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SDItL'étOQCESCE. 77
dans les campagnes de l'Âunis et de la Saintonge. Depuis saint Vii{cent de Paul , qui s'étoil signalé par de grands succès, nous avons eu plusieurs missionnaires renommés en France ; mais , soit que leurs sermons fussent improvises , soit que ces compositions , séparées de l'action et de l'organe qui eti cachoient les rïéelîgences et en formoient le prestige , n'aient pu soutenir la nudîlé de l'impression , leurs taléns sont morts avec eux ; et toutes ces réputations viagères ont dû s'éteindre avec les gêné- ' rauons contemporaines , puisqu'elles n'ont eu pour appui et pour garantie que le souffle évanoui de la parole. Nous n'avons encore aucun ouvrage classique pour ce ministère , qui a été beaucoup plus ei beaucoup mieux cultivé en Italie. Le Parfait Missionnaire écrit n'existe donc pas encore dans notre littérature sacrée , pour les jeunes orateurs qui voudroient suivre cette carrière. Si jamais la Providence nous destinoil un pareil modèle , ce ne seroit probablement pas à Paris qu'il se formeroil ; car un grand talent de cet ordre , qui n'arriveroit point déji , exercé et même célèbre dans cette capitale , y prendroit infailliblement ufle autre direction.
Vhoihme dé ce siècle le plus justement
S roué panni les missionnaires français , t. Bridaine , étoit né avec une éloquence populaire , pleine de verve , d'images et de mouvemens. Nul n'a possédé aussi éminemment que lui le rare talent de s'emparer d'une multitude assemblée. U avoit un si
^ £98it
puissant et si heureux organe , qu'il rendoit croyables, tous tes prodiges que l'histoire nous raconte de la déclamation des anciens ( . et il se faisoit entendre aussi aisément de
dix mille personnes en plein air , que s'il eût parlé sous la voùie du temple le plus sonore. On remarquoit dans tout ce qu'il di-
soit une éloquence uaiurelle qui jaillissoit des sources du géuie ; des élans dont la vigueur agreste découvroit plus de talent et plus d'idées que l'indigence superbe de l'imitalion ■, des tours naturellement oratoires: des métaphores très hardies ; des pensées brusques, neuves et frappantes { une élocution irè» simple , mais assez noble dans sa popularité ; un art parfait d'exciter et de soutenir l'attention du peuple , qui ne se lassoit jamais de l'entendre ; des apologues ingénieux , attachans et quelquefois siU)Umes , le secret merveilleux d égayer pieusement ses auditeurs et de les'faire pleurer à volonté ; l'accent de rindu]genco> mêlé aux cris déchirans d'une indignation douloureuse ; tous les caractères d'une riche imaginatîtm j des beautés originales et inconnues , que les règles des rhéteurs n'ont jamais devinées ; quelques traits ravissans , parfois même des morceaux entiers traités avec un soin qui tempéroit son imagination , et dans lesquels la régularité de sa composition atùédissoit sensiblement sa chaleur ordinaire. On peut se souvenir encore de lui avoir entendu répéter le début du premier sermon qu'il prêcha dans l'égUse de Saint-Sulpice» à Paris , en ijSi. I4 plus
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Btrn L éloqdeUcei Jjq
baulc compagiirc de ta capitale voulut l'entendre par curiosité. En arrivant J^ la chaire , Bridaine aperçut dans l'assemblée plusieurs évégues , un grand nombre de personnes décorées , une fouie innombrable d'ecclésiastiques 5 et ce spectacle , loin de l'intimider , lui inspira l'exorde qu'on va lire, et qui, dans son genre, ne paroîtra peutêtre pas indigne de Bossuet ou de Demos^ thène.
« A la vue d'im auditoire si nouveau pour « moi , il semble , mes frères , que je ne « devrois ouvrir la bouche que pour voua f demander grâce en faveur d'un pauvre K missionnaire , dépourvu de tous les talens I que vous exigez quand on vient vous parn 1er de votre salut. J'éprouve aependant « aujourd'hui un sentiment bien dilîérenl ) « et si je me sens bumilié , gardez-vous de « croire que îe m'abaisse aux misérables in- « quiétudes de la vanité i comme si j'étois « accoutumé à me prêcher moi -Jmeme !
