‹ Essai sur l'éducation intellectuelle, 1787Chapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Continuation de la Inarche graduelle pour ce qui concerne l'instruction des jeunes gens dans la connaissance des langues.

Après avoir ainsi dirigé les jeunes gens dans l'étude des choses les plus importantes, on pourrait les conduire à une connaissance plus appro-

fondie du langage pour servir, non seulement à les perfectionner dans l'usage de leur langue maternelle, mais encore à les introduire, lorsqu'ils en auront le goût ou que leur vocation pourrait l'exiger, dans Yétude des langues étrangères, qui pour lors deviendrait un excellent moyen pour étendre et développer chez eux la connaissance des choses mêmes.

Déjà instruits par les connaissances anthropologiques qu'ils auront acquises, de la marche graduelle que les hommes ont suivie dans leurs recherches et leurs découvertes, leurs lumières sur cet objet deviendront tout autrement nettes, étendues et satisfaisantes, si on en rapproche encore celles que peut fournir l'histoire et la théorie du langage, si l'on les tait remonter jusqu'aux premières origines et à ces éléments primitifs dont les hommes ont su si ingénieusement tirer parti pour l'étendre et le perfectionner, et pour former tant de langues diverses, dont les progrès ont suivi le même cours et le même sort que ceux des connaissances humaines chez les divera peuples.

Mais ici on s'attachera particulièrement à faire comprendre aux jeunes gens que c'est un préjugé très nuisible à l'étude des langues de supposer, comme on l'a toujours fait, qu'elles ne peuvent être apprises que séparément, comme si elles étaient absolument étrangères les unes aux autres, et on cherchera à les convaincre que, pour les étudier avec fruit, il faut nécessaire-

ment les rapprocher les unes des autres pour démêler leurs affinités et les ramener en quelque sorte toutes de front à leur origine commune.

Pour cet effet on prendra la peine de les initier dans le grand art étymologique jusqu'à les mettre en* état de rassembler peu à peu, dans des espèces de tableaux toujours exposés à leurs yeux, les diverses familles des mots usités dans les différentes langues, et disposés selon leur ordre généalogique, afin d'acquérir par là des lumières suffisantes pour ramener les dérivés et les composés à leurs primitifs radicaux, et fixer les valeurs particulières de ceux-là par la connaissance de la valeur naturelle et nécessaire de ceux-ci, selon ce qui a été dit dans la première partie.

Ainsi on ne s'en tiendra pas aux principes généraux de cet art, mais on leur apprendra tout de suite à en faire usage, en leur aidant à se former une espèce de vocabulaire étymologique^ ou, en prenant la langue grecque pour point de ralliement, on leur fera rapprocher les mots des diverses langues de cette langue ancienne, et en même temps de leur langue maternelle, et on les exercera à rassembler ainsi d'eux-mêmes tous les mots dont l'affinité est sensible pour les classer par grandes familles, rapportées dans de grands tableaux, chacune à son chef primitif.

Nous avons dressé dans notre septième partie

un échantillon d'un tel dictionnaire, qui pourrai! servir de canevas et que les jeunes gens pour^ raient étendre et perfectionner d'eux-mêmes à mesure qu'ils étudieraient les diverses langueij des nations policées ; méthode qui leur rendrai! cette étude beaucoup plus facile, abrégée, inté^ ressante et utile.

Il serait temps, après cela, de mettre à profil les connaissances qu'ils auraient acquises sut leurs opérations intellectuelles, dont le discours n'est qu'un continuel exercice, et sur la théorie du langage, pour les élever aux principes abs-i traits de la grammaire générale et raisonnée^ si étroitement liée avec l'analyse de l'esprit humaiij et de laquelle sont dérivées toutes les granii maires particulières.

On aura soin de leur faire appliquer ces principes généraux, premièrement à leur propre langue et ensuite aux autres langues étrangères qu'ils voudraient apprendre, en leur faisant tou-i jours observer ce qui est commun à toutes et ce en quoi elles ditfèrent.

