‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 47 sur 73 · XXXI. De saint Vincent de PauL · texte numérisé non relu

XXXI. De saint Vincent de PauL

De tous les sujets d'éloges que l'histoire moderne de la religion a fournis aux ocateurs sacrés, le plus riche et le plus favorable à l'éloquence est , ce me semble , le panégyrique de saint Vincent de Paul , homme d'une sublime vertu et, jusqu'à nos

i'ours , d'une chétlve renommée,- le meilleur citoyen que la France ait eu , l'apôtre de l'humanité , qui , après avoir gardé les troupeaux diu-ant son enfance , a laissé dans sa patrie un grand nombre d'établissemens plus utiles aux malheureux que les superbes monumeiis de Louis XIV , son souverain.

La vie de Vincent de Paul offre aux ora-.

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son l'éloquesce. 1^7

teurs autant de variété que d'iuiérét. Il fut successivement esclave à Tunis , précepteur du cardinal de Retz , curé de vdlage, aumônier général des galères , principal de collège , chef des missions , et adjoint au ministère de la feuille des bénéfices. Il in^ titua en France les séminaires , les missionnaires lazaristes, les filles delà charité, dont l'héroïsme se dévoue au soulagement des malheureux ■, il fonda des hôpitaux pour les captifs, pour les malades , pour les enfans trouvés ; pour les orphelins , pour les fous , pour les forçais et pour les vieillards. Sa généreuse commisération s'étendit sur tous les genres de malheurs dont Tespèce humaine est accablée , et l'on trouve des institutions de sa charité dans toutes les provinces de cet empire.

Vincent de Paul avoitexercé pendant quelque temps un ministère de zèle et de chanté sur les galères. Il y vit un jour un malheureux forçat condamné à trois années de fers pour s'être livré, une seule fois, h. la coptrebande , et qui paroissoit inconsolable d'avoir laissé dans la plus affreuse misère sa femme et ses enfans- Vivement touché de sa situation , il offrit de se mettre à sa place , et l'échange fut accepté. Ce héros de, la charité fut donc enchaîné dans la chiourme des galériens ; et ses pieds restèrent enflçs, pendant le reste de sa vie , du poid» de ces fers honorables qu'il avoit portés. On sent tout ce qu'un pareil trait doit inspirer à un orateur , ei combien il resteroit au-dessous

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de son ministère , au-dessous même de son art , s'il le racontoit sans attendrir sensiblement ses auditeurs.

Lorsque ce granil homme vintk Paris, on Tendotl les enfans trouvés dam la rue Saint- Landry , comme un vil bétail. Ces infortunés , que le gouvernement abandonnoii & la pitié , ou plutôt à la barbarie publique , përissoient presqu'en totalité ; et ceux qui échappoicnt par hasard à tant de dangers éioient quelquefois introduits furtivement , par les complots de la cupidité , dans des familles opulentes , pour en supplanter les héritiers légitimes.

Vincent de Paul donna l'exemple en fournissant d'abord des fonds assurés pour nourtir douze de ces malheureux enfans ; bientôt sa charité obtint des soulagemens à tous ceux qu'on trouvoit exposés aux portes des églises } mais cette nouvelle ferveur qu'inspire toujours un nouvel établissement s'étant refroidie , les secours manquèrent entièrement , et les outrages faits à l'humanité alloient recommencer. Le père nourricier des orphelins ne se découragea point.

Bien loin de désespérer de la Providence , il convoqua une assemblée extraordinaire :

il fit placer dans son église de Saint-Lazare nn trèsTgrand nombre de ces pauvres enfans prêts à expirer , entre les bras des filles de la charité ; et montant aussitôt en chaire , il prononça, les yeux baignes de larmes , cette allocution pleine d'àme , qui fait autant d'honneur à son éloquence qu'à son zèle , et que je vais transcrire de

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SDS L*iLOQUBirCS. I^Q

l'histoire de sa vie , composée par M. Abely , évéque de Rhodez :

« Or sns , mesdames , la compassion et

■ la charité vous ont fait adopter ces petites n créatures pour vos enfans. Vous avez été « leurs mères selon la grâce , depuis cjue « leurs mères selon la nature les ont aban- « données. Voyez maintenant si vous voulez « aussi les abandonner pour toujours. Cessez

■ à présent d'éire leurs mères , pour deve- « mr leurs juges ; leur vie et leurjacrtsont , « entre vos mains. Je m'en vais donc , sans « délibérer , prendre les voix et les suiîra> a ges. II est temps de prononcer leur arrêt, € et de décider irrévocablement si vous ne « voulez plus avoir pour eux des entrailles « de miséricorde. Les voilk devant vous ! Ils

■ vivront > si vous continuez d'en prendre « on soin charitable } et je vous le déclare « devant Dieu , ils seront tous morts de- « main , si vous les délaissez, u On ne devoit répondre , on ne répondit à cette pathétique exhortation que par des pleurs et des largesses ) et le même jour , au même insunt , dans la même église , l'hôpital des Enfans-Trouvés de Paris fut fondé par acclamation et doté de quarante mille livres de rente.

Voilà l'homme qui ne jouit d'aucune ré-

Eutation en France , et surtout en Europe !

e voilà cet homme qui", au jugement de se»

détracteurs , n'eut que du zèle sans talent 1 Honnis soient les cœuis durs qui pourroient méconnoître encore un si graad bienfaiteur de l'humamté ! £h ! qui voudroit donc

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désormais parmi nous de la gloire , si Vincent de Paul n'éloii pas compté parmi les hommes dont s'honore le plus notre natiou ?

