‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 19 sur 61 · XXVII. Des Panégyriques · texte numérisé non relu

XXVII. Des Panégyriques

Cette fidélité ou ce retour à l'ancien genre et aux doctrines éprouvées se recommande autant à notre émulation , par l'immortelle célébrité de nos grands orateurs, que par le malheureux exemple des rhéteurs qui, en suivant une autre route, les ont trop bien vengés, et dont les succès ont été si contestés ou si éphémères. Eh ! comment pouvaient-ils se flatter, en effet, de donner un plus heureux essor à l'éloquence sacrée, en traitant je ne sais quels sujets nouveaux , maigres et profanes, tandis qu'aucun discours sacré du dix-huitième siècle n'a été consacré parmi nos triomphes oratoires , dans le genre même du panégj'rique, où tout est neuf encore pour le talent , puisque cette carrière n'a pas été parcourue en France avec autant d'éclat que les sentiers du dogme et de la morale ? La nouveauté des matières qui restent à traiter dans cette partie aux orateurs chrétiens n'inspire cependant pas à leur génie des éloges plus éloquents que leurs autres sermons ; et cette observation démontre que ce ne sont pas des sujets neufs , mais des idées neuves qui leur manquent pour exceller dans leur art.

Toutefois, rien n'est plus propre à enflammer l'imagination d'un orateur, que l'auguste ministère de dispenser la louange aux héros chrétiens, dont les exemples honorent notre culte et accusent nos mœurs. Si c'est un grand et beau spectacle, offert au genre humain parle christianisme, que d'assembler les hommes dans un temple pour les instruire de tous les devoirs de la morale, c'est sans doute aussi une bien magnifique institution que d'ériger des autels à la vertu, et de décerner des éloges annuels aux saints les plus dignes d'être proposés par la religion à l'admiration et à l'émulation de ses enfants. Mais les hommes dont la vie , quoique d'ailleurs sans taches, a été cependant obscure ou commune, ne fournissent point assez d'aliments à l'éloquence. 11 faut s'être rendu célèbre par un génie supérieur ou par des actions éclatantes, n'avoir besoin que d'être tiré de l'oubli pour se montrer grand . avoir exercé une influence marquée sur son

piècle , ou du moins sur son pays , avoir fait époque dans Ihistoire de la religion , s'être élevé au-dessus des vertus ordinaires , s'être signalé par de glorieux souvenirs ou par d'immortels monuments , et se présenter à la postérité avec des droits publics à une renonunée imposante , pour soutenir l'éclat de ces hommages solennels ; et malgré toute la pompe des déclamateurs , un saint inconnu de l'histoire n'obtiendra jamais que des panégyriques ignorés comme lui.

Le défaut le plus ordinaire de cette espèce de discours , qui devrait réunir aux récits instructifs d'un éloge historique l'intérêt plus animé d'un éloge oratoire , c'est cette couleur vague , ce ton de déclamation , cette emphase triviale , cette profusion dégoûtante d'épithètes et de superlatifs , enfin cette redondance de lieux communs, qui ne sauraient jamais ni s'adaptera une louange individuelle, ni retracer par conséquent le vrai caractère de l'homme qu'on veut louer. On se borne en quelque sorte aux extrémités , aux surfaces et aux dehors, au lieu de pénétrer dans le fond du sujet: et la plupart des panégyriques , distingués les uns des autres uniquement par le titre , convenant également à tous les saints du même état , n'en font connaître réellement aucun.

Un autre défaut très-commun dans le même genre est cette exagération ridicule qui affaiblit tout en outrant tout. La circonspection d'un panégyriste est la plus sûre garantie de sa bonne foi ; et il devient d'autant plus persuasif qu'il montre plus de mesure. Ne vous exposez donc pas aux mécomptes d'un enthousiasme factice et solitaire , en éloignant par les fictions de votre cerveau la confiance de votre auditoire. Vous ne célébrerez avec un plein succès les héros de la religion dans la chaire chrétienne, qu'en amenant l'admiration publique, exaltée par vos récits, à renchérir sur le tribut de vos éloges. C'est donc par des faits, et non par des phrases, que vous pouvez accréditer leur renommée -, mais ces faits, il faut savoir les choisir, les couibiner, les graduer, les lier, les grouper, les diriger vers le but moral qui doit les réunir, et en former un faisceau de preuves triomphantes qui étavent toute la richesse

de votre sujet, en donnant à la fois de Tautorité et de lintérèt à la louange.