On les exercera aussi à des analyses grammaticales sur quelque livre correctement écrit dans leur propre langue, qui serviront à leur mieux inculquer la grammaire générale, celle de leur langue maternelle et même celle des langues étran^ gères qu'ils voudraient étudier par les comparais sons qu'ils pourront en faire avec la précédente. Nous n'avons encore aucun livre de grammaire générale sous la forme qui serait à désirer pour

l'institution ; la huitième partie de notre ouvrage en offre un léger essai, et on cherche à y mettre au jour un principe de la plus haute importance, c'est qu'une seule et même grammaire générale, dont tous les termes seraient pris dans la langue maternelle et toutes les règles appliquées à cette langue, pourrait servir, avec les plus légères additions, à l'étude de toutes les diverses langues, sans excepter les orientales, et fournir toutes les notions et expressions essentielles pour faire une exacte analyse grammaticale du discours, dans quelque langue qu'il puisse être énoncé ; principe dont on fournit la preuve dans divers échantillons d'analyse en grec, latin, hébreu, allemand, etc., qui démontrent également I comment une seule méthode grammaticale pour- I rait tenir lieu de toutes celles qu'on a si inutilei ment multipliées.

I Parvenus à l'âge de seize ou dix-sept ans, et j instruits sur un très grand nombre d'objets, entre I autres ceux qui ont rapport à la marche que les i hommes ont suivie dans tous les temps pour s'instruire, connaissant l'histoire de la formation du langage et sa théorie, exercés dans l'art étymologique avec le secours du vocabulaire et par l'habitude d'analyser les mots pour en découvrir les affinités et la généalogie, initiés dans les principes de la grammaire générale et raisonnée ; munis ainsi de toutes les connaissances qui servent de préparatifs à l'étude des langues j j'ose garantir que ces jeunes gens pourront à la fin.

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d'eux-mêmes et sans le secours des maîtres, ni même des diverses grammaires, s'appliquer tout de suite à la lecture des bons auteurs, premièrement des grecs et ensuite des latins, et se mettre en état de les comprendre et de les lire avec facilité, après quelque temps d'exercice.

Instruits en effet du fond comipun aux diverses langues, ils pourront, en s'occupant de telle ou telle en particulier, remonter, par le moyen de l'étymologie, aux primitifs dont cette langue a tiré ,ses dérivés et ses composés et, en établissant clairement cette généalogie, pénétrer facilement dans leur signification dérivée et accessoire, sans perdre jamais le fil des signes et des pensées que ces signes doivent exprimer.

Ils ne seront plus arrêtés dans la lecture et l'intelligence des auteurs par aucun obstacle insurmontable, ni par l'analyse des mots, ni par leur réduction aux racines primitives, ni par leur signification originaire et dérivée, ni par les variétés de déclinaison, de conjugaison, de syntaxe ; du moins se trouveront-ils pourvus de tous les principes et les ouvertures nécessaires pour lever eux-mêmes des difficultés qui ne sont telles que pour ceux qui s'occupent de l'étude des langues avant d'avoir fait aucun préparatif pour en faciliter et assurer le succès.

Alors les jeunes gens liraient les auteurs en langues étrangères avec intelligence et, dès là même, avec intérêt et avec fruit; ils saisiraient avec précision le sens et l'énergie des exprès-

sions et des phrases, la justesse et la beauté des images, Tenchamure délicate et ingénieuse des pensées, et tout ce que l'ensemble du discours peut offrir d'intéressant.

L'étude des diverses langues, et surtout des anciemies, la comparaison que les jeunes gens seraient en état de faire entre elles en les rapprochant pour en saisir les rapports et les différences, leur ouvriraient une source nouvelle d'instructions sur les choses mêmes et sur les divers objets des connaissances sans nombre dont l'espèce humaine est actuellement pourvue.

Ils se convaincraient alors pleinement de la correspondance intime qu'il y a toujours eu entre la série des pensées des hommes et celle des signes qu'ils ont employés pour les exprimer.

Ils trouveraient encore la confirmation authentique de tout ce qu'ils auraient auparavant appris sur Yhistoire générale de Vespèce humaine et les progrès successifs des nations dans les arts et les sciences et sur tout ce qui a rapport à leur civilisation; il en serait de même de tout ce dont ils auraient déjà pu s'instruire touchant Vanalyse des facultés de l'âme, l'origine et le développement de ses pensées. Tous ces objets importants reparaîtraient sensiblement sous leurs yeux dans le tableau que leur offrirait la théorie du langage considéré dans son origine et ses progrès.

