‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 19 sur 73 · IV. Des avantages de torateur qui s'étudie lui-même · texte numérisé non relu

IV. Des avantages de torateur qui s'étudie lui-même

Mais oiïi chercher cet homme abstrait ,cet interlocuteur ficùf , ainsi formé de tous ces traits divers , sans s'erposer à peindre un être chimérique ? Où trouver ce fantâme , cette espèce de simidacrc d'atelier , dans lequel tous peuvent se reconnoitre , sans qu il ressemble in dividuellemenlà personne ? Où le trouver ? Dans votre propre cœur.

D,c,l,z..bvG00gIf

SÛR I. ÉLOQtKBcE. Q

Descendez-y souvent , parcoarez-«n tous les replis : c'est ià que vous découvrirez , et les nrëiexles des passions que vous voulez combattre, et l'origine des foiblesses et des contradictions que vous devez nous développer pour nous en guérir, Mas»illoii avouoit sans détour que c'étoît celui de ses livres qui l'avoil le plus instruit ; et le peintre le plus fidèle du cœur humain , l'éloquent et pieux Racine , se vit honoré' du Jilus digne éloge que puisse obtenir un écrivain moraliste , lorsqu'après avoir entendu ces deux vers de les cantiques :

Mon Dieu ! qaeUe guerre cruelle ! . .

Je trouve deux liommes en moi.

Louis XIV dit aussitôt : Je cannois bien ces deux hommes- là.

Il faut donc rentrer ainsi en soi-même pour être éloquent. Aussi les premières productions, d'un jeune orateur sont -elles ordinairement trop recherchées , parce que son esprit, toujours tendu , fait des eflorts continuels , sans oser s'abandonner jamais h la simplicité de la nature , jusqu'à ce que l'expérience lui apprenne que , pour atteindre au sublime , il est bien moins nécessaire d'exalter son imagination que de se recueillir profondément en soi-méine et dans son sujet. Si vous avez médité les livres saints j si vous avez étudié les hommes ; si vous avez bien lu les moralistes , qui ne sont pour vous que des histotiens ;, si vous vous êtes familiarisé avec la langue des orateurs, peignez-nous ensuite vos pro[«res combats , vo&

10 XBSÀl

foîblesses , vos inclinatioiu j vos inconséqueaces : c'est le secret de la nature hn-* maine que vous allez nous révéler. Faites sur vous-même l'épreuve de votre éloquenoe .

Devenez , pour ainsi dire , l'auditeur de vos propres discours , et , en anticipant ainsi sur l'ciTet qu'ils doivent produire , vous tra* cerez y sans les altérer jamais , des caractères frappans } Vous nous subjugneres pax one suite de ces mouvemens et de ces ta* bieaux qui entraînent l'auditoire , dcmt te silence attentif et profond atteste que l'orateur est dans le vrai , et qu'U a saisi l'accent et la langue de la nature. Vous verrez que, malgré les nuances qtd les distinguent, tous les hommes se ressemblent inlérieuremeot , et que leure vices sont uniformes ,

Earce qu'ib dérivent toujours ou de la foilesse > ou de l'intérêt , ou de l'orgueil , et surtout de l'orgueil ; car la première et la plus dominante de nos passions n'est pas l'intérêt personnel > dans le sens qu'on attache vulg^iremurt à ce oiot , mais l'amour^ frame <^ en triomphe presque toujours.

Enfin , vous ne mettrez tien de vague dans vos peiutiu?es ; et pins vous aurez appro- ■ fondi les sentimens de Votre propre cteur , mieux vous retraçais l'histoire du creiu?

humain.

V De la maniéré de préparer les compo' jïtions oratoires.

<ïes principes généraux hoa% iOfiuÛîsans.

11 faut donc passer aux détails , et appliquer

L,.,l,z<,.t,C00gIf

tUR L'iLOQVSIfCE. II

les règles de l'an à la composition d'un discoors. C 'est une gtande et iongertase entreprise , dit l'orateur romain , d'oser parler seul au milieu dune nombreuse assemblée qui vous entend discuter les plus importantes ejjair tes \ cér il n'y a presque personne gai ne rematyàe plus finement et avec plus de rigueur les défauts que les beautés de nos discours i et on nous juge toutes lesjbis que nous parlons en puMit(f)- £n efïet , outre le talent naturel que l'éloquence exige , et auquel le traTail ne supplée jamais , tout orateur qui Teut salisfaii-e son auditoire est obligé aaiouter il l'instruction qu'il A puisée dans ses études préliminaires , une connoissance très approfondie du sujet qu'il se propose de trai- 1er , et qu'il est et doit être supposé connoître mieux que ses auditeurs. PI us il l'aura étudié à loisir , plus il s'assurera d'avantages sur eux ei de confiance en lui-même , pour en faire l'objet d'im discours public. Qu'il le médite donc long-temps , s'il veut en pénétrer tous les principes et en découvrir tous les rapports. C'est [lar ce travail piéalable que 1 on fait Othas , selon rexprcssioo de Gicéron, d'une forêt d'idées et de choses