La perfection de l'art consiste en ce genre à électriser Tadmiration de l'auditeur, en lui présentant , sans aucune reflexion commune, des résumés substantiels, rapides et frappants. Un texte heureux de l'Écriture est le cadre le plus favorable à l'orateur sacré pour faire ressortir la gloire de son héros , par une suite de tableaux variés et toujours croissants , qui rendent oratoire l'énumération la plus simplement historique , et réveillent toujours la pensée, sans la rassasier jamais.

Voilà , dans la distribution de la gloire , la part du sainl que vous faites revivre : voici maintenant la vôtre , qui sera d'autant plus douce à votre amour pour lui , qu'elle est encore la sienne. Ces tableaux vrais et ravissants vont produire l'heureux eiïet de présenter sans cesse à vos auditeurs le grand homme qu'ils verront agir en l'entendant célébrer. Ils tressailleront de tendresse et de joie devant sou image. Ils ne seront occupés que de lui seul durant votre discours ; et ce sera le plus beau triomphe de votre éloquence , que de vous dérober ainsi à leur admiration pour mieux vous en assurer. Il faut, en effet, que , dans le charme et dans l'exaltation de leur pieuse joie , ils ne songent jamais à vous au milieu du spectacle qui les environne ; qu'ils ne se souviennent plus ni de l'orateur qui parle , ni sil existe un orateur; et le premier des panégyristes est éminemment celui qui absorbe et concentre ainsi toutes les pensées de l'auditeur dans son sujet , en se faisant toujours oublier lui-même.

Les anciens , nos maîtres et nos modèles en tout genre de littérature , nous ont donné dans cette partie de leloquence des règles et des exemples que nous ne saurions trop méditer. Périclès, que toute la Grèce admirait comme son plus grand orateur , prononça l'éloge funèbre des défenseurs de sa patrie , qui venaient de périr dans la première campagne de la guerre du Péloponnèse; et Thucydide nous a conservé cette fameuse harangue, dans laquelle il avoue que Périclès loua beaucoup plus l'armée que les morts. Qui ne connaît les autres monu-

iiients dont Tantiquité s'est honorée dans cette carrière de l'éloquence, tels que le panégyrique d'Hélène par Isocrate, Téloge de Pompée par Cicéron dans son discours pour la loi Manilia , et le panégyrique de Trajan par Pline le Jeune? Les Pères de l'Église , qui furent aussi les premiers orateurs de leur temps , et conservèrent presque seuls l'éloquence et les lettres en Europe , surent enrichir les langues de Démosthène et de Cicéron d'éloquents discours consacrés aux regrets de l'amitié ou à la gloire des grands hommes. Nous pouvons citer avec confiance dans ce nombre l'oraison funèbre composée par saint Grégoire de Nazianze après la mort de sa sœur Gorgonie ; le panégyrique ou plutôt les panégyriques de saint Pierre et de saint Paul , que saint Jean-CIn-ysostome ne cesse de mêler, avec amour et enthousiasme, à presque tous ses chefs-d'œuvre ; le panégyrique de saint Honorât , prêché par saint Hilaire d'Arles; l'éloge funèbre si touchant que fit saint Ambroise de son frère Satyre , et de l'empereur Théodose ; enfin , quelques éloges à jamais mémorables, et par l'éloquence des hommages et par le courage des leçons qu'adressa saint Bernard , au milieu d'un traité de morale , au pape Eugène IH , son disciple , dans son livre, si courageusement véridique , intitulé ■ De la Considération.

Iji France ne posséda guère d'autres trésors que ces épisodes de saint Bernard, dans le genre des éloges, jusqu'au règne de Louis XIV. L'oraison funèbre fut élevée alors à un degré d'éloquence dont on ne pouvait avoir aucune idée , et qu'on ne surpassera probablement jamais. Les panégyriques sont restés parmi nous à une distance infinie de ces magnifiques discours. C'est le domaine le moins riche de notre éloquence sacrée, quoiqu'il ait été cultivé par tous nos grands orateurs , qui , en nous fournissant dans leurs ouvrages une autre mesure de leur supériorité , nous ont donné le droit d'être si difficiles en admiration , nous ont appris à les juger , et n'ont laissé dans la carrière des éloges aucun chef-d'œuvre , soit qu'ils n'eussent pas le vrai talent de ce genre , soit plutôt qu'ils ne l'eussent pas assez étudié pour le créer, comme on

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devait l'attendre de leur génie , s'ils en avaient mieux saisi k caractère et la méthode.