Sa vie fut un tissu magnifique de bonnes œuvres , et nous en jouissons avec la plus honteuse ingratitude, U vécut jusqu'à l'âgC de quatre-vingt cinq ans : il éioit très assoupi la veille de sa mort. L'un de ses missionnaires lui ayant demandé la cause de ce sommeil continuel , il répondit en souriant : C'est le frire ^ui vient en attendant la saur. C'éioil un souvenir touchant de situation qui rappcloit à son àme , parfaitement résignée , la belle eipressioo de Virgile , cmsanguineus lethi sopor. Jamais on n'a mieux pardoQsé à la nature U nécessité de mourir.

Le malheur de saint Vincent de Paul , si toutefois c'en est un que d'être peu loué et même peu connu , son malheur , dis-jc , fut de n'être point célébré , au moment de sa mwt, le 37 septembre j66i , par cet éloquent Bossuet , dont la louange imprimoil aussitôt le sceau de Ja gloire , et qui composoit k la même époque ses premières oraisons funèbres. Mais 1 honneur le plus solennel d'un éio{;e public est dû aux établissemens charitables de Vincent de Paul encore plus qu'à ses vertus ; et l'orateur qui saura le présenter dignement , au nom de la religion , à l'nmoiu- , à l'admiration et à la reconnoissance de ses concitoyens , aura bien mérité de la patrie , dont il acquittera l'une des dettes les plus sacrées.

En effet, jusqu'à présentsaint Vincent de

SITR LÉLOQUBnCE. l8l

Paul compte quelques panégyristes , et n'a point encore d'orateur (i). Son éloge aprèsque toujours été traité sur le même plan..

Cette marche banale , qui ne rallioit pas l'ensemble de sa vie à une conception principale , à une idée assez dominante et assez féconde pour former le point lumineux de tout le discours , a dû autant en affoiblir l'effet qu'elle en facilitoit la composition; On ne sauroit trop se méfier de tous ces plans dé routine mii , pour saint Louis comme pour saint Vmcent de Paul , ont été un premier aperçu ou plutôt un premier écueil caché pour le vulgaire des. panégyristes, et qui , ne coûtant aucun travail , ne promettent aucune gloire \ car il faut bien se souvenir qu'un orateur s'expose à revenir sur ses pas ou à s'égarer dans le champ de l'éloquence , toutes les fois qu'il se met en route sans avoir bien combine son chemin.

Les panégyristes de saint Vincent de Paul n'ont cessé a en fournir la preuve , en marchant tous sur la même ligne , avec un soit pareil , à la suite les uns des autres. Ce plan de tradition, je dirois presque de hasard, met en dehors , et même absolument à T^ cart, toutes les heureuses singularités de sa vie , qui présentent à l'orateur une perspective cfe laquelle on peut tirer un si grand parti » comme je tâcherai de le développer dans un instant ; et il appauvrit étrangement , dans toute la première moitié du

(i) J*4cris ceci en i-jjg.

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discoun > l'un des plus riches sujets que puisse désirer l'éloquence de la chaire , dont cet éloge me paroît le beau idéal. On n'a donc pas , ce me semble , assez heureusement caractérisé Vincent de Paul , en le présentant toujours à l'admiration publique comme le héros de la religion et comme le héros de l'humanité. C'est ime antithèse séduisante , et rieii de plus. La seconde partie , enrichie de tous ses établissemens publics , est assurément le tableau le plus vaste et le plus iotéressant que puisse retracer un orateur sacré ; mais elle restreint fort mal à propos la première , qu'elle réduit uniquement à l'apostolat de ses missions et à l'mstitution des séminaires , objets d'une haute importance , il est vrai, et néanmoins beaucoup trop limités pour fournir sans digressious (i) , sans épisodes et sans langueurs , la moitié d'un tel panégyrique.

Eh ! pourquoi donc se renfermer dans une enceinte si tristement circonscrite , quand le talent peut se mouvoir^en pleine liberté dans uu si graiid espace ? La multitude des faits ne laisse ici à l'orateur que

(i) J'enlenils par digressioai très coQtriùres aux mouTeniens oratoires et au genre de l'éloge , toute» les réOeiiODs ^onomiques , morales , systématiqoes et glacëes , snr la mendicité , sur les hôpitaux , SOT les ateliers des bospices ^ >>i^ ''^ aumônes domiciliaires , sûr l'oisiTetif ou l'immoralité des maI^- Tais panvres , et autrO discussions ou'on ne sauroit trop eloigaer d'un pauégyrique , d'où l'intërétdes faiti doiteiclure de si faciles et silangubsaotes diuertatioiu.

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SDB L'éLOQDEHCE. l83

l'embarras du choix. Il n'a «ju'un plan oraunre à chercher et à travailler dans un sujet qui , sans exiger aucun autre effort , lui fournit tout le reste en abondance et à souhait. C'est l'iinique embarras de cette composition ; et il s y verra long-temps arrêté , s'il ne sacrifie point l'invention pour abréger le travail , en adaptant à fcloge de saint Vincent de Paul une division déjà connue qui ne lui conviendroit même nullement , surtout SI la première partie prouvoit d'avance la seconde. J'avoue en enei qu'il n'est pas aisé , au moment où l'on médite la distribution et l'ordonnance, d'un pareil discours , d'imaginer un plan Iimiineux et caractéristique , dont on puisse h bon droit se contenter , quand on le confronte avec tous les prodiges historiques qu'il doit renfermer , coordonner , rapprocher , graduer et faire ressortir. Il est très peu de cadres assortis à v.n pareil tableau j je veux dire, assez vastes et assez saillans pour présenter sans confusion et pour reproduire avec éclat la vie entière de Vincent de Paul , par le récit en action des merveilles dont elle est remplie.

