XXII. Des causes de la décadence de la chaire
On ne sauroit rappeler les immortels monumens et l'excellent genxe de nos orateurs classiques de la chaire , sans avouer et sans .déplorer les erreurs de goût.qui , à la suite du grand siècle , ont sensiblement diminué parmi nous l'éclat de l'éloquence. J'aurois trop d'avantages , si , généralisant ici la question soustous les rapports de l'art oratoire , je mettois en parallèle avec nos grands hommes de cette première cpoque , Fontenelle , La Motte , Marivaux et d'Aguesseau lui-même , qui furent de très beaux esprits , mais qui ne parvinrent jamais h se montrer' véritablement éloquens. On ne peut refuser sans doute un tribut pafticulier d'admiration à la couleur et a la chaleur du style de J. J. Rousseau , qui , malgré ses contradictions et ses paradoxes , s est élevé de nos joiuï à la plus haute éloquence j on ne le contestera pas non plus aux magnifiques pages de Bunon , dont nmagioation pitio- resque , mais trop éprise de l'amour des systèmes , signale beaucoup plus en lui on pOëie qu'un oratetu* , excepté néanmoins . H 6
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lOO ESSAI
dans la neute et tr^ belle cunceptïoQ qai lui montre partout l'homme , au milieu de l'univers , comme le roi de la nature. Mais en me renfermant dans le genre sacré , je ne puis me dâsimuler que depuis* nos étonuans et étemels modèles du dix-sep^ème siècle f l'éloquence est tristement déchue parmi nous dans la chaire , qui étoit son
Elus beau et presque son unique domaine.
t n'est pas diltlcile d'en indiquer les diverses causes , dont l'action réunie devoit être et a été si funeste.
Outre l'affoLblissément toujours croissant des principes religieux , afFolblissement qui n'a cessé de reGoidir depuis la régence , avec l'intérêt du public , l'émulatiou des prédicateurs , et L'enthousiasme que leur inspiroient à la fois leur art et leur ministère ; outre les fatales contestations du jansénisme qui ont éloigné de cette carrière des talens supérieure, en favorisant par nos débats les progrès si déplorables de l'irrélîgion : outre la privation presqu'absolue des granos et nombreux encouragemens qui avoient appelé et exalté les oirateurs du premier ordre dans Cette route , sous un gouvernement créateur qui faisoit naître de grands hommes dans. cnaque genre, en les mettant tous à leur place } outre ces différences de temps et ces causes de décadence que je suis forcé de reconnoître , j'avoue encore que la nature , qui est une ajutre puissance avec laquelle il faut compter , puisqu'en dernière adalyse elle règle tout ; ] avoue , dis-je , avec, regret, «ju'enaccor-
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dant des talens très distingués aux principaux successeurs des oracles de la cVaire,cette même nature ne s'est pourtant pas montrée aussi prodieue de ses faveurs envers la nouvelle génération qui les a remplacés , et qii'elle ne me parc^ pas les avoir dotés , à un si haut degré , des plus heureux dons du génie (i).