Cette lice opotoire n'a donc été jusqu'à présent illustrée parmi nous par aucune composition que nous puissions citer comme un ouvrage classique , comme un monument qui marque la borne au moins présumée de l'art L'orateur panégyriste n'est donc probablement pas encore né pour la France ; et en rendant un juste tribut à plusieurs de nos éloges sacrés , je n'ose, par respect pour nos discours du premier rang, citer aucun recueil de panégyriques dignes d'être proposés comme dos modèles de perfection dans ce genre d'éloquence.

XXVI IL Des pauégj riques de Bourdaloue.

Celui de nos prédicateurs qu'on doit le plus distinguer dans cette carrière est incontestablement le père Bourdaloue. S'il faut en croire cependant sa modestie, cet immortel orateur ne s'est jamais proposé de prononcer un véritable panégyrique oratoire. La chaire chrétienne n"est nullement pour lui une simple tribune d'éloquence : il s'y occupe sans cesse du grand et unique objet d'instruire , de confondre et de ramener les pécheurs. Tout autre intérêt disparaît devant son ministère. Il nous en avertit lui-même, dans le titre remarquable qu'il donne aux seize compositions consacrées par son talent à la gloire des saints. Aucun de ses ouvrages, qui forment deux volumes de sa collection, u est annoncé comme un éloge ; ils sont tous intitulés : Sermon pour lajéte de tel saint ou pour telle solennité.

Peu satisfait d'une pareille précaution pour indiquer le genre mixte d'éloge et de moralité auquel il se voue , Bourdaloue va nous expliquer plus nettement encore son dessein, en répétant dans presque tous ces discours, qu'il n'a pas l'intention de prêcher simplement un panégyrique. Il déclare donc qu'il songe beaucoup moins à louer les saints qu'a leur donner des successeurs , en les présentant du haut de la chaire à l'admiration et à l'émulation des ûdeles. La poétique de ses éloges n'est pour ainsi dire qu'une nouvelle tactique de son

ministère pour mieux atteindre son but, en assurant par cette voie l'instruction et la conversion de l'assemblée qui l'écoute. La rèrjle la pins svre , dit-il au commencement de son élope de saint .lean l'Évangéliste , la règle la plus sître pour louer lis sainls est de nous proposer leur sainteté comme le modèle de la nôtre. Ne considérez pas ce discours, ajoute-t-il dans l'exorde de sa prédication sur la fête de saint Paul, comme îin simple éloge, qui se termine à vous donner une haute idée de saint Paul. Je vous rai dit : c'est un dùicours de religion , c'est une règle pour former vos mœurs , cest nn exemple que Dieu vous propose et que nous devons nous appliquer.

En effet, Bourdaloup oublie continuellement, dans ses panégyriques, qu'il fait un élose; il oublie jusqu'à son béros, pour se concentrer dans la pensée dominante de son creur, dont le principal intérêt est toujours la sanctiiication de son auditoire. On retrouve souvent dans ces discours le même ?énie, la même puissance de raisonnement, la même profondeur de doctrine, le même bon goiit d'érudition, que font tant admirer ses grands cbefs-d'œuvre sur les mystères et sur la morale de l'Évangile. Ses panégyriques peuvent donc soutenir, sous tous ces rapports, une comparnison glorieuse avec ses autres sermons. .^Uiis il faut avouer qu'en v déplovant de si rares et si différents mérites, il ne se renferme cependant pas assez dans ce nouveau genre pour y conserver cette belle et constante unité d'un sujet approfondi sous tous ses rapports, mais restreint à ses limites naturelles, unité à laquelle il est toujours fidèle dans son Carême et dans son Avent. C'est lui seul qui sacrifie volontairement ici une partie de ses succès oratoires aux intérêts de son zèle apostolique. Ce dernier sentiment subjugue toutes les facultés de son âme , avec tant d'empire qu'au mibeu de ses éloges sacrés le panégj-riste interrompt tout à coup toutes ces formules de louange qui semblent attiédir et fatiguer son génie ainsi dépaysé, bors de sa S[)hcre et de son élément, pour se livrera l'impétuosité et à la vfhej.ti^Hce'^riin missionnaire. Je peux en