Cependant un orateur digne de se mesurer avec un si beau sujet ^ saura non seulement en retracer les événemens divers sotu un aspect vrai et frappant , mais encore y découvrir tant d'ensemble , tant d'unité , tant de contrastes , tant d'intérêt , tant .de mouvement , tant de richesses , tant de variété , tant d'obstacles et de prodiges , qu'il concevra peut - être , dans une féconde

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l84 ESSil

iii3pîraùo& de son eoibousiasme qoe tous se» auditeurs partageront ensuite avec lui, le mode naturel et unique d'en préparer et d'en multiplier les eiieU oratoires , ea saisissant le véritable plan du discours , un plan pour ainsi dire dramatique , un plan dont le développement , conduisant sans cesse l'auditoire de surprises en surprises , de triomphes en triomphes , de merveilles eo merveilles , deviendroit nue conquête de l'art , et seroit dans ce genre d'éloquence une innovation heureuse , de laquelle très peu de gens de goût démêleroient la combinaison , mais dont tous les auditeurs éprouveroient infailliblement l'influence et le charme.

Je veux expliquer en détail mon dessein.

C'est ime espèce de problème oratoire , dont l'éloge de saint Vincent de Paul u^e suggère l'idée , et dont il me semble que le tableau "de sa vie pourroit fournir la solution.

Parmi les intiombrables amateurs du théâtre , il en est quelques-uns sans doute dont le goût pur et délicat n'y cherche que les seuls plaisirs de l'esprit. On veut être fortement ému : on veut contempler dn rivage les tempêtes : on veut plaindre le malheur , s'attendrir sur les maux d' autrui , voir de près les vertus et les épreuves , les combats et les victoires , les obstacles et les succès , les dangers et les triomphes, enfin les sacrifices héroïques , les soulïrances volontaires ou la joie vertueuse de ses semblables, dans les situations les plus propres à dévoileç leur âme et à développer I«»

caractère.

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caractère. Eh I d'où peuvent naitre-en efTet ce ravissement si commun , et cet attrait si puissant attaché aux compositions dra.mati4]ues ? K'est - ce donc pas de l'intérêt continu que le poëte a su vous inspirer durant l'action qu'on représente , en faveur d'un personnage dont vous partagez toules les émotions , toules les angoisses , tous les périls , toutes les prospérités et tous les ra- Vers ? N'est - ce pas la cet enehanteiir qui s'est emparé de vos alTections' les plus intimes, en les liant à une histoire touchante ou terrible dont le di se noue , semble se dénouer et se renoue sans cesse devant vous j pour UMiir votre âme toujours suspendue à son gré entre l'inamélude et la surprise , la terreur ei la pitié, l'abattement et l'espérance , par le ressort de ces secousses réitérées de compassion ou d'efTroi qui toiu* a tour vous déchirent ou vous consolent, descène en scène , iusqu'au dénouement qui achève d'épuiser tout l'intérêt du sujet , quand la catastrophe vient mettre le comble k votre douleur ou à votre joie ?

L'éloquence de nos monologues ne peut que très dilHcilement atteindre aux emo- ^ons vives , profondes et variées , qu'excitent de beaux vers , l'iatérét de l'acdon y le concours des trois unités , l'explosion et le choc des passions , I9 rapidité du dialo-

fue , le contraste des caractères , les maleurs de l'innocence , les crises redoublée»

des situations , enfin toutes les espèces d'illusions et de transports qui se réunissent .

pour émouvoir la sensibilité , et pour fûre ^Tome l. M

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l86 BSSll

un bonhêor du besoin de répandre des lar« mes, à la représentation des poëmes drama* tiques.

Le prodige d'égaler par ce ministère la puissance oratoire aux mouvemens pathé»

tiques de la tragédie , s'est tu néanmoins deux fois d^ns nos temples. Bossuet en eut seul la gloire dans la péroraison de soa éloge du grand Condé , et dans toute l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre , duchesse d'Orléans. Il avoit assisté dans ses derniers momens celte princesse , dont il renditle nom immortel. Son imaginaùon fut si frappée et son cœur tellement ému d'un

E' areil spectacle , que la douleur dominant eureusement son génie dans la composition de ce chef-d'œuvre , il s'y abandonna tout .entier , et rendit cette mort sans cesse présente à ses auditeurs, auxquels il fit partager l'étonnant effet qu'elfe avoit produit sur lui-même. On ne connoissoit rien de semblable dans l'bistoire de l'éloquence.

L'auditoire , auéré par les coups de foudre dont l'orateur , abattu lui même , fit retentir l'église de Saint-Denis , voyant pleurer Bossoet, malgré tous ses éfîbrts pour retenir ou dn moins pour cacher ses larmes, répondit à ses douloureux accenspar des gé- 'missemens etpar des sanglots.

Il me semble donc qu un orateur digne d'un S) auguste ministère peut tenter , avec le bonheur ordinaire du courage , d'UIusT trer la chaire par dé très grands effets d'éloquence , en suivant la même route, autant que 1^ différence des genres le

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stR l'êloqvzkck. tS^

comporte. U pent surtout hasarder un heureux essai de ses forces , avec beaucoup plus d'espoir de succès , dans l'ordonnance aes panégyriques , des oraisons fu&M)res , de quelques mystères touchans de la religion , des homélies , enVin de tous les sujets sacrés qni tiennent k des faits plus rapprochés d'un intérêt dramatique. Mais de tous les éloges réservés à la chaire , je n'en connois aucun qui se prête mieux a celte expérience oratoire que la vie de saint Vincent de Paul , dont la charité immense comme le malheur , et toute - puissante comme le Dieu qui l'inspire , parcourut le cercle entier des misères humaines , pour n'en laisser aucune sans soulagement.

