‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 9 sur 73 · PAR M. L'ABBÉ MAURY · texte numérisé non relu

PAR M. L'ABBÉ MAURY

k Sa réception 1 L'àCLDiUIE T-RINÇàISE , L£

37 jinviER 1785.

Messisubs , s'il se tfouve au milieu de cette assembla un jeune hiHnme , d^ avec L'amour des lettres et la passion du travail , mais isolé , sans intrigue , saas ajipui , destiné à lutter dans cette capitale contre tous les découragemens de la solitude ^ et si l'incertitude de son avenir affaiblissant le ressort de l'^mulaiiou dans son ame , il est encore assez lier nianmoins ou plutôt assez sage pour n'attendre jamais aucune espèce d'aTaocement que de son application et de ses progrès , qu'il jette sur moi les yeux dans ce moment , et qu'il ouvre son cœur à l'espe'rance , en sa disant à lui-même : celui qa'on reçoit aujourd'hui dans le sanctuaire de l'éloqueDce , dut ^ la seule médiation de l' Académie française le bonheur de voir aussitôt la route aplanie sous ses pas. En entrant dans la carrière , il porta ses regards vers cette compagnie ; il y aperçut tous les premiers hommes de la littérature et les ' pim vertueux , les plus dignes amis des lettres , et leurs plus zélés protecteurs ; et il se persuada que ai , par an heuieux effort , il parvenoit k s'en faire connoltre , il devrait bientôt à leur indulgence les plus honorables eacoui'agemens. Ses espérances ne lurent point trompées. Profoudéinent saisi , comme on l'est dans le premier âge , d'amour pour les vertu* touchantes de l'archevêque de Cambrai, etd'ad^ mirptioa pour les venus héroïques de saiut Louis, il T. i. G

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5o DISCOUKS

s'annonça par leur éloge. Dès lors il tÙ l'Académie française l'accueillir , el le désigner avec intérêt à l'opinion publique. La distiuctiou dont elle honora son fi'emiei: essai Iiû concilia la bienveillance d'un prélat di;^e, par les qualilés de son ame , du nom. chéri de Fénélon. L'Acade'mie fil |jus encore ; ayant daigné porter ses soUîcitatioas aut pieds du trôna en tàvear du jeune pané^risie de saint Louis , elle oblinl pour lui , de la bonté si nalui-elle au feu roi*, une grâce marquée, f» , depuis cette époque , le disciple qu'elle avoit ea quelque sorte adopté par ses bienfaits, a pu se dévouer avec plus de calme et d'émulation aux pénibles travaui du ministâre érang^lique , c'est uniauement i. ce corps illustre qu'd en est redevable ; et c est SBn propre ouvrée que l'Académie achève aujourd'hui , en lui accordant Is plus ^rieuse des récompenses littéraires.

Tel est , Hesueurs , le point de vue attendris-saut sous lequel j'envisage dans ce moment l'Académie. Que d'autpes se la représentent comme l'an des grands monumens de la gloire du cardinal de {tichelieu , de ce ministre qui mesura tous les empires , calcula leurs forces , leurs intérêts , leurs rapports , atnirit aux souverains le danger des victoires qui afTaibliroieut trop un ennemi , ou fortiiieroient ^p on allié, parut rendre désormais impossibles les anciennes i-évomtiotts des conquérans , et acquit des drints à l'éternelle reconooissance du genre humain , CD tondant sur l'équilibre des puissances la gi-anda famille des nations. Que d'autres voient dans cesaoc- * maire du goût le tribunal de la langue, le trésor pn- Uic de Ja littérature , où chaque écrivain apporte le fruit de ses études et de ses veilles , et au milieu d'une nation spirituelle et cultivée , la plus précieuse élite des talens répandus dans toutes les classes de ta société. Que d'autres contemplent ici avec une. admiration patriotique des écrivains dont les ouvrages , «ompotés avec un art qui n'est connu qu'en France , ant lait de Paris la capitale des lettres , et ont imposa i toute l'Europe la nécessité d'étudier notn

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langue , qui éclaire et v^iHe aujouid'hai tous les peuples. Que d'autres enfin ae plaisent k distinguei: 4ur votre liste , des noms destinés k peraéiuer ce long héritage de gloire (jui tonore l'esprit humain. Vont moi , Messieurs , ma reconnoissance élève encore plus haat mes pensées. Je me trouve ici au milieu de mes bienfaiteurs, Je considère l'Acad^miefrançaise comme le foyer de l'émulation , le patiimotne du génie , t'asile et le centre commun de toutes les espérances des gens de lettres , le conseil de l'opinion publique

Earles encouragemensdus aux jeunes littérateurs,. et ; écrivains illustres qui la composent , comme les protecteurs naturels des taleus uaissans.