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citer un exemple frappant, tiré de l'éloge de sainte Magde< laine; et en lisant cette prosopopée imprévue dans un panégyrique de Bourdaloue on croira sans doute entendre le morceau le plus éloquent d'un sermon sur le délai de la conversion.

« Magdelaine , dit-il, connaissait-elle mieux Jésus-Christ « que nous ne le connaissons? La foi du christianisme nous << découvre, au contraire, des merveilles qui étaient alors ca- « chées à ses yeux. Pourquoi donc tarder davantage ? Et sans « aller plus loin , pourquoi avant que de sortir de cette église. •i avant que de nous éloigner de cet autel où Jésus-Christ se « trouve encore, non plus en qualité de convive, comme chez. « le pharisien , mais en qualité d'aliment et de breuvage , en « qualité de victime immolée pour nous , en qualité de sa- <■ crificateur et de pasteur, pourquoi, dis-je, ne pas nous don- « ner à lui? Finissons une fois ce que tant de fois nous arans « proposé défaire; et disons-lui : ?son. Seigneur, non, ce « ne sera ni dans une année, ni dans un mois , mais dès au- « jourd'hui ; car il n'est pas juste que je veuille temporiser « avec vous. Ce ne sera point quand je me trouverai dégagé « de telle ou telle affaire ; car il est indigne que les affaires du « monde retardent celles de Dieu. Ce ne sera point quand je « me verrai sur le retour de l'âge ; car tous les âges vous ap- " partiennent , et ce serait un outrage pour vous bien sensible « de ne vouloir vous réserver que les derniers temps et le « rebut de ma vie. Dès maintenant. Seigneur, je suis donc « à vous, et j'y veux être. Recevez la protestation que je fais, n et confirmez la résolution que j'en forme devant vous. »

Cette logique pressante et ces mouvements accélérés caractérisent le tact et le talent suprême de Bourdaloue. Son zèle s'y abandonnait pour le moins avec autant de liberté dans ses panégyriques que dans ses sermons. Où le déploie-t-il en effet avec plus d'éclat qu'en terminant la première partie de l'éloge de saint André, au moment où il présente cet apôtre honoré du martyre de la croix? « Voilà donc, dit-il, voila. " chrétiens, le prédicateur que Dieu a suscité pour votre

« instruction c'est saint André sur la croix. Ps'ayez plus

« nul égard ni à mes paroles ni à mon zèle : oubliez la saiu- « teté de mon ministère; ce n'est point à moi , c'est à cet « apôtre à vous préciier sur la croix un Dieu crucifié ; c'est « à cet homme cruciflé, dont la prédication , plus pathétique « et plus efficace que la mienne, se fait entendre dans toutes « les églises du monde chrétien. Le voilà , ce ministre irré- « préhensible , ce prédicateur auquel vous n'avez rien à ré- » pliquer. Mais que n'a-t-il pas à vous reprocher lui-même? » Il vous prêche encore maintenant le même Dieu qu'il « prêchait aux juifs et aux païens , un Dieu qui vous a sau- « vés par la croix. Le croyez-vous?... On vous a dit cent fois, » et il est vrai , qu'au jugement de Dieu la croix paraîtra '< pour vous être confrontée, tune pat ebit sîgmivi Filii flomi- « 7iis. ( Matth. c. XXIV. ) Mais outre la croix de Jésus-Christ, u on vous en confrontera une autre, celle de saint André. « Oui, la croix de cet homme apostolique, après lui avoir « servi de chaire pour nous instruire, lui servira de tribunal « pour nous condamner. Voyez-vous ces infidèles? nous » dira-t-il; la vue de ma croix les a convertis : de païens « qu'ils étaient, j'en Ils des chrétiens et de parfaits chré- « tiens. Voiià ce qui nous confondra; et ne vaut ii pas « mieux dès aujourd'hui prévenir, par une confusion volon- « taire, cette confusion forcée qui ne nous sera pas seuleu ment inutile, mais funeste? »

Ce trait sublime, voyez-vous ces infidèles? etc. , manifeste l'élan et la verve d'un grand orateur, et montre qu'il suffisait à Bourdaloue de se livrer à son génie dans toutes les matières pour s'élever à la plus haute éloquence.