« A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel * pense jamais avoir besoin d'excuse auprès « de vous 1 car , qui que vous soyez , vons « n'êtes tous comme moi , au jucement de « Dieu , que des pécheurs. C'est donc uni- « quemenl devant votre Dieu et le mien que « je me sens pressé dans ce moment de frap- « per ma poitrine. Jusqu'à présent j'ai pu- « blié les justices dii Très - Haut dans des ■ « temples couverts de chamne. J'ai prêché « les rigueurs de la pénitence à des infor- > tunes dont la plupart manquoient de pain \ K J'ai Annoncé aixx bous habîtans des çaœ^
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So X s s'il
« pagnes les ventés les pluïl eflrayatites dc « ma religion 1 Qu'ai-|e lait ? Malbeureax !
« J'ai conlrîsté les pauvres , les meilleurs « amis de mon Dieu ! j'ai porté l'épouvante <i et la douleor dans ces àmes simples et « fidèles que j'aurois dû plaindre et conso- « 1er ! C'est ici , où mes regards ne tom-
■ b'ent que sur des grands , sur des riches y « sur des oppresseurs de l'humanité souf- « frante ou sur des pécheurs audacieux et
■ endurcis i ah ! c'est ici seulement , au
■ milieu de tant de scandales , qu'il falloit « faire retentir la parole sainte dans toute « la force de son tonnerre , et placar avec « moi dans cette chaire , d'un calé la mort M qui vous menace , et de l'autie mon grand « Dieu qui doit tous vous juger. Je tiens « déjà dans ce moment votre sentence à la
« main. Tremblez donc 'devant moi, hom- .
a mes superbes et dédaigneux qui m'écou- • tez ! l'abus ingrat de toutes les espèces M de grâces , la nécessité du salut , la cer- « titude de la mort , l'incerlitude de cette « heure si effroyable pour vous , l'impéni- « tence 6nale , le jugement dernier, le pe- «til nombre deselus, l'enfer, et par-des- « sus tout , l'éternité 1 l'étemilé 1 Voilà les « si^ets dont je vieij^ vous entretenir , et « que j'aurois dû sans doute réserver pour « vous seuls. £h ! qu'ai-je besoin de vos « suffrages , qui me damneroient peut-être' « sans vous sauver.? Dieu va vous émouvoir, a tandis que son indigne ministre vous par« a lera ; car j'ai acquis une .longue expé- « lieDce de ses miséricordes. C'est lui-même,^
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SUK LiLOQOBN C E.- 8l
« c'est lui seul qui , dans quelques instans , « va remuer le fond de vos conscîences.
« Frappés aussitôt d'efiroi , pénétrés d'hor- ■ reur pour vos iniquités passées , vous vienff drez vous jeter entre les bras de ma cha> « rite , en versant des farmes de'componc- " tien et de repentance 5 et à force de rea mords, vous me trouverezassez éloquent.»
Qui ne sent , en lisant et après avoir lu un pareil exorde, combien cette éloquence de 1 ame est au-dessus des froides prétentions dubel-espri^t moderne ? En s'excusant, pour ainsi dire , d'avoir prêché sur l'enfer dans les villages , Bridaine regrettoit apostoUquement d'avoir été trop menaçant ou trop sévère au milieu des pauvres et bons liabitans des campagnes : il se meltoît par ce zèle courageux à sa véritable place ; il prenoit hautement sur son imposant au<^toire tout l'ascendant qu'il avoii à craindre lai-méme ; il exerçoit dès son début toute l'autorité qui appartenolt à son ministère , et il préparoit amsi fous les coeurs aux terribles vérités qu'il se proposoit d'annoncer. Ce ton mâle et fier avec mesure lui donnoit le droit de tout dire. Plusieurs personnes dienes d'en juger ont encore présens àleur mémoire quelques traits de son sermon sml'éternité , où.il avoit pris pour texte ce verset des psaumes : Annos œiemos m mente habui , et qui étoit (hvisé en trois points : Il Y a une éterniU ' nous touchons à l éternité ■■ BOUS sommes les maîtres de notre éternité. Une tradition récente nous a conservé le souvenir de lefûroi prodigieux qu'il répando^i
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8l EESit