Mais en mesurant ainsi l'étendue de votre gloire , Messieurs , cofuï'ica dans ce moment je me seng abaissé moi-même ! combien plus encore , lorsque je me retrace les grands hommes qui ont été assis ' dans ce sanctuaire-, et qui , dans la carrière de l'éloquence , ofi je suis entré , ont rendu nos chaires l'un des plus riches domaines de la litlératiire fran^ çaise , et ont fait paimi nous, de la tribune sacrée, la digne rivale de la tribune antique ! Je ne puis me livrer ici aai sentîmens d'admiration et d'enthousiasme dont me pénètrent comme vous ,, Messieurs , la simplicité majestueuse et la véhémence prophétique de Bossuet , l'attrait irrésistible et doucement victorieux de l'auteur immortel du Petit Carême , l'oDCtioa céleste de Fénéloa ; mais une réflexion à laquelle je ne dois ]xiint me refuser , c'est , qu'abstraction faite de leurs incomparables talens oratoires , au seul litre de moralistes, ils méritent encore éminemment les respects et la recon- Doissance d» genre humain. Je la fais sans doute à propos, cette observation, daas un moment où l'on recueille parmi nous , avec tant de magnificence , les préceptes moraux des écrivains du paganisme; et j'ose dire non seulement que si l'on compare leurs maximes k la morale de l't^vangile , qui , par la divinité de sa source , est taqt au-dessus de toute com- ^raisoD , mais que si l'oa rapproche sous un rapport

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Sa DISCOURS

S ureraeat littéraire , Coofuciiu, Epictète , Séoèque, UrC'Aurèle lui-même , de vos orateurs de Meaiu , de CaSibfai , de Clermont , l'on sera forcé d'avouer que , par la counôissance du cœur humain , par U ^«tnture des mœurs , par la hoate ^'ds attachent au vice , par le cbarme Qu'ils donnent à la vertu , par le style enfin , par le génie , par l'éloquence avec laquelle ils plaident la cause de l'humanité souf- Irante , dos orateurs françab sont encore supérieurs à tous les sages de l'antiquité.

Je m'aperçois , Messieurs , que des objets si attacbans et si intéressans pour moi suspendent trop long - temps l'homiQage que je dois aujourd'hui à l'homme illustre dont }e vieus occuper la place; et je me sens d'autant plas pressé de m ac<{uitter de ce devoir au nom des lettres , que la voix publique , devenue si favorable à H. de Pompigoan , au moment de sa mort, ne s'est pas toujoun montrée ausai juste envers ses écrits , qu'elle l est envers sa mémoire. Il semble que la renommée ne se plaise à célébrer que des ombres. M. de Poiopigaan , dont Je rare me'rite étoit , pendant sa vie , une espèce de secret pour une paitie de ta nation , a tond^ sa réputation sur des litres aussi variés que durables. Ea effet , avoir possédé une Uttérature vaste et fe'coode , <:t réuni à une.coDaoissance approfondie de l'hébreu , 'lu grec , du latin , de l'espagnol , de l'italien , de l'anglais , le talent de bien e'crire en vers et en }irose dans sa propre langue , la plus difficile de loutesj avoir allié une érudition immense ans dons de l'imagination , et méntc des succès éclatans au théâtre , dans les tribunaui , dans les académies ; avoir su passer des plus hautes conceptions de la poésie auï recherches de l'histoiie , aux méditations de la morale , auï calculs de ta géométrie , aui dé-r frichcmeiis même de la science numismatique ; avoir parcouru Ions les domaines de la littérature , et s'être mcsui'c lour h, tour , par des tentatives plus d'une .fois heureuses , avec Virale e( Racine , Pindare pt ^oujseau , Boileau et Horace j Anacréon et lei

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commenlateurs de la langue des Gi-ecs , avoir ajouta à cette yariété de coaaoUgances et de talens , les lumières d'ua iurisconsulte , souvent même les vues d'un homme d'étal ; enfin , avoir couronné , par de bonaes et louables actions , une carrière li lionoïable > et consacre les travaux d'un homme de lettres et les vertus d'un citoyen par les pripctpes et les moUTs toujours sublimes de la religion : tel cs| , Messieurs', le tableau que préseate la vie de l'écrivain justement célèbre , qui entre aujourd'hui dans la postérité.