La singularité vraiment unique de sa destinée le soumit h. tant de vicissitudes , que deptiis sa première enfance , disons mieux , d^uis le jour même de sa naissance dans la chaumière d'un laboureiU' , jusqu'au mi* lieu de sa longue carrière , chaque époque , chaque lustre , et même souvent chaque année , le placent dans une situation nouvelle qui , dans les desseins du ciel , devient en quelque sorte prophétique , en l'environnant du spectacle de toutes les calamités qu'il partage souvent , et auxquelles il doit remédier dans la suite. Son histoire nous le montre ainsi dans une continuelle succession d'épreuves tellement désespérées , qu'il est impossible non-seulement de E révoir le moyen et de concevoir la possîilité de l'en retirer , mais encore d'imaginer , avec les lumières de la seule raison , M'a

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qu'un si c^cur et sî misérable jouet du sort

1 laisse avoir jamais la moindre influence sur es plus grands intérêts de sa nadon , de son siècle et de l'humanité tout entière. U ne ceste de tonuber et de retomber d'abîme en al^me , sans que Hen l'accuse jamais , et sans que lien l'assiste : il en sort toujours ; il en sort même promptement , et il en sort uniquement par sespropres et seuls moyens, sans avoir jamais du moins d'autre protecteur que Le ciel qui l'éprouve ainsi pour l'instruire. Le cours de sa vie , que l'orateur doit toujours suivre , le présente sans cesse k nos regards au fond d'im goulTre ; et pendant long-temps il se retrouve continuellement en butte à quelque nouveau danser toujours imprévu, toujours plus terrible, dont il ne peut se d^ivrer que par sa vertu.

C'est preciscment cette longue et accablante série d'adversités forcées on volontaires , et constamment dirigées vers sa gloire , qui lui concilie la pitié , l'adniiratJon et le plus tendre intérêt -, c'est elle qui doit à la fois dévoiler le secret de sa vie , guider le plan et tracer la marche de son éloge.

Oui , c'est cette chaîne non interrompue de misères et d'angoisses qu'd faut smvre a:rec lui dans les sentiers laborieux de ses désas^ très et de sa renommée , puisqu'en l'appelant pendant quarante années a l'école du malheur , des événemens si instructifs et si divers éclairent et'développent sa sensibilité , annoncent ou du moins lui suggèrent etpréparentdeloînses grands éiablissemensi fl qu'en paroissant terminer ainsi à chaque

IVR LJtLOQllIliCE. l8()

pu >a carrière , ils mûrissent aa contraire sa destinée , tiennent tous les auditeurs d'un pareil discours , dirai-je dans un désespoir progressif ou bieb dans un ravissement continuel ? jusqu'au moment où une prospérité inattendue et presque incroyable , qui devient la demièce-eofflTOe la plus redoutable épreuve et le plus bean .triomphe de sa vertu , facilite les prodige», de sa charité , amène toutes.les merveilles de sa vie publique , dont tant de situations et de revers ont été les ]wéludes et les plus éloquentes leçons , etrévèle enfin les intentions du ciel dans ce long cours de tribulations que les souvemrs de son ministère vont signaler par autant de monumens de bienfaisance.

Ainsi conduits à leur insu par une mùrche si dramatiquement oratoire , les auditeurs de ce panégyrique partageroient avec effroi et avec délices les ngueurs et les triomphes de la destinée de saint Vincent de Paul , en épuisant tour à tour les charmes Toriés dune pareille composition oratoire , dont ils ne soupçonneroient peut - être pas les ressorts ; mais d'émotions en émotions , ils poûrroient entrevoir de loin , dans la première moitié de sa vie , ta mam cachée et toute - puissante qui ne sauroit en régler ainsi les épreuves , sans faire pressentir d'avance les grands desseins qu'on verroit se développer en action dans le tableau non moins étonnant de son ministère public.

Tel seroit le nouveau genre d'intérêt dont il me semble que l'histoire de cet homme M 3

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extraordinaire poiuroît devenir une source abondante , et j usqu a présent inconnue dans la carrière de l'éloquence.

XXXn. Des panégyriques de la sainte Vierge.

Celte digtession sur les panégyristes français prouve que jusqu'à présent Vincent de Paul , beaucoup moins bien apprécié que tous nos grands bommes , n'a pas été plus heureux en tributs d'éloges que lés autres saints : il en a été ainsi de la mère du Sauveur elle-même. £n effet , nos orateiuï sacrés du premier rang , qui sont généralement restes au • dessous de leur renommée en louant les héros de la religion y ije se montrent guère plus éloqûens ou mieux inspirés en célébrant les grandeurs de la sainte Vierge. Les différentes solennités qui lui sont consacrées par le culte public , appellent ce panégyrique dans nos chaires- cinq ou six fois chaque année , et im retour si itéqucnt d'hommages pieux nous a valu quelques beaux sermons sur quelques-unes de ces fêtes particulières; spécialement l'un des ouvrages les plus ap-

Êcofondis, les plus étonnans et les plusparlits de Bourdaloue , sur ta corrupùon de l'homme, pour le jour de la Conception^' Hais ce ne sont guère que des discours d'une moralité relative au mystère ; et un sujets!

spuventtraité sous tant de rapports n'a fourni encore à la chaire aucun panégyrique dont elle puisse enrichir la cotlecuon. de ses

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SU8 l'éloquedce. igt

chefs -d'ceuvre. C'est même une opinion assez généralement établie , et tt-ès décourageante pour les jeunes prédicateurs , que nous n'en aurons jamais aucun ; que nous ne pouvons même pas en avoir j <jue le sujet est trop stérile en événemcns historiques poursoutenirrétendue, l'intérêt et la pompe d'un éloge public } enfin qu'une pareille composition oratoire , comme le pensoit Mas sillon après plusieurs essais infructueux , iCestJacile que pour des prédiffileurs sans talent , dont on n'attend n'en , qui se eontenlenl de tout , ne voient rien au-delà de leurs idées,' et se flattent davoir Jait un panégyrique , en délayant des événemens dépourvus d intérêt ,■ dans un vide continuel de lieux communs (0- - Nos orateurs les plus distingués ne traitcnent presque plus, un éloge si difficile ,' ' mi'aucim exemple de succès ne recommandoit à leur émulation ; un éloge enfin dont Massillon désespéroit encore pour l'éloquence , à la fin de sa vie , et contre lequel s'élevoient des préventions qui sembloient consacrées par l'autorité reunie do sa renommée , de son talent et de son «périence. On auroit dû en faii-e l'essai , au lieu d'y renoncer entièrement sur parole. Celte épreuve, qu'il auroit fallu subir 'au moins une fois pour sa propre instruction , n'eûtce été que dans le dessein de mettre plus

(i) Lettre de Hassillon , écrite eu i^SS ^ au pii^ Renand de l'Oratoire, gai veoolt de remporter le prix d'âoqueacfl àr&cadtfntte Frinjaise.' - M 4

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d'ordre et de profondeur dans ses études ; auroit explique promptement et peut-être même fécondé la stérilité apparente du sujet.