De plus, chaque langue qu'ils étudieraient

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leur offrirait, non comme à ceux qui ne soi pas initiés dans cette théorie, un assemblai bizarre de mots pris au hasard et arbitrair ment, sans aucun rapport naturel avec les idé< et les choses, mais un vrai tableau des pensée (les procédés, des arts, des sciences, des usage des mœurs, de la législation des peuples qui oi parlé ou qui parlent cette langue.

Dès lors la comparaison des langues enù elles deviendrait à la lettre une comparaison de nations même et de tout ce qu'elles peuver offrir d'intéressant à l'observateur curieux pa rapport à ces divers objets que nous venon d'énoncer, et en rapprochant toutes les observe tions que ce parallèle pourrait fournir, on décoi: vrirait d'un côté la diversité qu'il y a eu entr les nations dans leur façon de penser sur ce mêmes objets, en raison de la diversité de leu position, de leurs circonstances et de leurs pro grès vers la civiUsation, et de l'autre, leur uni formité à certains égards et par rapport à cer tains objets qui les ont tous frappés au mêmi degré et de la même manière; ce qui donnerai les résultats les plus importants pour l'avance ment des connaissances humaines.

Ainsi Yétude des mots ou des langues, placée dans V ordre de Vinstitution après celle des choses répandrait le plus grand jour sur toutes les étu des qui auraient précédé et fournirait les pluJ grands secours pour toutes celles qui viendraien encore à la suite.

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Elle cesserait alors d'être regardée et traitée comme une affaire de pure mémoire, et en quelque sorte méchanique, et on Tenvisagerait, ainsi qu'elle doit l'être, comme une étude vraiment philosophique et même des plus importantes, qui mettrait le couronnement à toutes les autres, en leur donnant des vues plus étendues et en mettant à portée d'en faire continuellement l'application.

Alors la mémoire ne serait plus la seule faculté mise en œuvre pour apprendre cette masse effrayante de mots qui ne peuvent que la surcharger lorsqu'elle en porte Seule le fardeau ; mais toutes les facultés de l'âme seraient mises en jeu de concert; l'imagination s'exercerait à développer Ténergie des traits sous lesquels chaque mot retrace une peinture, elle lui donnerait de la vie et de la force ; le jugement s'occuperait à montrer le rapport de chaque mot avec d'autres mots déjà connus ; le goût en ferait sentir la justesse et la précision.

L'étude des langues ne passerait plus pour une étude sèche, rebutante, fastidieuse, comme elle l'est -effectivement selon la méthode ordinaire qui est aussi lente que pénible et embarrassée, on commencerait à y trouver de l'intérêt et de l'attrait, et la mémoire en serait infiniment moins fatiguée, parce que rien n'aide plus à cette faculté que l'exercice simultané du jugement et de la réflexion sur les objets dont on travaille à l'enrichir.

On apprendrait en très peu de temps une immensité de mots, et la connaissance qu'on en acquerrait ne s'échapperait point du souvenir comme celle que Ton acquiert en consultant un dictionnaire, qui n'est qu'une lumière instantanée, isolée, qui ne conduit à rien et ne sert ni à approfondir les langues ni à les lier entre elles.

En voilà plus qu'il n'en faut pour servir de réponse à cette objection sans cesse répétée, une étude aussi désagréable que celle des langues n'est-elle pas ce qui convient le mieux dans un âge où les mots se graveyit mieux que les choses et où le dégoût des règles minutieuses se surmonte plus aisément, parce que la mémoire est dans toute sa force et que le cerveau possède toute la flexibilité dont il est susceptible ?

Tout se réduit ici à savoir s'il ne vaudrait pas mieux exercer le cerveau et la mémoire des enfants à retenir des choses intelligibles pour eux, faciles à saisir, agréables, d'une utilité générale et qui dure autant que la vie, que de l'occuper, comme l'on fait, à des choses audessus de leur portée, rebutantes par leurs difficultés, qu'ils ne peuvent apprendre qu'e mal et sans utilité réelle, pendant que ces mêmes choses étudiées dans un âge plus avancé pourraient être apprises avec facilité, avec intérêt et avec le plus grand fruit.

Les jeunes gens qui seraient invités par goût ou appelés par état à étudier les langues mortes

et qui voudraient en tirer parti pour étendre leurs lumières, devraient commencer toujours par rétude de la langue grecque, de toutes la plus propre à servir de point de ralliement pour toutes les langues anciennes et modernes, ainsi qu'il a été dit.

