‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 33 sur 73 · XXIII. Du Petit Carême de MassUlon · texte numérisé non relu

XXIII. Du Petit Carême de MassUlon

Je croîs donc en découvrir la véritable origine dans la dernière staùon préchée à la cour , avec un applaudissement universel , par l'admirable Massillon , qui devint h. son insu le premier moteur de cette^uneste révolution ,, contre la double autorité de sa doctrine et de son exemple.

En effet , après avoir mis en sûreté son genre d'éloquence et sa gloire personnelle, par son Grand Carême , son Avant , et surtout par ses Conférences ecclésiastiques (i) ,

( En compoMDt ces magnifiques Conférences sur tes Devoirs ecclésiastiques, Pisuuortel évêque de Gterntoat a ouvert parmi noos une nouvelle et superbe route k I'élo(]uenee sacrée. Ses discours sont lucomparablemeut plus oiiginanx et plus riches eu

* idées oeuves et lumineuses «me ses sermous. Ceux qu'il pronociçoit tous les ans devant son clera^ ancmentoient acusiblement de force ot d'éclat, d'année en ann^ , durant tout le cours de sou épiscopat. Aucun de nos orateurs , dont les ouvrais ont éxé livrés à l'impression , ne l'a encore suivi dans cette belle carrière. Son zËle épiscopal semble y airàa entièremeut changé sa méthode , sa manière et même la nature de son talent. Ce n'est fJus l'indulgence et l'onction , c'est l'autorité , c'est la vigueur , c'est l'éoerj^e <pli dominent dans ces conférences. MassillJn

- prédicateur est doux et pathétique } mais Masstlloti '

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^ches collections de chefs-d'œuvre qui dureront autant que notre langue , et coutri-' bueront à la perpétuer , MassiUon , h peine nommé sousla régence à l'évéché de Clermont, fut invité à prêcher , en 1718 , dans la chapelle du palais des Tuileries , en présence de Louis XV , âgé de huit ans , les premiers sermons que ce prince ait entendus. L'âge du roi fit réduire cette station à une simple dominicale , que le régent suint très exactement , et qui devint un spectacle nouveau que la religion et l'éloquence semblèrent dontier alors aux derniers courtisans de Louis XIV , comme la clôture de ce beau règne.

Hassillon , chargé d'une nùssion si délicate et si glorieuse , craignit que ses anciens sermons , tant admires par l'ancienne cour , ' ne parussent trop longs , et même déjà trop ascétiques peut-être a un auditoire si étrangement changé depuis 1704, époque du dernier carême qu il avoit prêché k Versailles (t). Il eut donc la condescen- . I . /

éyèmie , beaacoap plus frappe des abus que son nu* nisUre lui dëcourre pamù tei cQopërateun , ne parle preique plus ([ue le langage de l'autorité , de la oouleur , de l'indigoatioii ^ de la menace et du coorroai> Ces discours , qui ne contiennent rien d'approprié au diocèse de Clennont , ne sont pas aussi travaillés qne ceux tm'il aroit composés pour le séminaire de Saint - Magloire k Fans. Néanmoins ils doivent, être lus de préférence , et le seront avec beaucoup de fruit dans les reoaiteg ecclésiastiques, (i) Ce fut ïla fin de ce carême, que Louis XI%

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dance , 1c talent et le courage <je composer , avec la plus élônnaute facilité , dansie court intervalle de trois ou quatre mois , ce Pelii Carême absolument neuf, dans toute l'étendue du mot L'effet extraordinaire qu'il produisit surpassa toutes ses espérances.

L'abbé fleury , confesseur du jeune roi , se vit appelé par le sort à porter aussitôt un jugement public sur ces mêmes discours dont tout le monde parloit alors , comme du plus beau triomphe qu'eût jamais obtenu réioquence. Toujours judicieus et vrai, ]us- -que dans ses éloges , 1 abbé Fleury sut louer ce grand orateiu: avec autant d'esfHrit et de grâce que de justesse et de mesure (i) , de s être mis si heureusement à la portée du jeune monarque , auquel on avoit déjà fait apprendre par cœiu* plusieurs des plus beaux morceaux de ces sermons. // semble , lui dit-il , ^ue vous ayez voulu imiter le prophèle Elisée qui, pour ressusciter le .fils de la Suna~ tmie , se rapetissa , pour ainsi dire , en mettant

dit publiquement au père Massilloa : J'ai entendu dans ma chapelle plusieurs prédicateurs dont foi été très satisfait ; mais en vous écoutant j'ai été mécontent de moi-même. Je veux vous entendre désormais tous les deux ans. La jàtousie et l'iotrigue s'opposèrent avec succès à une si juste préférence ; et Massilbn ue teparut plas dans la chaire de Versailles durant les onze dernières anné^s du règne de Louis le Grand.