£n effet , le divin législateur du cluistianisme n'a rien écrit pour fonder sa religipn, qui est pourtant devenue le seul culte des logions les plus éclairées de l'univers. Il ne commença même, qu'à sa trentième année l'exercice de sa mission , par des prédications publiques ; de sorte que les apôtres, l'ayant connu pour la première fois à cette ^Kique , n'ont pu nous laisser que très peu de déuil dans l'Évangile sur les premiers rapports de sa vie privée. Les ancieits pères de l'Église étoient très instruits de tout ce que la tradition orale en avoit transmis aux chrétiens. Hais durant les premiers siècles de sa propagation , la loi si connue et si sage du secret, lex arcani , dut couvrir les pnncipaux mystères de notre foi ^ ^écialement l'incarnation et l'eucharistie , pour les soustraire aux fausses inlerprétatioiis et aux calomnies des païens.

Le voile qui , à cette époque de persécutions et de suppositions également odieuses, déroboit ainsi aux regards du paganisme la personne sacrée de la mère d'un Dieu, a dû coûter ensuite de tristes et inutiles re- ^ts à ses panégyristes. Kons ne savons yiva rien de son intéressante histoire depuis la catastrophe du Calvaire , où un - nouveau nuage environne encore sa solitude et ses vertus. Une tradition authentique nous apprend seuletnent qu'eUe se retirs |t«nduit .

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Us TÎngt-cmg dernières années de sa' rie à Éphèse (i) , où elle mourut dans la maison du même apôtre saint Jean qiù en fiit évéque , long-temps après que le Sauveur du monde lui eut assigné ce disciple bien-aimé pour fils adoptif, au haut de la croix.

Le secret et le mystère durent donc envelopper les destinées de la mère du Ré-dempteur, jusqu'à l'hearcuse époque de la liberté du 'christianisme dans le quatrième siècle , où l'empereur Constantin fit monter avec lui la religion chrétienne sur le Irâne des Césars. L'Eglise , toujours fidèle à ne consacrer que des faits authentiques , n$ pouvant plus alors démêler avec certitude le fil de la vérité , au milieu de tous les souvenirs qui s'étoient transmis , de siècle en siècle , dans les foyers domestiques de ses enfans , relativement à la sainte Vierge , respecta comme elle le devoit la circonspection des livres saints ; et rhisioirë de sa vie se trouva réduite pour toiiiours aux seuls témoignages très laconique de l'Évangile.

Lespremieiï elles plus éloquens pères de l'Église n'ont i'amais traité à fond , ni dans leurs prédications , ni dans leurs autres ouvrage» , ce même sujet d'éloge , dont heareusement la gloire de la reme du ciel n'a pas besoin. Ils ne parlent d'elle que par oc<

(t) n eit très remanjualiU que sa maternité divine '$ rat cnsotte acJeaiielleineDt^roclamée daDs le troisième concile génëral , par raaat&éme lancé cootr*

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'caûon , et comme dans l'elHision de la plus siniple et la plus religieuse sensibilité. Saint ^iphane et saint Jean Damascène , ^m se montrent ses aidens et diserts orateurs , lui ont consacré plusieurs panégyriques ^ sans que ces hommages solennels appuient jamiûs sur de nouveaux fait» une si piouse admiration. Dans le douzième siècle , le dernier père de l'Église , saint Bernard , signala son talent sur le même sujet par plur sieurs discours dans lesquels il allie avec une gr&ce et un bonheur sans exemple »

parmi les orateurs sacrés , beaucoup d'es-

Srtt et beaucoup d'omemens à l'onction 'une douce et msiuuante éloquence. Kos prédicateurs peuvent en extraire et en dter pne foule de traits brtllans dans l'éloge de la sainte Vierge {.mais il n'en a lui-même composé aucun assez insiruciif et d'un assez grand effet pour servir dignement de modèle.

Ou l'imagination s'éblouit étrangement dans une trompeuse théorie , ou il doit être aisé de prouver aux candidats de la chaire , que si un véritable orateur , animé par sim talent à lutter contre les dilBcultés qui en doublent toujours la force , veut en fûte l'essai sur ce même sujet signalé comme ml écueil au milieu des naufrag^es, il parviendra , sans recourir aux détails lan^uissans de morale qui ne sont jamais que ^s.lieux commuus , it rémiir très heureusement toutes les grandeurs de la sainte Vierge 'dàjis ïjn riche panégyrique , sans la perdre iàinais de vue t depuis le commencement q.& son

SUK L'iLOQOBBCE. 19^

Ijustoife ]usqti'aa .uiomphe de son Aâsomp-^

hon> Il me.pOFolt indubitable, ({uaveeim plan ppssibleà imaginer et à remplir , mais surtout avec du génie etdu.travâil., «n Uii' âëceroçEoit iolailliblcmeat ua> élo^aeuf, vrai , solide , iotéressaQt , varié , digne en-, fia d'être placé parmi les beaux monmnens dç notre éloquence saccée. Le^ innombrables allusions et, les, comparaisons si o»tjitires de l'Ancien Xestjtment', plus riche (juele Nouveau en héroïnes de. vertu, montrerçient par d'heureux emblèmes la [wen^ère Eve réhabilitée , et la: seconde- mèredii, genre humain resplendissante de Inwèce et de gloire, so03.1es:touahantescfiigores de Sara , dei lUichel , d'Annç la pro-i