Indépendamment de ces beaux mouvements de son zèle apostolique, Bourdaloue suivait aussi fréquemment dans la composition de ses panégyriques son attrait pour les développements de la morale. Il faut donc citer ici un exemple de ces nouvelles digressions si étrangères au genre des éloges. Vers la fin de son panégyrique de saint Paul, en louant cet apôtre d'avoir bravé les tribulations , les chaînes et la mort

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pour aller remplir son ministère à Jérusalem, quand il déclara qu'il ne craiiznait rien de tout ce qui pouvait lui arriver, et qu'il ajouta : Ma vie ne m'est pas plus précieuse que moi-même, Bourdaioue s'arrête; et il ne songe pins au sacrifice et à la gloire de saint Paul, que pour en relever le contraste avec nos mœurs. « Que répondrez-vous à cet exera- « pie, dit-il, hommes du siècle, hommes lâches et mon- « dains, qui dans les emplois dont la Providence vous a « chargés, et même dans les fonctions qui vous attachent, « comme saint Paul , au service des autels , cherchez vos « aises et votre repos? Venez, venez vous confronter avec « cet apôtre ; et dans l'opposition que vous allez découvrir « entre vous et lui, apprenez ce que vous devez être, et con- « fondez-vous de ce que vous n'êtes pas. Saint Paul s'est « immolé pour son ministère, et vous vous épargnez dans le » vôtre. Voilà le reproche que vous aurez à soutenir devant « Dieu. Consultez-vous sur ce point. Je sais que Tamour-pro- « pre vous persuade par ses artifices qu'on doit être content « de vous, comme vous Têtes vous-mêmes. Mais dites-moi, « ces ménagements de votre personne si étudiés et si affectés ; « ce refus d'un travail nécessaire que vous devez au puhlic ; a cette horreur de l'assiduité que vous traitez d'esclavage « et de servitude; cette hahitude de vous divertir heaucoup « et de vous appliquer peu, au lieu de suivre l'ordre de Dieu, « qui serait de vous divertir peu pour vous appliquer beau- « coup; cette liberté que vous prenez de vous décharger sur « autrui des soins les plus personnels et dont vous devez uni- « quement répondre; cette facilité à vous émanciper des obli- « gâtions onéreuses, mais indispensables , qui sont attachées « à votre état; cette peine à vous trouver où il faut que vous « soyez, et cette disposition ta être volontiers où il faut que « vous ne soyez pas ; cette fuite des affaires qui vous sont « importunes et incommodes, quoique Dieu et les homnies « ne vous aient faits ce que vous êtes que pour en être incom- « modes et importunés ; cette prudence de la chair à ne vous " engager jamais, ni pour la vérité ni pour la justice; cette

« crainte de vous exposer et de vous perdre dans les oc- « casions où Dieu demande que vous vous exposiez et que « vous vous perdiez; en un mot, ce secret que le monde « vous a appris , et que vous pratiquez si bien, de ne prendre « de votre condition que ce qu'elle a de doux et d'honorable, « et d'en laisser le pénible et le rigoureux : ce n'est pas tout ; « cette indifférence, cette froideur à la vue des scandales qui « de\Taient enflammer votre zèle, et au contraire cette im- « patience sur les moindres défauts dont votre délicatesse est « blessée; cette sensibilité à vous offenser de tout et à ue « pouvoir rien supporter dans une place qui vous oblige à « tout supporter et à ne vous offenser de rieu; enfln ces « plaintes et ces éclats dans les traverses et les contradic- « tions : tout cela convient-il à un homme qui , à l'exemple «i de saint Paul , veut être un ministre fidèle ; et puisque « pour être tel il faut se résoudre à être victime , tout cela « s'accorde-t-il avec l'état d'une victime? »

