I. Objet de cet ouvrage
Vj'eSt sans doule une grande et belle institution, que d'avoir réuni les hommes dans un.teinple pour les ijislniire de leurs devoirs j d'avoir établi des cours publics d'entretiens approfondis entre la religion et la conscience ; d'avoir contrebalance Timpunilé du présent par la justice de l'avenir j' d'avoir armé les orateurs sacrés de toute la puissance de la parole , pour combattre les vices , éveiller la foi , remuer le cœur ,[ ébrajiler l'imagination , subjuguer la volonté , et encliamer toutes les passions sous le joug de la loi par les liens les plus intimes des intérêts éternels ; d'avoir appela chaque héraut de l'Évangile à une si haute mission , en lui disant : Viens occuper dans le sanctuaire la place de Dieu lui-même j toutes les vérités morales t'appartiennent ; tous les hommes ne sont plus devant toi que des pécheurs et des mortels : et les D 5
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dépositaires du pouvoir ne se disiinguent à ta vue que par de plus grandes obligations , de plus redoutables dangers , et la perspective d'un plus sévère itigement. Décou- ■vre !t tes auditeurs le tribunal suprême de la justice , le» asiles de l'humanité souffrante , les chaumières , les tombeaux , les abîmes de l'éteAiité , et fais-en sortir des leçons utiles à la terre , en forçautThomme de devenir lui-même son accusateur et son
I'uge dans le secret de ses pensées et dans a solitude de ses i^mords (t).
(i) L'^cUquenl panégyriste de Marc-Aurèle, Ttiomas , orateur et poëte , a très bien peint l'ëioquenco de k chaire y dans l'Essai de son épopée sur le czar Pierre le Grand , chant III , de la France. On me pennMira la citation de cette tirade poétique au commencement d'un traité sur l'éloqnence sacrée , dont ces beanx vers retracent dignement les objets , lea genres , la majesté , le courage, les bienfaits et les trioaipîes toujours liés à la félicité publique. Ce n'est point l'explication de l'art ; mais c est une noble exposition du sujet que je me propose de développer dans cet ouvrage. La poéûe ne^^ébra jamais si elotpieniment le miniittre de la parole évang^que.
aCzar, kdes traitssifiers , reconnois l'éloquence ; « Mais son règne estpassé , ses honneurs sont étemts. % Semblable k ces héros que forceotles destins « De pliei' leur orgueil sous le pouvoir d'un maître, < C'est sous des traits plus doux qu'elle ose ici
paraître :
■ Elle orne les vertus , console les douleurs ; H Au pied d'un mausolée aime à verser des pleurs. « Sous les coups de la mort lonqa'ua grand aosuaf
tombe.
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Tel est le tableau quç présent* le ministère évangélique ; de sorte <jue si cette ntéthode d'instruction n'exisioit pas dans le christianisme , il faudroit l'y introduire pour l'avantage du genre humain.
Mais ce que la chaire offre de divin dans l'-écoïiomiedela religiônne sauroitctrel'ohjet d'un traité didactii^ue : on ne doit s'y occuper que des moyens humains dont l'art oratoire peut renforcer un si auguste ministère. Ûès que les hommes sont assemblés pour entendre un orateur , le seul instinct de la sensibilité devient pour eux
« Elle arrête son nom aux partes de la tomlie , t S'en saisit , et le laoce à l'immortalité ; n La gloiie encor lui reste , et non l'autorité, « Hais la rek^m , qai quelquefois l'inspire ,
■ Par interraUe eacote le rappelé k l'empire.
t Elle lui dit : Toa sceptre est brisé dans ces Ueuk. f Sla jeunis la grandeur eo moDiant dans les cieux, t Ta Toix secondera tnes fWqipM soteiinelleB. ( Cours rallumer ta foudrê aux ftnidres élerpeUet. u Alors majestueuse , et le front in^saut ,
• Dans un saint a^iparell, terrible elle descend^ ( Une-main dans les cieux, et l'autre sur la icrre, « Alix vices des bumains elk porte la guerre ,
< RëveUle un formidable ^ sacré «ourettir,
t SuspendîboiBmetreildilamtsur i'Hnmemeiivetlir,
• Ëpouvanie les rois ^toauésde l'entendre.
■ Leur trône et leurs flatteurs nepeuventles délèndre: « Son intre'pide voix les poursuit sons le dais,
1 Accuse leur foiblesse et trouble leurs forfaits , « Leur montre ao Dieu vengeur au bout de leur
cMiière « JSt d'anoee k U aon déBooee leurpousstire. >
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l'oracle du goût. Ils se communiquent totis les mouTemens qu'ils éprouvent. Ils appécient réloquence par le sentiment , qui ea est le meilleur juge -, et le jugement qu'ils prononcent aussitôt suri'eifet dun discours , en se livrant aux émotions continues et aux explosions soudaines qu'un prédicateur excite dans les âmes , -devient le plus sûr et le plus glorieux suffrage qu'il puisse jamais obtenir.
Voici , d'après celte esquisse , l'idée générale qu'on peut se former de l'éloquence de la chaire.
. II. Image de l'éloquence de la chaire.