Shétesse, de Débora, dé la mère de.Tsbie, e Judith , d'Esther , de la mère deé ]iSachabées, enfîù de toute» lei femmes illustrés' àa peuple de Dieii. Une miné si C^eclnde do' la plus magnifique poésie de stj-lesembèlli-*i roit d'un bout a l'anlre par Ut pon^e desimages et l'accord des aouogie^ , daps l' harmonie des deux lois, lelogk de ceite Qiémâ< Vierge , dont la vie se trouvé dciîi résuméo^ a;vecDeaucoup d'exactitude dans Les Litanies msloriques composées pour. leur nouveau; bréfiaire , par les célèbres :bén£dictins de-- U'Gongrégaiit»Ldfe Saint-Maur. Cet all^o'-' lies et cette corr^poodance de l'ÉcrituM'^ S) Ifavorables aux ceuleurs: et ini&n« ai»mQUvemens de l'éloquence , nefoumiraient-^' elles donc pas les omemenset les tableiniz ^ d'un panégyrique » jamaifi>mémarabte,'bi^ 1» plitt ^ien con^uy développait, par une M6

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gradatioii vraiinent* oratoire , le pouvoir ées JmU mit à liur plate , en les dirigeant tons ver» un but d une haute importance , auquel l'orateur rallieroit tontes ses pensées , pour donner de rnnité , de l'int^ét et de la grandeur à son discours 1 .

C'est par des rapprochemens si féconds qu'une composition de ce genre doit faire rewortir les grandes idées de la religicoi, et le concert admirable des cooaeils étern^,- A Dieu ne plaise que les jeunes orateurs | plus jaloux de l'effet que de la vérité , te livrent , dans l'exercice de leur minbtère , k des illusions chimériques ! Les livres sacrés doivent être leurs seuls guides et leurs principaux appuis dans la route de l'élo^ quence. Toici donc le véritable point de vue sous lequel l'Écriture me semble offrir au talent oratoire la Vierge prédestinée pour donnerle jour à celui qui ; selon les prmcâpes de la religion , en a^ qualité d'homme , a une pière dans ce monde sans y avoir eu de père , et qui , . d«Ms sa génération éternelle , comme Dieu , a un père et n'a pu avoir de mère dans le ciel.

£tt élevant celte heureuse fille de Juda , par la prérogative de la maternité divine , au-dessus detous les êtres créés , sans aucune exception , le Tom-Pnissant avoit néc^ssairemeàt la chute des anges rebelles devant l'immensité de ses regards. Pour lui , il ne peut exister en effet ni passé ni avenir, piûsque tout est sans cesse présent- li l'éterniité de ses pensées. Un pareil spectacle lai retraçoit donc, toi^otn? les dapgen àt

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l'oi^eil, qui est le plus grand et'en quelque stiHe le seul vice des créatures j car il engendre tous les autres. Mais il a paru en craindre surtout la puissance et les suggestions pour une vierge si favorisée , dont il alloit soumettre l'humilité à une épreuve . incomparablement plus redoutable que la prêénunence des esprits célestes , en la destinant k devenir la mire du CréoUar (t). Jamais alliance de mou ne fut si étonnante dans la bouche des hommes ; et cependant jamais aucune expression ne fut plus exacte et plus propre selon les principes de la foi. Le ciel voulut donc dans sa miséricorde préserver Harie des dangers de l'orgueil , qu' alloit afironter la foiblesse d'une creature élevée à une si éminente prérogative. Voilà le bnt de l'Étemel en fixant les destinées de Marie ; voici ses moyens. Le flambeau de \A religion ^t ici notre seule lumière.

Par une disposition spéciale de la Providence ,.et certes bien (ïgne d'émaner d^ la supnime sagesse , il y a eu dans' le ciel ; à côté de ce décret de prédilection, et de' magnificence en faveur d'ùiic. teHe"'mère , on antre décret de précautions et d'épreuves , dont l'objet a dû être d'opposer, comme parle saint Paul , à ce poiâtl éternel de gloirt f» Hieu bpire en nohs-^iyp rin 'ég'al contre-

Ci) Ceit'Ie langage litl^r4 de l'Église, mat*r Cnatoris, , ■' . .

(2) j^tarnum glortai pondus operatur in no- . Ml. a. Cwibth. cap. 4 , ven. 17.

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poids d'humiliations , pour «haÎMer durant tout le cours de sa vie mortelle , et principalement S0U3 tous les rapports de sa. maternité , ceue même Vierge , cette même mère placée ^ à nn si beau titre , par la di^ yinité de son fil» , sur la première marche du trône de l'Éternel.

Or , si ce projet est démpntré par les éyépemens , comme il va Tétre , lé secret du conseil d'en haut ne se trouvera-t-il pas dévoilé et constaté dans let fastes sacrés diB là jreligion ? On, peut indiquer un si beau dessein du ciel avec confiance et adnûraûon aux oraifurs chrétiens , sans rien ajouter à la vérité. Mais si cet aperçu est rigoureusement vrai , il en résulte encore <jue celte même maternité divine, qui élève Mane, ici-bas et dans le ciel , au-dessus de tout ça qui n'est pas Dieu , renferme aussi un nouveau mystère de protection et d'amour , si elle ne lui attire jamais que des abalssemens sur la terre. Ainsi , par une dispoûtiiHt adorable de miséricorde , sa vie ,auca été dévouée aux humiliations , etTéiemité sera réservée à son triomphe. Je demaiide si Féloquence chiétienne. peut suivre un plus éclatant sillon de lumière ^asa Le plan 4 na tel panégyrique. ; •.