A l'aide de cette langue et de l'habitude d'analyse contractée en l'étudiant, les jeunes gens remonteraient beaucoup plus aisément aux mots radicaux des langues d'orient et en saisiraient même plus promptement et plus exactement le génie. Celles-ci cesseraient d'être la croix de ceux qui sont forcés de s'en occuper et qui ne les trouvent difficiles et rebutantes que parce qu'ils manquent des connaissances qui devraient en précéder l'étude. Ces langues de- \iendraient même attrayantes pour tous ceux qui aimeraient à approfondir les origines primitives des choses et des mots, des idées, des opinions, des usages, des mœurs, des arts et des sciences chez les anciens peuples policés.

L'étude de la langue grecque serait aussi sans contredit le meilleur de tous les préparatifs pour celle de la langue latine^ qui en a tiré la plus grande partie de ses mots et qui a même avec celle-là un grand nombre de rapports grammatieaux par ses particules, ses formes et ses termi- I naisons.

Quelque difficile que soit l'étude de cette langue si riche en expressions et si variée dans ses tours, on ne laisserait pas de la faire avec

autant de facilité que d'intérêt, si Ton y était préparé par les connaissances nécessaires et surtout par la langue grecque qui est certainement plus aisée et plus attrayante; dans un espace de temps fort court on parviendrait à en acquérir une connaissance étendue, exacte, vraiment utile et agréable, pendant que, selon la marche de nos études gymnastiques, on consacre à cette langue plusieurs années pour l'apprendre sans jugement, sans goût, sans en saisir le génie et les beautés et d'une manière qui n'aboutit qu'à mettre les jeunes gens dans l'impuissance de la jamais bien connaître.

Cette facilité et cet intérêt que les jeunes gens auraient trouvé dans l'étude des langues grecque et latine se répandraient bientôt sur toutes les langues occidentales dérivées du grec et du latin, et même sur celles du nord, qui ont peut-être avec celles-ci plus de rapports qu'on ne le croit communément. Il n'est pas douteux d'ailleurs, que la connaissance de la théorie du langage, de l'art étymologique, de la grammaire générale et des anciennes langues d'orient, ne puissent fournir les plus grands secours pour aplanir les difficultés que présente l'étude des langues vivantes dérivées des anciennes langues européennes, le celte, le slavon, le theuton.

J'ai supposé que pendant tout le cours de l'institution, on a cherché à apprendre aux jeunes gens leur propre langue par l'usage et l'habitude, par des instructions journalières et

par la lecture des bons auteurs en prose et en \

vers, qui peuvent passer pour modèles d'élocution; rien n'est plus essentiel, en effet, que d'apprendre de bonne heure à parler et écrire purement dans sa propre langue : c'est même pour y avoir manqué dans le premier âge que nombre de gens, d'ailleurs très savants, éclairés et judicieux, ne cessent de pécher contre l'usage et le bon goût, et se voient comme forcés d'apprendre leur propre , langue pendant toute leur vie, sans pouvoir jamais venir à bout de la parler aussi bien que ceux qui y ont été formés dès les premières instructions.

Cependant, si l'on veut connaître à fond sa langue maternelle, ce n'est point assez de Vusage et de Vhabitude; il faut en faire une étude raisonnée, en mettant à profit les lumières que les instructions précédentes ont pu fournir pour l'apprendre par principes, comme Ton dit. Il s'agit encore de tirer parti de tout ce qu'on connaît sur la théorie du langage, l'art étymologique, la grammaire, les langues grecque et latine, pour acquérir une prononciation plus corracte, une orthographe plus exacte, une diction plus régulière et plus pure, surtout pour s'instruire plus à fond de la valeur originaire et dérivée des mots, de l'usage ancien et moderne, du bon et du mauvais usage, des différentes acceptions des termes, des figures, des tropes, en général du méchanisme et du génie de cette

langue qu'une étude approfondie peut seule faire bien connaître.

Capables pour lors de rapprocher cette langue de celles d'où elle est dérivée, et de déterminer exactement la valeur de ses mots, les jeunes gens la saisiraient sous une face en quelque sorte nouvelle, et tout autrement intéressante que celle sous laquelle elle s'était présentée à leur esprit jusques alors, je veux dire sous la forme d'un vrai système de mots correspondant aux idées ou aux choses même, qui seraient autant de peintures de celles-ci, et dont l'existence et la valeur auraient toujours leur raison dans tout Tensemble de la langue.