dans l'assemblée , lorsque , mêlant , selon •on Osage , des comparaisons populaires ei frappantes à des conceptions suLlimes , il s'écrioit L « Eh ! sur quoi vous fondez-vous « donc , mes frères , pour croire TOlre der- « nier jour si éloigné ? Est-ce sur votre jeu* « nesse ? Oui , répondez-vous : je n'ai encore « que vingt ans, que trente ans. Ah I vous « vous trompez du tout au tout, ^on , ce o n'est pas vous qui 'avez vingt ou trente « ans : c'est la mort qui a déjà vingt ans, «-trente ans d'avance sur vous , trente ans « de grâce que Dieu a voulu vous accorder « en vous laissant vivre , que vous lui devez , B et qui vous ont rapproché d'autant du « terme où la mort doit vous achever. Pre- « cez-y donc garde , l'éternité marque déjà « sur votre front l'instant fatal oii elle va « commencer pour vous. Eh ! savez-vous ce « que c'est que l'éternité ? c'est une pen- « diJe dont le balancier dit et redit sans .« cesse ces deux mots seulement dans le R silence des tombeaiix : Toujours , jamais ! « Jamais, toujours ! Et toujours 1 Pendant « ces effroyables révolutions , un réprouvé « s'écrie ; Quelle heiu-e est - il ? Et la voix « d'un autre misérable lui répond , l'éler- R nîté ! » L'organe tonnant de Bridaine ajoutoit , dans ces occasions , . une nouvelle énergie à son éloquence ; et l'auditoire , accable par l'impétuosité de son acûon et la puissance de ses iîgures , éloit alors consterné devant lui. Le silence profond qui régnoit dans l'assemblée , surtout quand tl' {H-èchoit, selon sa coutunje , à l'entrée ^
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StlRJ.' ÉLOQUENCE. 83
la nuit , étoit interrompu de temps en teinps par des soupirs longs et lugubres , qm partoient à la ibis de toutes les extrémités du temple , dont les voûtes rcleuiissoient enfin de cris inarticulés et de profonds gémisseœens. Ces accens d'une douleur sourde et étoufTée se démêloicnt dans le lointain , au milieu des agitations du remords qui faisoit éclater bientôt son action secrète et profonde surlesconscicnces, pai- les coups soudains et redoublés dont chacun frappoit alors sa poitrine. Orateurs , qui ne songez qu'à votre senle renommée , reconnoissez ici votre maître ! tombez aux pieds de cet homme apostolique , et apprenez d'iin missionnaire ce que c'est que la véritable éloquence ! Le Peuple ! le peuple ! voilà le Téritable , le premier juge de votre talent , et , dans votre carrière , l'infaillible et suprême dispensateur de la gloire !
Bridaine trouvoit dans son zèle même , l'art mcrYcilteiix de se concilier , de soutenir et de ranimer l'attention de la multitude pendant toute la durée de ses plus longs sermous (i). il savoit en varier .sans cesse le
(i) Quand ses conférences exc^oient la mesore . ordinaire , il profîtoit des interralles de repos qui eii ' E^paroient les différens points , pour soulager et rani- ' met l'a^tenlion far des cantùjues spirituels qui fai- " soient briller dans un autre genre sa très belle voii, et qne le peuple répe'toit en chœur. D'aulies fois il béoissoit hautement le ciel ^ en remerciant et en félicitant ses innombrables auditeurs del'atlenlion pieuse
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ton el la couleur , pour mieux fixer l'intérêt de son auditoire. A la suite de ses tirades les plus véhémentes ou les plus pathétiques , il prenoit tout à coup un air calme : il changeoit de marche et de route pour arriver à son but ; et ce relâche apparent n'étoitgu'un nouveau moyen oratoire d'enfoncer plus avant , et de retourner dans tous les sens te trait dont son éloquence cach'oît et augmentoit ainsi la force , en le poussant au fond de tous les cœurs. On verra dans un moment sa théorie en action. Cette espèce de délassement de l'orateur missionnaire préparoit ainsi l'auditoire , par un court intervalle de repos , au récit très adroit et 1res intéressant d'ime allégorie parfaitement adaptée k son sujet , sans qu'on pût soiipçonner jamais son intention , avant le dénouement de l'espèce de drame dont il se réservoit le secret. C'étoient des apologues qu'il tiroit d'une allusion ou d'une parabole
■-avec hquelle ils daigaoient l'enieudre ; il en rapport toit toute la gloire i Uar amour pour U religion ; il disoit qu'il n'avoit jamais vu nalle paît la parole de Dieu ^utëe avec plus de respect et de foi; qu'il en ^toit édifié et consolé ; qu'un pareil recueillement loi donnoit-ia plus haute idée de son auditoire et de son ministère , et devenûit pour laî-m£me une insiractioo dont il conserreroit toujoun le. souvenir. Le peuple o'étoit pas insensible au compliment , et se montroit vivement satisfait de l'honnéieté'du missionnaire , dont le sermon ëioit ensuite toujours tr<m court Ji son gré. ( Voyez, ^ la fin du volume , u B«te n* 3. )
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SDK LÉLOQtJEIlCE. 85.
de l'Écriture , des voyages des Uissious Étraugères , de la Vie des Saiuts , de l'Histoire £cclésiastic[ue , de son imaginaliqn , ou de sa mémoire toujours inépuisable* en .ce genre si propre à piquer la curiosité des auditeurs , et dans lequel il savoît être fa- * milier avec éloquence.