, Un éloge oratoire , qni n'est point une vaine déclamation , à sans doute pour but [M-intàpal d'in^Hre r be auco upë'inté i 'é t ; mais cependant cette même émotion de l'f m,ci , qdi att&^e l'auditeur quand elle é^^ç^^ç 1^-. crainte ou la jùtié , Iç ré"RolteR^it biiçntât , sli elle le meiio^tjj'^i^r ^si.jisei.'-i.l»

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torture j par de cruels et coniinuels-déchiremenS' Aussi n'est-ce point ce sentimeut de tristessie , et peut-être de dégoût , que j'invite le& orateurs k nous faire éprouver dans le panégyrique de la sainte Vierge. La première parue doit , il csi vrai , développer les humiliations , et la seconde les souflirances que la maternité divine coûtée l'héroïne de ce discours , dont l'intérêt hien gradué peut aller toujours eu croissant jus-' qu'à la péroraison. Mais pour profiter des heureux contrastes du pathéuque et du merveilleux que l'histoire offre ici à l'éloquence , il faut qu'ime marche parallèle explique et contre -balance les décrets du ciel , en opposant tour à tour des prodiges de gloire aux épreuves d'humiliations ou d'aEaissement , et des trésors de mérites ,■ comme autant de titres de félicité , à chaque pério.de d'angoisse ou de douleur. Cette perspective , quel' orateur ne devroit jamais laisser perdre de vue , développeroit sans épisodes , sans écarts , sans exagération et sans remplissage , le double décret de la Providence , qui formeroit le plan du dis»

cours par l'explication et la correspondaiice d'un dessein si sublime. La démonstratîoti continue d'une vérité frappante «i- lumineuse, lasurprise^l'admiration, l'attendrissement , ne laisseroient pas languir , ce me seiuble , un seul instant , l'inl^rêt d'im tel panégyrique dont on s'est trop efîrayé , et qui manque encore aux triomphes de la chatte. ,

Mais unepiatàlle matière exigede roratçUfi

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beaucoup d'esprit et de goût poni' animer y Târier et faire contraster ces peintures ; beaucoup d'éloquence poiu- entraîner l'au- , ditoire par tous les ressorts combiné» de l'adnùration et de la pitié ; beaucoup de dignité pour faire respecter dans une si haute destinée les merveilles qui sortent de l'ordre commun , en respectant soi-même jusqu'au scrupule toutes les bienséances oratoires ; surtout beaucoup de tact et de prudence , pour n'exposer iamais un sujet si délicat au moindre sourire de l'irréligion ou de la malignité , par aucune idée , par aucune expression , par aucune image qui manque de mesm-e on de convenance.

Ce n'est point un discours que je prétends esquisser ici ; c'est une simple mairche qns je me contente d'indiquer au talent. Je n'ai pas besoin d'avertir un vâritable orateur des sentimens attendrissans que lui suggérera la présence de la sainte Vierge au supplice et a la mon de sou fils sur le Calvaire. Le tableau en est déiîi crayonné dans le rédt < énergique et touuiant de l'Évangile qui l'a peint d'un seul mot , dont il faudroit simplement découvrir la profondeur : Stimt juxtà erucem Jesu maUr e/iis- Jean. cap. 19, fers. 35. La maternité divine , qui sembloit ne devoir l'exposer ^'aux âilouissemens de l'orgueil, ne sollicite plus pour elle au "ciied de la croix , dans cet abîme de douleurs où elle est plongée , que la commise^ ration et les larmes du genre humain.

De pareilles conceptions oratoires , dont la religion seule fournit la grandeur , ne

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mâritent-elles jas d'exâter la verve et le saint enthouaiaHue de l'éloquence chrétienne ? La vérité et la fécondité de ce plan doivent nous inspirer d'autant plus de confiance , que la sainte Vierge explique ainsi elle>méme l'origine de sa gloire , en rêvé» lant e^ressément le mystère de son élévation dans son divin cantique. Dieu , y dit-»

elle,. a daigné considérer l'humilité de sa serrante ; et c'est pour cela même que déaormaÏB toutes les générations iutures vont célébrer à l'envi mon bonheur. Quià respgmU kumiUlatem aaeiUasua ■ ecee eniin ex hee bnUam mt dicent omnet gtneraUones. Luc.

eap. ' I , vert. 48>

On doit être étonné que l'auguste héroïne de ce discours ayant si lonnellement in(Uqué la cause de son triomphe , et que son éloge se trouvant renferme et consacré dans le simple commentaire d'un verset si lumineux , ses panégyristes , qui n'ont cessé de se plaindre de la stérilité du sujet , n'aient jamais creusé cette mine que l'Évangile ouvroit à leur ministère.

Après avoir combiné ce mode heureux de courser le panégyrique delà samte Vierge, i'ai voulu me convaincre et je me suis assuré que ce plan n'avoit encore été saisi par aucun de nos orateurs , pas même par Massillon qui l'aborda de très .près dans son sennon sur la fête de l'Assomption. Ce discours se trouve dans le volume de ses Mystères. £n voici la division : « Les consola^ • tiens de la mort de Marte compensent les « asiertuine» anténeures dont son &me avmt

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« toujoars été afBigée durant sa TÎe : pre* « mier point. La gloire de sa mort répare a les bumilïaûons qm l'aTOÎenV touionis ac* « compagaée sur la terre : second point. »

Quelle perte pour le ministère sacré , qu'en se fixant uniquement auprès du lit de mort de Marie pour célébrer a<Hi entrée triomphante dans le ciel , Blassillon ait ferme les yeux devant le vaste et magmfique horizon qui alloit s'offrir à sa vue ! Un'avoit {dus qu'un pas h. faire pour se trouver environné de toutes les richesses oratoires de son sujet ; et il s'arrête , en se jetaut aussitôt dans un désen aride on son beau talent est réduit , après avoir ainsi réputé la véritable éloquence des faits, à masquer des lieux communs par la seule magie de son style enchanteur.