Je respecte et j'admire comme je le dois ce sentiment et ce langage apostoliques. Je ne saurais donc regretter, pour la gloire de Bourdaloue, de voir son génie se livrer à ces épanchements de zèle et à ces dé\ eloppements de morale qui , eu l'éloignant du sujet de son discoui-s, le rapprochent si utilement de l'objet de son ministère et lui ouvrent la conscience de tous ses auditeurs. Un pareil succès devait lui paraître préférable sans doute à tous les triomphes oratoires. Mais je regrette pour l'intérêt de l'art, que ce grand homme a tant honoré , qu'il n'ait pas voulu borner et consacrer quelquefois en toute rigueur son grand talent au seul et unique objet des panégyriques , pour nous fournir des modèles parfaits dans toutes les créations de l'éloquence sacrée; je regrette qu'il dérobe si souvent à ma vue le héros de sou discours , que tout autre intérêt fait languir; je regrette qu'il ne laisse rien à commenter et à développera mes pensées, que les siennes épuisent et absorbent dans leur diffusion ; je regrette qu'il ne se fie pas assez à son éloquence pour être bien sur que dans un panégyrique où la morale doit sortir du fond du récit et

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du tableau des faits, et où elle est tout autrement intéressante quand on la voit en action que lorsqu'elle est réduite à l'aridité des préceptes , on peut supprimer ces développements superflus qui confondent tous les genres; je regrette qu'il ue prenne pas plus souvent dans sa diction et dans son coloris un ton plus haut, pour obliger son talent à des efforts heureux, qui doubleraient ses forces ; que dans le style des éloges, où il montre toujours de la propriété , de la correction, de la noblesse , de la dignité , souvent même du nerf et de la précision , il néglige trop ce nombre , ce tour, cette grâce de la parole, cette imagination dans l'expression, si éminemment propres aux panégyriques ; je regrette que Bourdaloue ne se soit pas rappelé dans de pareils sujets la sage et lumineuse observation de Quintilien , quand il dit , avec toute l'autorité du bon goût , « que les pièces spécialement destinées » à plaire au public , quoiqu'elles soient fondées sans aucun « doute sur la vérité, coMiME les panégyriques , et tout « ce qui appartient au genre démonstratif, doivent avoir des « fleurs et des grâces dont il ne faut pas orner les plaidoyers, « où l'art est plus caché ; au lieu qu'ici , non-seulement il se « montre , mais il étale toutes ses beautés pour remplir l'at- « tente de l'auditeur, qui est venu avec le seul dessein d'en- « tendre un beau discours ' » ; je regrette enfin qu'en parcourant cette belle carrière, où il devait à jamais nous servir de guide , ce grand homme ait oublié que de fréquentes digressions morales ne sont pas moins déplacées dans un éloge, que ne le seraient de continuels épisodes de louanges dans un sermon.

Ainsi donc , même en retranchant de ces discours de Bourdaloue les instructives moralités auxquelles il laisse usurper

' « >'am et iis actionibus quœ in aliqua sine dubio veritatc vcrsantnr, sed sunt ad populareni aptatae iklectationera, quales ter/imii.s jiniicfjijncos, totuimiuc hocdcmonstrativiim genus, permittitur adhibcrc pins cultus, omnemque artcm ( qwx latere plerumque in judiciis débet ) non conliteri modo, scd ostcntare eliam, hominibus in hoc advocalis, • Quint, de Insl. Oralorhi, lib. II, cap x.

trop d'espace, ils ne seraient pas encore d'irréprochables panégyriques, parce que les faits n'y seraient pas assez dominants , assez animés du génie oratoire , assez suivis , assez liés , pour atteindre ni l'instruction de l'histoire, ni l'intérêt de l'éloquence. On y admirerait sans doute un excellent esprit, une vigueur continue de raison , une marche sage , des raisonnements lumineux , des citations brillantes de l'Écriture et des Pères, des connaissances profondes, et même plusieurs caractères d'un talent maie et supérieur ; mais il y manquerait encore, pour en faire de vrais chefs-d'œuvre, ces mouvements d'éloquence, cette poésie d'expression , ce progrès d'intérêt, ce souvenir ou plutôt cette présence, cette action continuelle du héros toujours en scène sous les yeux de l'auditoire , celte belle distribution d'une vie entière méditée et coordonnée par un orateur , enfin cette fleur, que dis-je ? ce feu d'imagination et cet accent d'enthousiasme qu'un éloge solennel attend de l'éloquence, et dont l'admiration publique veut jouir.