(i) Dans la réponse qu'il fit , la même année, au discours de réception de Massillon k l'Académie Française f en qualité de directeur.

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sa bouche sur la bouche , ses veux sur Us yeux , ses mains sur Us mains de l'enjant, et ^lui après lavoir ainsi réchauffé, U rendit à sa mère plein de vie.

Celte séduisanie innovation du Petit Carême cul en chaire et a même conservé à la lecture un succès prodigieux. L'éloquent évéque de Clermonl devoii exciter un si vif enthousiasme par la nouveauté de ceite création oratoire -, par le charme ei l'onction d'tine éloquence paternelle ; par l'habileté avec laquelle il se prévalut de l'innocence d'un enfant roi , que rien n'offense, parce qu'on ne peut lui reprocher aucun tort , et ntentenm'càla cour, pourlapromièrefois, les vérités les plus hardies, par une censure indirecte , et alors très applaudie , du règne précédent ; surtout par le mérite cminent d un style naturel et enchanteur , plein d'inventions heureuses et de la plus belle poésie des livres saints , sans être jamais trop chargé d'imagination ; d'un style qui rappeloit souvent celui de Racine , apprécie si tard et à la même époque dans Athalîe ; d'un style; si je n'osé dire sublime , du moins vraiment oratoire , et dont le tissu dans le Petit Carême , mais beaucoup plus encore dans les grandes compositions de Massillon , fait admirer sans cesse une pureté dégoût, une élégance continue, une brillante simplicité, une abondance, une variété de ton , enfin une magie de couleur et une richesse d'harmonie si ravissantes , ou plutôt si glorieusement uniques dans ta prose française , que notre littérature ne

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nous offre rien de plus ressemblant à l'élocuiion pompeuse et magnifique de Cicéron.

En se rapprochant ainsi de l'âge et dû rang du jeune prince, qu'il ne perd jamais de vue dans tous ces discours , comme s'il ne préchoit que pour lui seul > Massillon crut pouvoir écarter , sans aucun inconvénient , de ce cours d'instructions particulières , les sujets ordinaires qu'il avoit traités auparavant dans la chaire avec une si éclatante supériorité. Ou lui ht un très grand mérite alors d'avoir ouvert un sentier nouveau, mais très dangereux, très borné ,41 faut en convenir , et surtout beaucoup moins 'riche , à l'éloquence sacrée , tandis que dans la vérité d" lui fermoit , en quelque sorte , par le triomphe inouï de cette nouveauté , son ancienne et grande route , sioialée par des monumens durables de gloire.

Il se renferma donc dans la condition , dans les devoirs , dans les dangers , dans les vertus et dans les foiblesses des grands. £n se

• restreignant ainsi à ce coin & lïi morale , il épuisa dans un -si peut espace l'intérêt et la substance de chaque sujet qu'il lâchoit de ramener avec beaucoup d'art à la reli-

fion , il fil ainsi dans la chidre chrétienne , u principal l'accessoire , et de l'accessoire le principal de chacun de ses discours ; car je n'ose plus dire , de ses sermons.

Cette morale pleine de douceur et de se«sibilité , sanctifiée k force d'eq>rit , mus pres<|ue purement humaine 5 ces tableaux , pathétiques, non des besoins du pauvre, comme autrefois , mais de l'oppression et

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de la nùsère du peuple ; ce tou courageux avec mesure , et réservé avec finesse ; ces censures neuves de la cour , et hardies avec les formes du respect /ces tournures d'un .

courtisaii qui sait voiler la vérité pour la rendre plus piquante ; cette liberté , cette doctrine , cette couleur philosophiques , présages et préludes de tant d'autres innovations toujours croissantes à la suite de la souveraineté transitoire du régent, qillsem-; bloit faire un sacrifice , tandis qu'il croyoit peut-être faire une conquête , en compromettant les droits ouïes intérêts du trône , ex^ citèrent une telle explosion d'enthousiasme , ou plutôt une telle frénésie de mode et de vogue , que le Pelii Carême s'est trouvé pendant uu demi-siècle sur la toilette des femmes , sur le bureau de Voltaire , qui n'en soupçonnoit peut- être pas toutes les conséquences , mais qui n'a jamais loué au- . cun ouvrage de prose avec tant d'amour, enfin continuellement dans la bouche des parlemens et des autres cours souveraines qui en emjtruntoieDt de grands lambeaux dans leurs remontrances , pour faire répéter par Massillon , devant le trône , avec l'autorité de la celigion et la sanction des lois fondamentales , tout ce qu'ils n'osoient pas encore dire d'eux-mêmes à leur sou- • verain.