- Quand un orat«ir du premier ordre , et dont le talent doit découvrir et répandre partout la Itunière , traite un sujet si digne de l'inspirer , il est bien difficile qu'il ne saisisse , ou du moins qu'il n'mtrevoie pas ses rapports les plus oratoires. Aussi , quoiqu'on général l'éloquent Hassillon ùt rarement m(Hitré de la profondeur et de la création dans ses plans , qui sont la partie la moins travaillée et la plus uniforme de ses composiùons , un coup d'oeil prolcmgé et souvent renouvelé sur l'histoire de la sainte Vierge , dut néanmoins suffire à la perspicacité d'un esprit aussi supérieur que le sien , pour démêler l'éclat qu'elle avoitreço de ses abaissemens. C'est une idée très neuve et très belle qu'il aing^ûeiueffleiitaperçae: '

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SUR l'éloquence. at^

)e ne puis dire, heureusement, puisqu'il auroît pu en tirer un meilleur parti ; et je me plais à lui en décerner avec cette mesure un )uste tribut d'admiration. Uais ce cours d'humiliations ne commence ici pour lui

3u'au moment où elle trouve son fils , âgé e dix ans , assis dans le temple , expliquant la loi aux docteiu's de la synagogue. MasH sillon relève d'abord avec onction dans sou discours les rigueurs ou du moins l'indifférence apparente de Jésus , qui ne répond aux inquiétudes si touchantes de sa mère et de son père, dont la tendresse le cherchoit inutilement depuis trois jours , qu'en blâmant cet empressement déplacé , et en les désavouant en quelque sorte pourparens , par $on affecUon à ne parler devant eux que du Père céleste , dont il défend les droits.

L'éloquence de l'orateur rapproche ensuite i^vec art trois autres dépositions de l'Évangile qui tendent au même but. Ainsi , quand aux noces de Cana , où , pour la première fois , il exerce par un prodige son empire sur la nature , d'après une simple observation de Marie , qui a paru le désirer , l'Homme - Dieu semble craindre qu'une si prompte déférence n'appelle sur elle de trop glorieuses interprétations qu'il désavoue , et u prend soin de déclarer aussitôt qu'il n'y a nen de commun entre sa mère et ce miracle. Lorsque le peuple, transporté d'admis ration pour lui , bénit aussi par l'éloge le plus solennel , les entrailles qui l'ont porté et le sein qui l'a nourri , il détourne luimême de ce cœur maternel , qui «'ea seroit

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ao4 ESSA^I

épanoui d'amour et de joiË , dé si douce« béaédiclions , pour leur assiguer ou autre objet , en les répandant sur tous les braélites qiû écoutent la parole de iHeu et y conforment leur conduite. Enfin il proteste devant tout le peuple, en présence de Marie et de Joseph , dont il est l'espérance et la ^oire , quil ne reconnoit pour père , pour mère , pour frères , que les seuls nommes dociles à la voix de Dieu et gui accomplissent sa volonté.

Tels sont les aperçus historiques auxquels Massillon se borne dans cette partie si nche de son sujet > sans remonter jamais à la cause secrète de tant de dégoûts et d'abaissemens , sans expliquer 1 esprit d'une si étoimante destinée » sans chercher et sans soupçonna? les vues miséricordieuses du ciel quinumilie toujours cette mère ainsi éprouvée , dans le titre même le plus propre i exalter son oi^eil.

Rien n'est pourtant mieux présenté et plus noblement écrit que ce récit de Hasùuon , k la fois ingénieux , vrai , touchant et netdT dans sa simplicité.

Mais par quelle fatalité , après lue si riche conception , ce même orateur , qm se place k tm tel point de vue , se bome-t-il a ces premiers aperçus , lui à qui l'Évansile en indiquoit tant d'autres analogues , dont il avoit enrichi bien moins à propos , et toujours, partiellement , quelques-uns de ses discours sur la sainte Vierge ? Faut-il lui en adresser ici le reproche ou l'hommage ? Par quelle étrange dbtraotion , ajottterai - je

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■ OK I-'iLOQUEBCS. ao5

encore , ui) écrivain si fécond en ressources , v'a-t-il donc pas mis en œuvre toutes celles qui, après s'etxe déjà oiTertes ailleurs à sa plume , auroient dû se présenter alors en-' seinbjie h. son sujet avec tant de propriété et de magnificence ? Ah [ si leur développement eût été l'idée dominante de son plan fit de son esprit , il auroit vu s'ouvrir auparavant , et se terminer fort a,o-delà , ce conrs instructif d'abaissemens gui remontent en effet plus haut et s'étendent plus loin dans l'Évangile , aux yeux d'un orateur qui veut approfondir , selon le génie de la religion , les mesures concenées parla Providence pour rendre la mère d'un Dieu toujours humble , an milieu de sa gloire.

Voijci les preuves que nons en fournissent les livres si^rés. ïlassiljon , \e le répète encolle, en a recueilli plusieurs que \e vais extraire de ses autres sermons sur les solennités de Uarie ; et je ne doute nullement qu'il ne les eût toutes réunies , si cette idée ne se fat pas retracée incidemment k son esprit dads la' composition da discours pour la fête de l'Assomption , où il se trouvoit trop resserré par son plan pour découvrir tant d'objets d'éloges dans toute leur étendue.

Cette même Vierge , prédestinée à une si «tonnante élévation dans l'histoire dt^ gem:e humain , est issue du sang de David ; mais elle se voit reléguée par son indigence dan»

les eondîtions les plus obscures , et elle ne paroîtra dans la Judée que l'épouse d'un simple artisan. Il entre dans l'économie de sa vocation , que cette maternité suinaturelle

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