Je peux en citer un exemple qui ne manquoit jamais de produire un 1res grand effet dans sa conférence sur la communion indigne.. Après avoir tonné avec toute la ' puissance de son zèle , de son talent et de son organe , contre les sacrilèges , il s'arrétoit ; il se séparoit , pour'ainsî dire , de son auditoire : il regard!oit fixement l'autel en levant ses deux mains' jointes : il semUoit absorbé dans le respect et dans la douleur devant le tabernacle. Ce silence frappoit encore plus que ses paroles ; il l'interrompoit tout à coup , en disant lentement , les yeux fermés , avec cette demi voix qu'il savoit si bien affoiblir , au lleji de la rendre plus sonnante , quand il vouloit commander une grande attention : Les aveugles / les ingrats .' Que leur dirois-je de plus , s'ils
ne partagent pas deux-mêmes les transes de
ma foi? « Dieu , poursuîvoit-J en s'as-
K seyant ou plutôt en paroissant succom- K ber à son abattement , Dieu réveille en ce « moment dans mon esprit le souvenir d'une a histoire édîBante , dont vous avez tous « autant besoin que moi , pour soulager voh' tre piété du récit et du poids de ces hor- . M ribles profanations. Il y avoii donc , mes n'frères , très loin d'ici , tliin* une \ille-r[ue ,
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86 ES su
« je ne dois point nommer , pour ne pas s vous faire connoitre les parues intéres- « séee, il y aToit, dis-jc, un jeune homme « d'une tres grande famille , d'une parfaite ■ conduite , de la plus belle espérance , et « qui jouissoit dans tout le pays de la meîl- « leure réputation. Cetoit un £ls umque > connu par son excellent cœur , et qui ial- « soit la gloire et les délices de ses parcns, * Il arriva que d'autres jeunes gens de son « âge , avec lesquels il n'avoit aucune liai- H son , se compromirent , de la manière la « plus grave , dans une ir^ mauvaise affaire o avec sa propre famille , qui voulut absobi- « ment en avoir justice. On leur fit donc « leur procès , qui fournit bientôt assez de « preuves pour les pouvoir fous condamner < a mort. La désolation étoit universelle « dans la vQle , où ils dévoient subir leur « iriste sort au milieu de la place publique. « Notre charitable jeune homme en fut ton* « ché , et ne voyant point d'auire moyen « d'obtenir leur grâce ; poussé par son bon " naturel , il sut si bien s'y prendre , que « par un effort de la générosiié la plus ex- " iraordinaire , il intervint comme partie « principale dans ce procès criminel , en se
* substituant lui -même à celte troupe de , " malheureux. Ce n'est pas tout. Il faut voua
« dire encore qu'il étoit le fils du seigneur
* du lieu ; il pousss donc la charité jusqu'à « se faire charger judiriguement , et h se
* chargerpar son propre fait de tome la res* « ponsabihié du crime qu'ils avoient con>- ■ mis, paroissant ainsi Tonique criminel aux
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EVB l'éloquence. 87
« yeux de la justice ^ de sorte que les juges B ne vireut plus et ne durent eneclivement K plus voir que lui seul à poursuivre et à ■ K punir.
« On l'admira , on le plaignit. Mais la ri* « gueur des formes et la letlre de la loi obU- H aèrent les magistrats de prononcer contre " fui , quoique a regret , un arrêt de mort.
Ce fut une consternation générale. Xe jour « de l'exécution est 6xé au lendemain. Par « une disposition de la Providence ,. au mo- « ment ou le bourreau arrive sur la place " pour préparer 1 echafaud , it est frappé a lui-même de mort subite en présence de « tout le peuple. On s'écrie sur le-champ « de tous les côtés que c'est une déclaration ^ • manifeste du ciel , et qu'il faut absolu* « ment faire grâce au pauvre patient , vie* « time volontaire du dévouement le plus
■ héroïque. Tous les cœurs déchirés pouss sent à la fois le môme cri en sa faveur.