Tant de gloire auroit , ce me semble , étrangement inquiété Massillon , s'il en eût été le témoin. Les gens du monde , élonnés de lire de prétendus sermons avec tant de , charme , et les gens de lettres qui étbient

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ratis de cette morale hardie , mais qui ap-

firécioient bien mieux encore le grand taent de l'écrivain , i\,e cessoient de prôner et de recommander ce nouveau genre d'éloquence sacrée , eu invitant les jeunes orateurs k prendre pour modèle le Pettl Carême , qu'ils lisoient et goûioienl beaucoup plus que le Grand Carême du même auteur. Mais en se bornant même à ce genre de mérite littéraire , ils auroient dû observer pour l'intérêt du bon goût , que les am-plidcations , les redondances , le vide ou le retour fréquent des mêmes idées , les cadres communs et monotones des plans , les foibles dévcloppemens trop souvent substitués aux mouvemens de 1 éloquence , met-, teni ce recueil tant vanté fort au-dessous des autres ouvrages de Massillon.

Cependant , malgré l'infériorité oratoire du Petit Carême compaté aux Stations de Massillon , cet ouvrage vivra par le style ; mais les orateurs sacrés ne le compteront jamais parmi les sermons du premier ordre qui ont assuré sa {gloire. Il suiGroit d'en changer le titre pour en faire un beau livre, disons pins , nn chef-d'œuvre de morale. Il ne manque presqu'à ces discours , pour rémùr tous les suffrages, que de n'avoir pas été prononcés en chaire au nom de la religion. Ils ont dû faire, et ils ont fait un honneur immortel à leur auteur comme écrivain, si l'on veut même, comme orateur et comme moraliste ; mais ils ne peuvent pas être cités parmi les monumens de Massillon prédicateur^ Oh ! combien

SOS l'éloquiuce. m

toutes ces consciences de courliaans, pendant les dissoluiions de la régence , durent savoir gré à Massillon de n'avoir pas remué la lie infeete de leurs vices ei de leurs débauches, de ne les traduire jamais .au tribunal du souverain juge , et de pouvoir se istraire ainsi des remords , devant son ministère , par des applaudissemens !

Massillon. auroitpu s'apercevoir néanmoins jle la révolution qu'il opéroit dans la chaire , par ses succès mêmes et par les moyens étranges auxquels il éioit obligé de recourir eu' dénaturant ouvertement sa mission; Vos mœurs (i) , disoit-il , domenlàla licence àtt air de noblesse et de bon goât. Dieu , aïoutoit-il (2), vous a fait aaîlre avec plus . ae goât pour les bonnes choses. Vous avez reçu de la nature ces inclinations fortunées qui se commaniquent avec le sang , des passions plus douces , des mœurs plus cultivées , des bienséances plus voisines de la vertu ■■, ■ cette politesse qui adoucit Ihumeur ; cette dignité ui retient les saillies du tempérament ; cette \umaniti qui rend plus sensible aux impressions de la grâce. Enfin , poursuit-il , dans un autre discours du même volume (3) , il est vrai qu'on ne doit pas exiger de vous celte piété craintive et tendre , ni. toute t attention et la

(1) Voyez , dans le volume du Petit Carême , Le diiconrs sur les rices et les vertus des grande.

(2) Même discours.

(3) Discours prononce k une b^D^diction des drapeaux du r^guaeat de Gaunat.

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ferveur dei persqrmes retirées > qui , hbrts de tout engagement avec le monde , ne s'oeement ijue du tout des choses du Seigneur- Mais celte droiture d'âme; ce noble respect pour votre Dieu ; ce fonds solide dejoi et de religion ; cette exactitude de si boit godt aux devoirs essentiels du diristianisme ; cette probité inaltérable et si chère è V estime des honnêtes gens ; cette supériorité desprit et de cœur qui fait mépnser la licence et les excès comme peu dignes mimes de la raison : qui peut vous dispenser de ravoir , et au jugement de qui est-il honteux £en être accusé ?

Gomment tous ces moyens de rhéteors , si déplacés dans la bouche d'un mimstre de l'Évangile *; copiment une morale ainsi fondée sur le bon gaât ; comment enfin un pareil langage et de pareils expédiens , auxquels l'éloqueuce de Massillon- se vôycit reduite eu traitant des sujets si nouveaux dans la chaire chrétienne , n'avertissoientils pas un esprit si supérieur qu'il sortoit des voies de son nùnistère , et qu'il se mettoit , par cette excursion , hors des limites de la doclrîne évangélique ?

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