagé ceux-ci de leurs obligations de travail chez autrui.
Ces deux raisons ont amené une réduction des possibilités d'utilisation de la main-d'œuvre locale par les grands domaines.
On cherche à la remplacer de deux façons : soit par l'emploi de travailleurs étrangers, soit par celui de paysans des régions voisines, Ardèche, Lozère.
Les apports d’éléments étrangers ont toujours été nettement plus faibles que dans les autres régions viticoles du Bas-Languedoc. Alors que dans beaucoup de communes de l'Hérault (cf. Thèse de Bertrand sur Adissan), ou de l’Aude on assiste à une véritable colonisation espagnole, dans la vallée de la Cèze l'apport étranger fut limité. Les déclarations des travailleurs étrangers dans les diverses communes de la vallée nous montrent que Jamais, même aux périodes où il fut maximum et dans les communes les plus envahies, l’apport ne fut supérieur au dixième de la population. Et encore parlons-nous de villages comme St-Gervais où la demande de maïn-d’œuvre fut toujours intense. Dans la plupart des cas, les arrivées d'étrangers se bornèrent à deux ou trois familles par commune. (1)
On ne rencontre guère que des italiens ou des espagnols. Les apports des autres pays sont peu importants et sans signification. Les italiens sont soit ouvriers agricoles, soit bûcherons. Les espagnols sont surtout employés dans la viticulture.
Mais depuis la guerre de 1940, cette source de main-d'œuvre se tarit. Les éléments étrangers se font rares dans la main-d’œuvre des domaines. Ils semblent attirés davantage par les villes et leurs gros salaires. Les mines, les travaux du Rhône, où espagnols et italiens se retrouvent en colonies nombreuses et groupées, semblent leur plaire davantage que les campagnes. Ils y sont pratiquement isolés ; ils y font des travaux différents des ouvriers français : forfaits, travaux pénibles. Leur mentalité les écarte, sans tenir compte de leurs habitudes différentes et de leur jargon.
D'autre part, ils ne sont souvent appréciés des patrons que pour leur ardeur au travail. Il sont agrémentés de défauts qui rend leur emploi pénible.
Ces diverses raisons ont amené l'actuelle disparition des étransers de la vallée de la Cèze. (2)
C’est le deuxième élément que nous avons signalé qui constitue donc l’apport essentiel, de nos jours, de la main-d'œuvre des domaines.
(1) Nous ne tenons pas compte des colonies de bûcherons italiens, employées de façon plus ou moins temporaire aux coupes dans les bois et à la fabrication du' charbon de bois.
(2) De plus les éléments assimilables, surtout italiens, ont souvent été dotés de la nationalité française.
Après la guerre de 1914-1918 de nombreux habitants des communes avoisinantes des régions des garrigues, de l’Ardèche, vinrent travailler dans les vallées plus fertiles. Une partie des émigrés vint s’employer comme ouvriers agricoles dans les domaines. C’est la source principale de leur maïn-d’œuvre. Habitués à une vie dure de paysans, leur changement de situation est moins brutal que s’ils allaient dans les villes.
Mais leur valeur morale et technique est souvent faible. Ce sont des paysans qui ont abandonné leurs propres biens, pour travailler à la journée et souvent pour s’épargner les soucis d’une exploitation à leur charge. Ils sont souvent paresseux, et l’ivrognerie fait sentir ses effets.
Mais surtout leur qualité professionnelle est rarement bonne. Ce sont des ouvriers médiocres, peu soigneux.
Les meilleurs, en effet, deviennent métayers, fermiers, dès qu’ils ont mis un peu d’argent de côté. Ne restent journaliers que les plus paresseux ou ceux qui n’ont pas assez de capacités pour pouvoir changer de situation.
C’est dans cette main-d'œuvre rare, et surtout de valeur médiocre, que résident les principales difficultés des domaines. Non seulement l’accroissement de la charge des salaires, maïs encore l'insuffisance professionnelle des ouvriers agricoles est un gros obstacle au développement des domaines.