■ Mais tout à coup un autre jeune Homme <■ fait entendre sa voix au milieu de la mula titudc : c'étoil précisément l'un des com- " pUces impliqués dans le même procès cri'- « minel , et auquel un si beau sacrifice ve-
■ noit de sauver la vie. Personne ne se pré- « sente , dit-il , pour dresser l'échafaud :
" eh bien ! je prends sur moi ce soin. Il n'y a a point de bourreau 1 j'en ferai les fonc* « tions , et je me charge du supplice. Tout
■ le monde frissonna d'horreur , comtne " nous tous tant que nous sommes ict pré- <■ sens , en entendant une proposition si barc bare , que les juges n'éioient pas en droit
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88 Essii
« de rejeter. Il semîtdonc k l'œuvre, etia « sentence fut exécutée. Vous frémissez , « mes frères 1 ^ la bonae heure ! Mais je « suppose *que vous me comprenez. Ce jeune M homme si intéresiant qui vient de mourir « en quelque sorte devant vous pour le salut •I de ses frères , savez-vous qui c'est ? C'est «I Jésus • Christ en son état de victime tou- « jours vivants dans le sacrement de l'eutf charistie ! £t ce bourreau dofBce , ce « bourreau volontaire , qui est il P C'est vous « tous , pécheurs sacrilèges qui m'écoutez, « Jesus-Christ , votre rédempteur et le mien , « s'étoit donné pour vous une seconde vie 1 par le testament et par le prodige de son û amour. Il scmbloit pour toujours à l'abri ' « d'une nouvelle mort dans ce tabernacle.- « C'est votis tous , malheureux Judas , c'est « vous qui ayez renouvelé son, supplice « après sa résurrection ; c'est vous qui , par a Vos communions en état de péché mor- • tel, avez dit > sinon en paroles, au moins « par le fait , ce qui est pis encore ; Tirez « Jésus Christ du fond de ce sanctuaire où " il est caché sous les voiles cucharisti- B ques : livrez-le moi sur cette table sa'mte : " c'est moi qui vais le sacrifier de nouveau : « c'est moi qui veux élever de mes mains « sa croix sur un autre Calvaire : c'est moi « (fui me charge d'être sOn bourreau 1 »
Un prédicateur \ la mode se donneroit làen de eardc de hasarder un pareil mouvement d'éloquence, si son taleht lui -en suggéroit l'idée \ mais heureusement Bridaine osoît être sublime, Ces suppositions oratoires
SUR LiLOQUESCE. 8g
oratoires réussissent toujours , .et font un merreiUeux eHet dans la chaire. C'est L'une dêft parties' les plus brillantes de l'abbé Poulie , qui s'enrichissoit k propos de ces hypothèses si favorables aux orateurs. En- .
tr autres exemples de son art et de ses succès dans l'heureux emploi de celte figure , on peut Toir , dans son sermon sur la parole de Dieu , le parti qu'il sait en tirer , en se demandant k lui-même , et en développant ce que pourroit penser du ministère évangélique un sauvage à qui notre religion et notre langue seroient inconnues , et qui cmreroit tout à coup dans le temple , s'il Touloit deviner l'objet du discoiu-s par l'émotion du prédicateur et par l'indifférence ■ de l'auditoire, « Cet infidèle , dit-il,, ne « s'imasineroit-Upas, envoyant le prédica- • teur SI ému et les auditeurs si tranquilles , « que c'est ici un criminel dé)à condamné,- « qui tâche par toutes sortes de moyens « d'attendrir et de fléchir une nuiltitude de « juges insensibles à son infortune ? » Cet apologue , rendu en quelque sorte magique par l'acûon de Toratenr , ezcitoit une commotion d'enthousiasme dans l'assemblée ; j'en indique ici le trait principal sans oser en rapporter l'ensemble , si près de la véhémence dramatique de Bridaine , qui en éclipseroit trop l'éclat.
XKI. Du choix des sigets.
Le succès de èe genre d'éloquence popu- .Jaire est infaillible , quand on réunit à un Tome I. H
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organe éclatant des poumons assez robustes pour en soutenir l'énergie , -et un tact assez délicat pour en éviter les écueib ; d'où il faut conclure qu'il y a une étrange 4 et fatale méprise à rejeter ou ministère sacré ces sujets eflrayans qui allument l'imagination du prédicateur comme des auditeurs , et mettent à la fois en mouvement toutes les consciences. Outre que la religion est fondée sur ces vérités terribles dont ses ministres ne sauroient éluder l'exposition , et qu'on redoute d'autant plus d entendre
au'elles seroient plus efficaces pour opérer es conversions éclatantes ; h. ne les considérer même ici que sous les seuls rapports ' de' l'éloquence et pour l'unique intérêt du talent , je ne connois peint de matières qui ouvrent un plus vaste champ h l'art oratoire , et l'orateur chrétien qui les dédaigne , ou ne sait pas en enrichir ses compositions , i-enonee évidemment à ses plus Êrands avantages. Le véritable beau , le eau idéal de tous les arts libéraux , ne se trouve que dans t'a hauie sphère du culte , de la langue , des idées , des sentimens et des images de la religion.