Alors les jeunes gens, en état de bien saisir le génie de leur langue maternelle et celui de plusieurs autres langues, d'en sentir et apprécier les beautés particulières, s'occupant sans cesse à faire des parallèles entre les bons auteurs qui ont écrit dans chacune d'elles, entre les beaux morceaux en chaque genre composés sur les mêmes sujets, s'attachant particulièrement à observer les points sur lesquels les auteurs se sont accordés et ceux où ils ont varié, les jeunes gens, d'un esprit mûr et déjà formé par de bonnes études, pourraient presque d'eux- i mêmes s'élever aux principes qui doivent régler • leurs jugements sur les objets du goût, et se former de justes idées de la rhétorique, de Véloquence, de la poésie et de tous les arts relatifs à

celui de bien parler, qui suppose celui de bien penser, et dès là même un jugement perfectionné.

Alors ces arts intéressants, art de parler, art d'écrire, art de penser, pourraient tous être réduits à des principes communs, et un petit nombre de règles, qui sans cesse répétées sous différents points de vue, deviendraient pour les jeunes gens très familières et d'un usage si habituel qu'ils les suivraient comme sans s'en apercevoir et sans s'en écarter jamais. Les instituteurs, en cherchant par là à diminuer le nombre des règles, auraient soin, d'un autre côté, de multiplier les exemples, mais des exemples bien choisis et tirés des meilleurs auteurs.

Alors, et seulement alors, il serait à propos d'exercer les jeunes gens à des traductions, ou ce qu'on appelle des thèmes ; encore pour rendre ces exercices utiles, faudrait-il quelques précautions.

On pourrait choisir quelque morceau de traduction de quelque auteur de la bonne latinité, et après que les jeunes gens se seraient appliqués à le traduire en latin correct et élégant, assorti au génie de la langue, on en ferait ensuite la comparaison avec l'auteur original, pour qu'ils pussent eux-mêmes saisir leurs propres défauts, et ce qu'il y aurait à réformer dans leur style pour atteindre à un plus haut degré de perfection.

Par ces exercices ils se familiariseraient avec les grands modèles, et se formeraient bien mieux le goût que par les règles de la gram-

maire et même de la rhétorique. Par là encore, ils se mettraient en état de s'exercer à des compositions originales, ou dans leur langue, ou dans quelque autre où ils se seraient perfectionnés ; mais ce ne devrait jamais être que sur des sujets dont ils auraient acquis une connaissance suffisante pour en parler aux gens instruits. On bannirait dès lors pour jamais ces harangues ou cries moulées sur les règles de la rhétorique^ et qui n'offrent le plus souvent rien de sensé, rien de solide, rien même qui annonce le bon goût, parce que ces exercices roulent ordinairement sur des choses que les jeunes gens n'ont jamais ni étudiées ni méditées, et dont ils n'ont que des idées fausses ou superficielles. Par les instructions qu'ils auraient reçues, ils se convaincraient aussi d'eux-mêmes qu'il est fort inutile de composer avant que d'avoir appris à penser et de s'être bien instruit du sujet qu'on veut traiter; enfin, que la première règle d'un discours est d'écarter tout ce qui n'est pas du sujet, et que quand on a dit l'essentiel, tout le reste est superflu.

Toutes les études dont on vient de parler conduiraient encore les jeunes gens à cette fleur de littérature^ indispensable pour tous ceux qui se vouent aux sciences, et même aux affaires, et qui manque à nombre de personnes en place, faute d'avoir été bien dirigées dans l'institution ; ce qu'on reconnaît aisément à leur façon de s'exprimer de vive voix ou par écrit.

En suivant le plan d'études que je viens de tracer, comme le mieux assorti à la nature et la niarche ordinaire de l'esprit humain, les jeunes gens, à rage de dix-neuf ou vingt ans, auraient acquis toute la Réflexion, le jugement et le goût que cet âge peut permettre ; non seulement ils auraient considérablement étendu le cercle de leurs connaissances, mais ce qui vaut encore mieux, ils auraient acquis l'art et l'habitude de l'étendre par eux-mêmes ; ils auraient appris à lire avec discernement, à méditer avec ordre et profondeur sur leurs lectures et sur les objets qui se présentent, à voir le monde avec fruit, et en général à s'occuper utilement pendant le reste de leur vie. Par là aussi ils se seraient mis en état de connaître et de bien juger par euxmêmes de la vocation qui pourrait convenir à leurs talents et à leur goût, ce qui est de la dernière imporlance.