Kéarec des taletis distingués , et avec ce besoin de renommée qui les accompagne ordinairement , M< de Poiupignan fit des études solides et brillantes sous le célébra père Portée , dont le nom , cher aux lettres » parviendra glorieusement aux âges futurs avec ceux des grands hommes qu'il eut pour disciples , et dont il était si digne de cultiver l'espnt et de former le goAt. Il avoit à peine atteint sa vingtdeuiième année , lorsque sa verre , inspirée par le génie de Virgile, enrichit notre litlcraiure de la tra- ^die de Didon , et l'éclatant succès de son premier ouvrage ne s'est point démenti depuis plus d'un demisièclr. Racine avoit indiqué ce beau sujet dans sa préface de Bérénice , avec une prédilection qui sembloit promettre un digne rival au poète le plus parfait de l'antiquité ; mais, soit que sa retraite prématurée l'eût détourné de cette heureuse idée , soit que la faiblesse du caractère d'Énée i'e&t rebuté , soit enfin qu'U fût effrayé de la ressemblance inévitable de Didôa avec Aiiaoe , que Thomas Corneille àvoit peinte , je ne dis pas avec le coloris et l'élégance de nacinc j mais av.ec des traits si naturels et si touchans ; l'auteur de Phèdre avoit laissé à M. de Pomf ignan la gloire de faire passer du poème latin sur la scène française , le personnage le plus inlércssani :jue le génie antique eilt jamais invente'. Un plau sage , des caractères soutenus , des ressorts vraisemblables et tragiques, une sensibilité qui égale souvent l'éloquence de» personnages à l'intérêt des situations, un C 3

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style enfin oh l'on auroit pa désirer , il est vraî ,

S fus dVnei-gie , mais déjà iiur , attacbaut , el pérîoiqae , aononcèreot dès loi's à la oalion un élèyie formé dans l'art d'écrite , et dabs la coanoUsance du cœur liumain , à l'école de Vu'gile , de Aaciue , de ïlétaitase j et ses principes de goût ont toujours atteste depuis , que sou tsleut méritoSt de tes choisir pour maîtres et jour modèles.,

L'amour passionné de M. de Pampignan pour les anciens, ce seulimeul , la marque la plus sûre des boas es^.rits , maDiiest^ en lui dès sa jeunesse , ne s'est jamais ni âfTaiLli ni corrompu; et ce n'est

Sas un éloge médiocre k lui douner en présence des épositaircs du goAt. 5e sais k regret , Messieurs , tiu on ne lit presque plus aujourd'hui les ouvrages de 1 antiquité que dans les collèges. Des études profoudes épouvantent de jeunes littérateurs plus impatiens de renommée qu'avides d'instiuction , et ^i échangent aveuglément les frivoles succès de nos cercles, avec celle gloire tardive mais durable, qui leur sur- TÎvroit dans l'avenir. Il faut savoir vivre long-temps seul quand on veut devenir célèbre. Tout homma de lettres qui a pour les anciens une estime f rofondément sentie , écrit ordinairement avec goilt; et on ^'aper^oit , k son style naturel et simple , qu'il a

Îuisé l'idée et le sentiment du beau dans leur source. '.n effet , c'est dans leurs immoiieis écrits que nous trouvons cet ensemble , ces développemcns j cette chaîne de conceptions qui forme le tissu du style , cette vérité d'expression qui est l'image vivante de la pensée j celte justesse de goût qui respecte toujours la langue et ne la tourmente jamais , ce ton , cette couleur de la nature qui n'exagère nen et qui n'affaililit rien , cette sim);licilé touchante à laquelle on n'ose s'abandonner que lorsqu'on a le courage du bon goilt et la conscience de son talent. C'est dans le commercé des anciens que iious contractons cette liabitude constante de creuser un sujet , une pensée , un sentiment , avec laquelle un génie méditatif atteint aux protondeurs de la nature , tandis qu'un

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