Mais lorsqu'on présente ces objets de terreur à une assemblée de fidèles , on ne sauroit trop se dire à soi-même qu'il vaudroit mieux laisser tes pécheurs dans l'apathie , que de les précipiter dans le désespoir ; que passer le but , ce n'est plus l'atteindre j que î'Évancile est une loi de charité , et non pas un code de fureur ; que le rigorisme fjésolant d'une morale outrée seroit' un,
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sn» l'éloqdehce. 91
démenit donné par L'orgueil et par l'i^o- .
rance à ceîiii qui a dit que son joug etoit doui et son fardeau léger ; que les hommes étant malheureusement si foibles , et leur nature revenant simplement à son propre fonds toutes les ,fois qu'elle pèche , . leurs fautes doivent inspirer plus de commisération que de courroux ; qu'un prédicateur n'est point le ministre des vengeances du ciel , mais l'heureux interprète de ses miséricordes ; qu'au lieu de rebuter les pécheurs , il doit donc les toucher , les attirer , les ramener par la crainte ^ l'amour , s'interposer entre le juge et les coupables,
Eour obtenir grâce et pardon ^ tous les malcureui qui se repentent avec un coeur brisé de douleur , ne menacer jamais que pour attendrir , enfin tempérer toujours la ligueur de la loi par l'attrait de la clémence. An ! sans doute ^ il scroit trop dur et trop triste de ne faire entendre que des menaces et des anaihémes à des hommes qu'on gagne beaucoup plus sûrement par des espérances et par des consolations !
Choisissez de préférence , mais avcfc cette mesure , et sans craindre qu'ils fassent déroger -votre talent , des sujets religieux et vastes qui vous placent au milieu de la conscience.de vos auditeurs , et qui , en les environnant sans cesse de l'horizon de l'éternité , embrassent tous les grands intérêts de l'homme chrétien. Méfiez - vous de ce\ sujets Intermédiaires qui circonscrivent l'orateur dans des bornes trop étroites , qui ne tiennent h aucim précepte de l'Évangile, Ha
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et qu'on ne' peut lier à la religion jpar les fils les plus miflces qu'à force de subUlité , ou qui rentrent dans totis les autres discours de morale -, de ces sujets frivoles dont la surface paroît brillante*, mais qui ne présentent plus , quand on veut les approfondir , qu une pointe sans base , un angle étroit , des détails trop fins et trop déliés pouiles grands tableaux qu'aimeréloquence, des bienséances plutôt que des devoirs , ou la matière d'une lettre et d'un fragment, mais non pas le fond d'un sermon ; de ces sujets bizarres , qui ne spnt pour la multitude , comme pour l'orateur lui-même, que les jeux d'un esprit K facettes, et font delà mot^e nne pompeuse déclamation à laquelle le cœur est trop étranger pour y trouver sa part ^ de ces sujets philosophiques , également étrangers à la religion et à l'éloquence , plus dignes du portique ou du lycée que de la cn^re évaneelique, étonnée de faire entendre au peuple chrétien des discours auxquels nn orateur cosmopolite n'aoroit besoin de faire aucun cluuigement pour les débiter avec la même convenance dans les mosquées de Mahomet ou dans les pagodes des Indes ; enfin , de ces sujets que Ton croit neufs et piquans , et qui ne sont que recherchés et stériles, et où l'on ne tache de montrer tant d'esprit que parce qu'on est dépourvu détalent.
Dilatez donc , vous dit Bossuet ( i) , dilatet
{\) Daos la cent cinquante et v:
4s vii\é.
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vos ialens du côté du ciel. Il reste encore aux orateurs chrétiens plusieurs beaux sujets-à créer , et ou peut tous les rajeunir , mais il ne faut pas avoir la prétention de les traiter , quand il» ne viennent point se présenter naturellement à l'esprit et solliciter , pour ainsi ' dire , sa préférence par lattiiait et l'inspiration du goût. Étudiez d'abord le caractère dominant de votre génie ; et après en avoir essayé les facultés sur divers sujets de raisonnement, d'imagination, de sentiment , suivez avec constance le genre aùrîl vous êtes le plus propre, et vers lequel . nature elle-même vous atiite } mais, ne craignez point de vous rendre indigent et trivial ensuivant les routes battues. Un orateur fécond découvre toujours de nouveaux trésors dans une morale confrontée avec l'ensemble de la religion , et développée
£ar la connoissance du monde et des onunes.