L'attrait de son talent et surtout la connaissance approfondie de l'économie du christianisme appelaient naturellement Bourdaloue , dans le choix de ses éloges , vers les sujets liés au berceau de la religion. Il a senti et il a montré contbien ils étaient féconds pour l'éloquence. Ce savant orateur se trouvait là sur son terrain, au milieu du théâtre de ses grandes études; et son érudition n'aurait jamais pu se déployer avec le même avantage dans les sujets modernes, que les orateurs aiment beaucoup mieux traiter, parce qu'ils semblent plus intéressants, parcequils appartiennent à des époques plus riches en personnages à portraits historiques, mais surtout parce qu'ils sont incomparablement plus accessibles aux talents médiocres. Aussi Bourdaloue n'a-t il négligé aucun de ces premiers héros de l'Évangile. Son inépuisable fécondité consacra huit éloges à cette seule période des temps apostoliques, en composant les panégyriques de saint .Fean-Iîaptiste, de saint Pierre, de saint Paul , de saint Etienne, de saint Jean TÉvangéliste, de saint André, de saint Thomas et de la ^Magdelaine-

lOG ESSAI SLR l'i':loqlk>ce

Il n'est aucun de ces discours de Bourdalotie où Ton ne retrouve son talent , et où il ne fasse admirer des beautés du premier ordre. Ses plans me semblent des conceptions uniques, dont rien n'approche dans cette partie de Télociuence sacrée. C'est dans ses panégyriques , mieux encore que dans ses sermons, qu'on est frappé, au premier coup dœil, delà sagacité, de la justesse et de la profondeur de son esprit, dans son étonnante manière d'envisager ses sujets et de diriger l'ordonnance de ses discours. Il n'a point de rival dans cet art. disons mieux , dans cet empire du génie sur lui-même , qui , en traçant ainsi sa marche, a la sagesse de se restreindre pour se fortifier et s'élever plus haut; d'abréjrer sa route en assignant son but ; de se soumettre au frein qu'il se donne pour régler et augmenter son ardeur ; enfin dassurer mieux son triomphe , en s'environnant de bornes qu'il ne se permettra pas de franchir : comme un souverain affermit et étend sa puissance en s'imposant à lui-même des lois.

Parmi les exemples que je pourrais citer à l'appui d'un si juste hommage , je me bornerai à retracer ici le beau dessein de son panégyrique de saint Jean-Baptiste. Ce plan était contenu dans l'Évangile, à peu près comme une magnifique statue est renfermée dans le bloc* de marbre d"où elle doit sortir; mais l'extraction, c'est-à-dire la création, n'en est que plus heureuse, parce que le génie seul a su l'y découvrir, l'en tirer et l'animer de son souffle, en l'offrant ainsi à notre admiration avec autant d'éclat et de vérité que d'intérêt et de vie.

Bourdaloue prend pour texte ces paroles du premier chapitre de l'évansiie de saint Jean : Un homme appelé Jean fui en vo>jé de Dieu, il vint pour rendre témoignage à la lumière. En développant le sens profond de ce passage, il ramène tout son sujet à l'aperçu lumineux et vaste d'une réciprocité de témoignages entre le Messie et le précurseur. Il observe que de même que saint Jean-Baptiste a servi de témoin au Sauveur du monde, le Sauveur du monde a voulu servir aussi de témoin à saint Jean-Baptiste; et il divise son éloge en ces

deux points simples et vrais : Jean-Baptiste rendant témoignage au Fils de Dieu , et le Fils de Dieu rendant témoignage à Jean-Baptiste.