( I ) Magnum quoddam est onus atque mtnfus suseipere atque profiteri se dise , omnibus , filentiius unum maximis d&r»bus , magno in conventu ftomt'num , audiendum. Adest onim fera nemo qsin ncutiùs aique acHùs viità îh dîcetite quant recia videat : quolies enim dicimus t tolioi da Habit judicatur, Brutut. 27. I35.

IS ÏStAI

(i) , qui f en s'accmnulant , donnent à l'O'^ rateur je ne sais quelle impatience d'écrire , ou plutôt un invincible besoin de déclamer Eeul , dans le silence même des nuits > ses heureuses et soudaines inspirations , et qili rendent ensuite la matière plus abon-; dante , et la composition plus ncbe , plus rapide et plus pleine. Mais , pour nétre point appauvii ou détourné par d'importunes réminiscences après ces instansde création , il faut écrire à mesure gue l'on produit, et tenir ainsi son imagination toujours en baleine et toujoiuv libre daus sou essor, en ne l'exposant k aucune distraction par les dépôts divers qu'elle Seroit chargée de surveiller, si elle tes confioit à la mémoire. Ce sont deux facultés qu'on ne peut employer à la fois , sans les .-moihiir l'une et l'autre ^ et de là vient que pour improviser avec succès , il faut s'abandonner k la verve du moment , et se défendre en toute rigueur de préparer d'avance une seule phrase.' Quand on a ainsi rapproché les principales

Preuves, qui sont comme les matériaux de édifice, on se rend bientôt maître de son sujet : on eu fait aisément la distribution oiatoire , et l'on entrevoit déjà de loin l'ensemble du discours à travers ces idées détachées , qui deviendront des masses régulières * dès qu'une cambinaisoit oratoire Tes réunira Cette ordonnance coûte peu à l'o-

[i) Silva rerum ac sententiarwn comparanda est. De Orat. ag.

U.,r,l,z<,.f,G00gIf

SUR l'éloqckitcb. i3

rateur ; car le discBurs , dit Fénélon , est ia proposition développée , et la proposition est le discours en abrégé (i).

Au moment ou j'maique celte mélbode de travail , je m'y conforme , et j'en recueille le fruit. Le dépôt de mes notes et de mes idées de réserve est sous mes yeux.

Ces réflexions détachées que me suggéroient mes lectures , sur les prmcipes ou sur les compositions de l'art oratoire , et que je

I'etois dans ce cahier , sans ordre et sans iaisou ; viennent se placer ici d'elles-mêmes sous ma plume. Si toutefois, malgré cea firovisious , vous éprouvez en écrivant la assitude et les langueurs d'une imagination refroidie , sortez aussitôt de votre retraite , et ne perdez pas plus de temps , selon le langage des anciens , à vouloir écrire malgré Minerve. Une conversation de choix est un stimulant plus prompt et plus actif qu'aucune lecture qui seroit de commande et non pas d'instinct. Allez donc vous délivrer de cette sécheresse d'esprit , dans les entretiens d'un ami éclairé qui partage vos étades. Sa présence et vos entretiens intimes agrandiront la sphère de vos concepûons solitaires. La stérilité , qui n'est que le sommeil du talent , cessera bientôt. L'inspiration vous sera rendue. Vous trouverez, dans un instant de verve , ces raisons , ces images , ces pensées fécondes que vous cherchiez vainement quand vos ressorts intellectuels étoient détendus. Vous vous écrierez

(i) Lettre s^r l'Éloqueoce,

L,.,l,z<,.t,C00gIf

l4 BSSll

alors comm« le favori des Muses, au moment où sou g^nie poétique revient l'inspirer : Deus f ecce ueus ! et dans cet accès d'efTervesceoce et d'e&tliousiasme , votre imagination électrisée enrichira vos tableaux d'une multitude de traits heureux qui auroient échappé ^ vos méditations dans la solitude du cabinet.

Page 1