Efa ! pourquoi hésiteriez-vous de travailler sous de nouveaux rapports des matières qui ont été déjà traitées avec succès ? Seroit-ce parce que nos graihds maîtres s'étant emparés de leurs beautés les plus frappantes , et ayant moissonné ce terrain vierge dans la première abondance du défrichement, ils en auraient assez épuisé la fécondité , poiu: vous réduire à ne pouvoir plus que glaner humblemenfà" leur suite ? Cultivez avec la même ardem* les champs qui les ont enrichis , et tous leur rendrez cette fertilité primitive. Autant vaut l'orateur, autant vaudra le sujet. Soyez de bonne foi :
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si vous ne connoissiez point ces plans lumîneui , ces idées originales , ces tableaux (ouchans , ces rapprochemens sublimes , que vous admirez dans leurs écrits avec tant de justice , les auriez-vous conçus de vous-mêmes ? La supériorité des modèles doit enflammer le génie , au lieu de décourager l'émulation. Si Bossnet , Boardaloue , Massillon , revenoient sur la terre ,
Eeusez-vous que leur talent créateur, emarrassé par leurs premiers chefs-d'œuvre , ne sût pas en enfanter de nouveaux , et que ces immortels orateurs ne parvinssent pomt encore aujourd'hui à égaler leurs plus imposans titres de gloire ? Du génie , du travail et du zèle ! et les sujets qui paroissent épuisés recevront da vos méditations une nouvelle vie ; et l'orateur qui saura être original en imitant ces écrivains inventeurs , renouvellera leurs prodiges en partageant leurs triomphes.
L'apologie de la religion ouvre un champ vaste et fertile i l'éloquence sacrée. C'est un genre en quelque sorte nouveau dont Massillon a su enricnîr son Grand Carême , par ses deux chefs-d'œuvre sur la vérité âe la religion et sur la certitude d'un apeiiir. Mais les jeunes orateurs ne doivent point débuter par de pareils sujets , réservés a la plénitude ' de l'insiruction et à la iaiaturité du talent. Si les sermons ne portoient pas la lumière et la conviction 3ans tous les esprits , ils
{tourroient y affoiblir les fondemens de la 6i. On ne doit jamais se permettre aucun raisoimement foible , aucune solution vacilr
surl'éloqukhce, 95
laQte des difficultés qu'on se propose à soimême , de peur que l'auditeur ne retint beaucoup mieux l'objection que la réponse.^ Bannissez aussi de ces discussions publiques la sécheresse de l'arguineutation , pour y substituer l'éloquence du raisonnement. Ne mésalliez jamais votre ministère apostolique avecl'étalaced'uneéruditionaussiambilieuse que facile a compiler , et avec ces abstractions métaphysiques inaccessibles à l'intelligence commune , et même à la perspicacité des auditeurs les plus instruits, durant le cours rapide du débit oratoire. C'est surtout avec les armes de la charité que vous devez défendre la vérité dans nos temples ^ en vous interdisant sévèrement les diatribes et les injures contre des adversaires ' qu'on n'a janiais besoin d'outrager, quand on sait les combattre.
La manière la plus triomphante de défendre la religion en chaire , consiste surtout à bien attaquer l'incrédulité , en l'environnant sans cesse des contradictions , des inconséquences , des absurdités , de Timmoralite , des désastres publics et personnels ; inséparables de ses vains systèmes. Cependant quand les réfutations sont courtes et frappantes , elles donnent beaucoup de relief aux victoires accumulées du discours.
Je vais en présenter un bel exemple , qui produiroit un très grand effet dans la bouche d'un orateur sacré ; je le tire de l'admirable explication du troisième chapitre d'Isaïe , par le pieux et savant père Berthier qui , en commentant ce prophète et les H 4
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psaumes dfe David, s'est montré le premier écrivain ascétique du deruier siècle.