Voici comment il envisage et sous-divise admirablement sa première partie : « Cinq choses, dit-il, sont nécessaires à quiconque est choisi pour témoin et doit en faire l'ofGce : la fidélité et le désintéressement dans le témoignage qu'il porte; l'exacte connaissance du sujet dont il porte témoignage ; l'évidence des preuves sur lesquelles il appuie son « témoignage; le zèle pour la vérité en faveur de laquelle il rend témoignage; enfin la constance et la fermeté pour soutenir son témoignage. Or, je trouve que saint Jean- « Baptiste a eu dans le degré le plus éminent toutes ces qua- « lilés; car il a été pour le Sauveur du monde un témoin a fidèle et désintéressé , un témoin instruit et pleinement « éclairé, un témoin sûr et irréprochable, un témoin zé é et « ardent , un témoin constant et ferme. »

Après avoir démontré ces cinq assertions par les faits déposés dans l'Évangile, dont le récit semblait devoir épuiser la matière , Bourdaloue ne se montre ni moins original , ni moins riche , ni moins frappant dans les sous-divisions de la seconde partie ; et le sujet ainsi présenté se prêtera merveilleusement au mouvement progressif que l'art saura donner à l'éloquence de l'orateur.

« Sans attendre , dit-il , son dernier avènement, où il ser- « vira de témoin à tous les justes, le Sauveur du monde a « voulu servir de témoin , dès cette vie , à son précurseur. « Il a donc rendu témoignage à la grandeur de sa personne ; « il a rendu témoignage à la dignité de son ministère ; il a « rendu témoignage à Texcellence de sa prédication; il a « rendu témoignage à l'efficacité de son baptême ; enfin il a " rendu témoignage à la sainteté de sa vie et à l'austérité de " sa pénitence. »

Je ne connais , ni parmi les anciens ni parmi les modernes, aucun plan d éloge qu'on puisse mettre en parallèle avec la distribution oratoire de ce discours. La religion seule peut

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ouvrir de pareilles routes à Téloquence. C'était ainsi que Bourdaloue savait creuser et raisonner les sujets que des méditations profondes mûrissaient et fécondaient devant son talent. Que l'on compare une pareillecombinaisondu génie, un résultat si étonnant de quelques pages de l'Évangile, aux divisions généralement communes , faibles et uniformes , qu'une facilité paresseuse fournit à Massillon; et Ton sera d'autant plus frappé du contraste, qu'il explique également plusieurs des autres différences qu'on remarque entre ces deux grands orateurs. C'était ce travail préparatoire qui rendait ensuite les compositions de Bourdaloue si pleines et si coulantes, qu'on ne trouve dans ses panégyriques , depuis l'exorde ' jusqu'à la péroraison , aucune hésitation , aucun verbiage , aucun emliarras, aucune répétition, aucune trace de stérilité, aucune phrase de remplissage. L'orateur sacré qui, dans la composition des éloges, saura l'imiter dans l'art d'approfondir ses sujets, l'égaler dans la conception de ses plans,

' Je ne serais embarrassé que du choix pour en citer des exemples. Bourdaloue établit dans l'esorde de son panégyrique de saint André , que ce qui distingue cet apôtre, c'est son amour pour la croix, t J'entreprends de justifier cet amour de la croix, dit-il, et je veux même vous l'inspirer.» Voici comment il entre dans sa première partie: « Il en est des croix comme de la mort... En effet , se procurer la mort par désespoir, c'est un crimela souhaiter par accablement de chagrin, c'est faiblesse; s'y exposer par zèle de son devoir, c'est une vertu; s'y dévouer pour Dieu, c'est un acte héroïque de religion. »

Il faut qu'un prédicateur ait singulièrement la conscience de ses moyens oratoires pour prodiguer ainsi, dès l'ouverture d'un discours, un pareil tableau analytique , au lieu d'en réserver avec économie le développement et l'effet au centre de sa composition. C'est la manière, c'est la magnificence de Bourdaloue. Il écrit rapidement tout ce que lui inspirent ses méditations, durant lesquelles son esprit, satisfait de la force, de l'ordre, de l'enchainement et de l'abondance de ses premiers aperçus , ne s'occupe ni de la tournure des phrases, ni de la distribution des preuves. On est étonné, en lisant les exordes de ses panégyriques, d'y trouver des pensées, et même des faits d'une haute importance, dont la profusion semble devoir appauvrir d'avance la matière de ses éloges; mais ces discours se trouvent ensuite si pleins et si riches , (ju'on n'en est que plus frappé de l'intérêt cl de la fécondité qu'il donne à tous les sujets.

s'abstenir de ses digressions morales, et exercer plus heureusement la puissance de l'imagination que l'éloquence doit déployer pour célébrer la gloire, sera le premier des panégyristes.

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