Cette première éducation les aurait tellement disposés et préparés à recevoir la seconde nécessaire pour la vocation particuhère à laquelle ils pourraient se vouer, que ce dernier noviciat ne leur coûterait que très peu de peine et de temps.

Politique, économie publique, jurisprudence, barreau, philosophie, mathématiques, médecine, philologie, critique, théologie, tous ces divers objets se trouveraient déjà tellement aplanis pour eux, qu'ils pourraient même sans maîtres, et sans autre guide que quelque plan de lectures et d'études, s'instruire suffisamment des objets

dont la connaissance serait nécessaire à leur vocation pour y devenir habiles.

Ainsi préparés de bonne heure par une suite d'études bien digérées, ceux qui seraient appelés à quelque emploi qui suppose la culture de l'esprit, se distingueraient par leur savoir, leur habileté, et j'ose l'assurer, par leur sagesse, leur prudence et leurs bonnes mœurs.

Les hommes, j'en conviens, ne suivent pas tous invariablement leurs principes ; mais ceux qui pensent mal, agissant naturellement toujours mal, on ne peut rien en attendre de bon. Ceux, au contraire, qui sont solidement éclairés, feront le plus souvent et à l'ordinaire ce que demande la nature des choses, l'ordre et le plus grand bien ; que si une passion les entraine dans quelque écart, ils ne tarderont pas à en avoir du regret et à revenir au droit chemin. L'homme qui pense ne peut pas souffrir longtemps le désagrément qu'il y a à se voir en contradiction avec soi-même ; la lumière avec le bon sens conduisent ordinairement à la vertu ; l'ignorance et l'esprit faux précipitent dans le vice ; ils produisent du moins toujours la présomption qui décide, approuve, condamne avec une égale témérité, et dès là même conduit dans toutes sortes d'égarements et de travers très funestes à la société.

Quant à l'éducation des jeunes gens dans les principes du christianisme ^ il est évident qu'elle doit être précédée : d^ de leur instruction dans

les principes de la religion naturelle ;. 2® de certaines connaissances historiques sur Fespèce humaine qui en constatent la dégradation, et la nécessité d'un secours extraordinaire du ciel pour retirer les hommes des ténèbres de l'ignorance, de la corruption et de la misère où ils étaient plongés. On peut leur faire concevoir cela avec assez de clarté dès qu'ils ont fait leurs études historiques, et qu'ils ont quelque connaissance d'eux-mêmes, de leurs facultés et de leur destination.

Il est vrai que leurs connaissances sur ces objets, comme sur tous les autres, deviendront plus approfondies à mesure qu'ils voudront s'occuper plus particulièrement de Y histoire de l'humanité^ de la connaissance des antiquités et du monde primitif et en général de V anthropologie^ qui comme il paraît par le plan que nous venons de tracer, est d'un usage si essentiel dans Véducation intellectuelle.

Pour suivre avec la dernière exactitude toute cette marche successive, il serait à souhaiter que chaque enfant eût son instituteur particulier qui fût en état de la suivre en entier et qui n'eût d'autre occupation que celle de Tinstitution. Mais, sans parler des inconvénients attachés à l'institution privée, la chose me paraît impraticable en elle-même : où trouver des instituteurs assez habiles et laborieux pour entreprendre cette tâche ? Où en trouver un assez grand nombre pour suffire à l'éducation de tous ceux qui

voudraient se distinguer dans le monde ? Combien peu de particuliers en état de les récompenser convenablement? Combien peu qui pourraient suffire aux frais qu'exigerait cette suite d'instructions pour être exécutée en entier et d'une manière régulière ?

Le plan d'éducation proposé ne pourrait donc être exécuté qu'à la faveur d'une institution publique j par un concours de maîtres, travaillant tous de concert pour arriver au même but, salariés et pourvus de tout le nécessaire, et dont chacun pût donner ses soins au moins à douze ou quinze disciples à la fois. C'est sur ce principe que repose le projet d'établissement qu'il me reste à présenter à mes lecteurs.

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