(i) Dans son Siècle de Louis XIV , cbap. 33 , intitiâe det Baaux-AftM , Voltaire reconnott tof mellement cette décadence de nos orateurs sacrés ainsi que de tous nos autres ^crirains , ï la mjme époque. Il l'aUribue aniquemeiR à l'épuisement de cnaque genre traité avec succès ^ des hommes de ^nie , et il fait de cette dégéneration une espèce de loi « de la nature- « L'eloipience de la cliaue , dJt-U , et f surtout celle des oraisons fitnèbres , sont dans « le même «as ( d'épuisement. ) Lés Térités morales « u&e fois annoncées avec éloquence , les tableaux < des misères et des faiblesses humaines , des vanités t de la grandeur, des ravages de la mort , étant faits
■ par de^ mains habiles • tout cela devient lieu comr « mun. On est réduit k uniter ou k s'égarer , , . Ainfi « donc le génie n'a qu'un siècle, après quoi il f^ut H qu'il SEcinÈBE. -* Il ajoute que vers le temps de « la monde Louis XI f , ta nature sembla se
■ reposer, s C'estparler de la nature en poète et non pas en métaphysicien. Je ne croû nullement que les dons du génie épuisent la nature , qu'ils lui coûtent même le moindre effort , et qu'elle ait besoin de repos pour les reproduire. Je crois eucore moins que le génie loit ainsi condamné par la nature k dégénérer après un siècle de gloire. Je ne crois, pas non plûa que les vérités morale* , qu'un orateur peut ti«iter sous taat d'innombrables rapports , partagent l'épuisement très réel des combinusoiis dramatiques , quand
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Si cette infériorité de moyens est incontestable, QOmme jele crois, elle ne suffîtque trop pour expliquer la décadence de la chaire , qu'elle rendoit inévitable. Il faut
tiourtant y ajouter que les prédicateurs céèbres du dis-huitième siècle , qu'on ne doit jamais comparera leurs prédécesseurs, mais dont la plupart étoient nés avec assez de sagacité et de justesse d'esprit pour pouvoir se distinguer dans une autre carrière littéraire , se mirent encore par leur propre faute .dans l'impossibliité la plus manifeste de les égaler; £n effet , ils n'eurent malheureusement plus en partage ce goût du beau , ce goût simple , naturel ; maie et sain ,' ce bon goût de l'antiquité , pour laquelle la vraie beauté éioii la force , et qui n accordoit ^e du dédain- ou du mépris , soit au style guindé, tendu, épigrammatique, où chaque phrase ( car on ne peut pas dire chaque période) montre l'ambitieuse recherche dun trait fin et brillant , soit au tourment que se donne un rhéteur pour exprimer avec emphase' et prétention des idéc^subtiles , faus-
les tableaux tuit été faits par des mains habiles. Enfin il me lembte que la composition ixi oraisons funèbres surtout , biea loin d'Itre la jiartie de 1'^ loqoeace sacrée la plus prompte à s'épuiser , comme Voltaire le prétend , est au contraire , par la diversité Aa caractères > des talens, des intéréls , des 4xal3, Acs rebtioni , des éviaentem et des circonstances , le plus inépuisable des genres oratoires , celui de tous -ou'il est le plus facile de varier, et [«r conséquent oc rajeanir en cbaire.
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>es , vagues ou communes. Journellement répandus dans la société, où l'on peut devoir sa fortune à celte sagacité laborieuse qui rend un homme utile ( i ) , mais où le talent ne gagne rien pour sa gloire, ils ne tirent plus une étude aussi approfondie de la religion, de l'ancienne et sa-vanie Uitératore ; distraits par d'autres travaux ou par d'autres fonctions ,' ils ne se consacrèrent plus si exclusivement à un geure et à un ministère qui exigent , au mouis pendant les dix premières années , l'entièle application de l'orateur qui veut s'y dévouer. JJes différences si dér plorables durent donc tes rcjcicr à une distance, encore plus grande de leurs modèles.
Mais quand on a levé l'appareil d'une plaie , il faut fa sonder dans toute sa profondeur.
Disons donc ici la vérité tout entière. Nonseulement ce beau ministère est ainsi déchu dans notre siècle de sa premiÈre splendeur ; mais encore il me semble évident , ponr tout juge impartial qui a bien étudié cette période littéraire , que nos nouveaux orateurs sont aussi restés au-dessous d'eux méme» : je veux dife au dessous des talcns.
que leur avoit départis ia nature, et qui leur eussent césure une tout autre renom* mée , si , contioissant mieux les dons du ciel > ils avoient su ou voulu en faire usage. C'est une vérité d'autant plus importante à développer , qu'aucun cntique ne l'ayant
■ (i) Voltaire , daat son Siècle de Louis Xlf^ , catalogue des écrivûai > art. de 'Valincourt.
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aperçue iusqnà présent , on sera peut-être surpris de la singulière époque et de l'étrange cause que je Tais assigner à la décadence de la cuaire.