« L'histoire nous apprend que des nations « entières ont péri par ces abus , et peut-être ■ n'y a-l-il aucun des anciens empires qui » n'ait dû sa chute à tous ces principes des- K tructeurs. On faisoit illusion an peuple « juif; on lui disoit que des nations idolâ- « très étoient florissantes ; et qu'il pouvoit « jouir des mêmes avantages , en abandon- « nantie culte du vrai Dieu. W'est-cepas en- « corelàlelangage qu'on lient tousles jours, <i et qu'on ose appuyer de sophismes dans " des livres insidieux ? On n'entreprend x)int de rappeler les absurdités de l'idoâtrie ; mais on tâche de persuader aux « peuples que la religion a causé des maux « sans nombre ; que les nùnistres des autels H ont toujours abusé de leur ministère ,- « qu'il n'y a point de moyen plus sûr pour 1 conserver la paix des États , que de ramett ner les hommes à l'étude de la philoso- « phie ; qu'il n'est jamais amvé . que les « athées ou les déistes aient troublé l'ordre « public ; que le culte de la Divinité , et * surtout la doctrine de l'Évangile , énerve « les esprits et détruit le ressort des pas- <■ slons , sans lesquelles les hommes n eo- « treprennent et n exécutent rien de grand.
■ « En un mot , on prétend ouvrir auk peu- H pies la route du bonheur, en leurenle- « vant la foid'une vie future, la crainte d'un ■ « Dieu vengeur , le respect pour la reli^on « que nous ont transmis nos pères.
R hommes ! ptiis-je m écrier avec le
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sus L ÉLOllnZIICE, g^
« prophète , on vous trompe , on vous séduit « par ces discours aussi artificieux que fria Toles : il ne s'agit pas ici de montrer le « vice de ces raisonncmens : on les a réfua tés cent fois. Je me contente de dire qu'il « n'y a jamais eu de république d'^thees , t parce que la raison a toujours démontré « aux hommes la nécessité de reconnoître « im Être suprême ; que s'il pouvoit exister « une pareille répiÂlique , elle seroit bien-
■ tôt corrompue par les principes qu'on y e admettroit , et par rinsuOisance des lois «1 qu'on préiendroit y établir ; qu'il y a eu « peut-être quelques nommes sans religion ,' K que le tempérament , la vanité, la cramte, la nécessité , ont retenus dans les bornes
■ d'une sorte de sagesse purement hu- « maine \, encore auroit-il fallu examiner de « près les détails de leur vie , pour bien ju- « ger de cette prétendue sagesse : mais en «portant même de ce petit nombre le ju- « gement le plus avantageux , ou ne pour- B roit espérer la lâéme modération de tout « le genre humain qu'on supposeroit tombé « dans l'athéisme ; puisque les passions lift vrées à ellés-illiémes , Je cri de l'amour- « propre non réprimé par la conscience , la a soit de l'intérêt toujours renûssante et « dégagée de toute crainte intérieure , l'em- « porteroient en mille occasions sur les prin- « cipes spéculatifs de la philosophie. Il se> « roit ïisé d'ailleurs de faire voir que - les « crimes qu'on impute à la religion ne sont « nullement son ouvrage j je naurois qu'à « consulter ses livres , ses enseignemcns ,
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M ses décisions authentiques. Tous ces mo- « numens porteat à la paix , à la charité , « à la patience , k l'obéissance , au pardon (1 des injures, à tous les devoirs envers la « patrie , et au zèle le plus ardent pour la « servir. Je dirois que la foi d'une vie fu- « ture rend les hommes humbles dans la « prospérité , tranquilles dans les revers , (c toujours prêts à sacrifier leurs intérêts « pour maintenir l'ordre publie. J'oppose- « rois aux censures calomnieuses des incré- <i dules , la mullitude innombrable de bien- « faits que l'esprit de piété a répandus sur le « genre humain , l'htsloire des actions hén TOïques d'une inûniié de chrétiens dans « tous les siècles , la saj^esse admirable qui <t règne dans toute la léi-islalion évangeli- « que. J'observerois qu'une loi qui comn mande au cœur doit l'emporter , au juge- « ment de tous les sages, sur toutes les ins- « dtutions humaines qui ne peuvent régler « que la conduite extérieure des hommes ; « que l'Évangile seul , avec ses promesses , a peut consoler les malheureux , dont le o nombre est toujours le plus grand parmi « les habilans de fa terre ; . et qu enfin il est « absurde et pernicieux d'ôier aux hommes B un moyen de devenir foncièrement et ra- « (hcalement meilleurs qu'ils ne sont ; moyen « d'ailleurs qui appuie les lois extérieures , « et en recommande l'observation. Quand « même ces lois pourroienl absolument et « dans tous les cas suffire pour maintenir « la probité et la sûreté dans le monde , ce « qui est faux dans la généralité , il faudroit
SUR l'éloquence. qq
« encore recevoir là loi évangélique , parce « que , dans un si grand intérêt , il vaut « mieux avoir deux principes réprlmam , « deux freins qui concourent ensemble au K même but , que de n'en établir qu'un seul:
o La vérité de cette assertion se présente « d'elle-même. »