Un homme sensible voit son ami engagé dans quelques desseins contraires Ji son intérêt ou k ses devoirs : il veut -l'en détourner ; mais il craint d'éloigner de lui sa codfiance par une opposition trop brusque : il s'insinue donc avec douceur ; il ne combat pas d'abord , il discute. On ne l'écoute point : il ne demande qu'à être entendu :
il prend l'accent de la pitié ; et peu à peu il expose ses raisons , en présentant les ar-
fumens de l'évidence avec la réserve du oute. On ne lui répond rien , où &int de ne pas le comprendre. Alors il se plaint, non de l'obstination , mais du silence ; il va au devant de toutes les objections , et les réfute. Animé du zèle indulgent de l'amitié , il est loin de prétendre à briller par l'esprit : il ne parle que le langage du sentiment. Bientôt, sûr d'intéresser, il s'intôrdit
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tout reproche ; il découvre le précipice aux yeux de son ami , et lui en mouire toute la profondeur pour àssailKr en lui l'imagination , la plus foible mais la plus vive de nos facultés. C'est avec ce ressort qu'il parvient k l'ébranler ; il s'abaisse jusqu'à la supplication , et donne un libre cours à ses soupirs et à ses plaintes, d'en est fait , le cœur cède , la vérité triomphe , les deux amis s'embrassent , et c'est à l'ëloquence d'one persuasive tendresse que la raison et la vertu doivent l'honneur de la victoire.
Orateur chrétien ! voilà votre premier modèle dans l'art de préparer et de j^aduer les triomphes de Féloquence sacrée. Cet homme compatissant qui doit s'attendrir pour convaincre , c'est vous-même; cet ami qu'il faut émouvoir pour le gagner , c'est votre auditoire.
Eh ! que dis-je 7 une mission toute divine va-t-elle donc se borner aux artiâces d'un rhétetu? ? Son , sans doute. En présentant ainsi à votre talent des- préceptes en exemples , ou plutôt en action , j ai voulu vous faire envisager le» moyens d'insinuation oratoire , que développe cette allégorie f mais je sens que je degraderois trop votre ' ministère , si- je n'étabïissois point sur les marches du trAne même de Uieu le sohde point d'appui du levier que la relimon met entre vos mains pour enlever à la fois tous vos auditeurs. K avez - vous donc que des motifs humains à développer dans la chaire où vous exercez l'autorité du juge suprême '
de l'wûvers ? Km connoUsez - voos donc
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point d'autres étrangers et supéneors aux' ihtéréta de la via présente ? Et ne sentczrous pas combien vous anbibltriez le ressort tout-puissant de voire éloquence , sî elle oubliait qu'elle emprunte toute sa force des souvenirs profonds de la conscience , et de l'imposante perspective de la mort et de l'éternité ?
Vous voilà donc placé entre le ciel et la tèrte, comme le défenseilr de tous les droits du Créateur et de tous les intérêts de» créatures. Vos auditeurs , dès-lors , ne sont plus à vos yeux qu'un seul individu , qu'un seul être coUeclii qui les réunit , et les re-
Erésenle tous avec la plus exacte ressemlauCe.
ÏIl.Des moyens de convaincre une grande assemblée.
En effet , il n'existe en quelque sorte ^ par cette fiction oratoire , qri'un seul homme pour l'orateur , dans la multitude qui j'environne } et , à i'exceplion des détails qui eiigent quelque variété pour peindre les passions , les états , les caractères, il ne doit parlerdans sa composition qu'à un seul auditeur, à ùii seul infortuné, à un seul coupable, dont il dépl-ore les égaremens, les désastres, les erreurs , les peines , les misères ou les vices : cet homme est pour lui comme le démon de Socrate, qu'il voit toujonrs debout , toujours h ses côtés, et qui tour à tour s'attendrit ou s'irrite, résiste ou promet , s'humilie ou se courrouce , et ne
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cesse de lui répondre que pour l'interroger.
C'est lui qu'il ue faut jamais perdre de vue quand on compose , jusqu'à ce que l'on parvienne it triompher de ses préjugés , de ses Inconséquences et de ses travers. Les raisons qui seront assez persuasives pour surmonter sa résistance individuelle suffiront pour subjuguer la plus nombreuse assemblée.
L'orateur tirera même de nouveaux avantages d'une grande afQuence , où tous les monvemens excités h la fois , comme les vagiies d'une mer agitée qui s'entre-chorueat de tous les côtés , multiplieront les triomphes de l'art , en formant une espèce d'action et de réaction entre l'orateur et l'auditoire. C'est dans ce sens que Cicéron a raison de dire que ml homme ne peul être éloquent , sans une mulUlude qui l'écoute (i).
L'auditeur venoît entendre on discours j mais dès qu'il paroît , l'orajleur le prend à parUe : il l'accuse , il le confond : il lui parle , tantôt comme son confident , tantôt comme son médiateur , tantôt comme son juge. Voyez avec quelle adresse il lui dévoile ses scntimens les plus cachés , avec quelle sagacité il lui révèle ses pensées les plus intimes , avec quelle force il anéantit Ses excuses les plus séduisantes. Le coupa-, ble se reconnoît : uiie attention profonde ,l'effroi , la confusion , le remords , tout annonce que l'orateur a deviné , dans ses
(i) Orator sine muUiludipe audiente éloquent esse non poteti.^ Bnitus- 338>.
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mécliiations solitaires , le secrei des consciences. Alors , pourvu qu'aucune saillie meénieuse ne vienne émousser les traits de l'éloquence chrétienne et refroidir celle sainte émotion des cœurs , la parole évangélique se gravera plus avant et achèvera son œuvre. Vous verrez encor, il est vrai, dans le temple , des milliers d'auditeurs } mais il n'y aura plus qu'une seule pensée , un seul iniérét , un seul sentiment ; c'està-dire , Dieu et le pécheur , ou plutôt le repeniir et la clémence. Je me trompe : le ministre de la parole , devenu ainsi un ange de réconciliation , se confondant avec son auditoire , qui réagira puissamment sur luimême , mêlera dedouces larmes de joie aux fileurs attendrissants de l'amour , qui scpleront le pacte solennel de la miséncorde ; et tous ces. individus réunis reproduiront devant vous , pour l'honneur immortel d'un si beau ministère, l'homme idéal que l'orateur avoit présent à sa pensée pendant la composition de son discours.