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XXIX. De nos autres panégyristes et des règles de ce genre

Les panégyriques de Flécbier , vantés pendant si longtemps comme des chefs d'œuvre dans les rhétoriques des collèges, sont étrangement déchus aujourd'hui de la gloire qu'ils avaient usurpée; ceux de Massillon sont regardés universellement, et avec raison , comme les moindres productions de son talent. Son style même y a moins de charme , et paraît en quelque sorte mésallié au milieu de l'indigence de tant de lieux communs. On y perd sans cesse de vue le saint que l'orateur veut exalter, mais qu'il fait souvent oublier lui-même dans les suppléments oratoires d'une morale étrangère au sujet ; et on n'y trouve jamais un seul trait à retenir. Nos orateurs du second rang ont suivi la même route. Ils sont tous plus diserts qu'éloquents dans leurs éloges, où ils se flattent, selon l'observation si judicieuse de Quintilien, de montrer bien de l'esprit ^ parce qu'il en faut beaucoup povr les comprendre '. Aucun d'eux n'a su ou n'a pu s'emparer des premières places encore vacantes dans celte carrière. Tous les talents y ont partagé plus ou moins le même sort. L'inaptitude et la négligence des prédicateurs ont amené le dégoût du public. Ce genre en effet a été couronné parmi nous de si peu de succès mémorables, qu'il est assez généralement abandonné; et à l'exception d'un très-petit nombre de sujets modernes ou nationaux auxquels on ne renoncera jamais , on ne prononce presque plus de panégyriques, durant nos grandes stations , dans les chaires de la capitale.

C'est surtout en composant ces éloges sacrés qu'on doit avoir sans cesse présente à l'esprit cette règle si lumineuse de Boileau : Riennest beau que le vrai. Il est sans doute très-permis

' « Tum demum ingcniosi scilicet , si ad inteiligtndos nos opiis sit ingenio. i> f.il). VIII. Ptoemitim.

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d'embellir les faits par des rapprochements ou par des contrastes , pourvu qu'un panégyriste se borne à ces innocents artifices de l'éloquence , sans se livrer jamais ni aux excès de la louange, ni moins encore à l'impudence du mensonge; car il est absurde , et même très-maladroit , d'affecter une fausse admiration que tout le monde apprécie, et que personne ne partape. Les éloges vagues , les lieux communs, les épithètes accumulées , les sophismes de l'adulation, les hyperboles, les exagérations du mauvais goût, décèlent l'ignorance ou la mauvaise foi, et repoussentaussitotla confiance de l'auditoire. Que l'orateur se souvienne donc toujours qu'il est assis dans la chaire de la vérité, qu'il est environné d'une foule d'auditeurs calmes et instruits , que tout ce qui s'étend au delà des bornes de la vraisemblance devient révoltant, qu'on ne heurte et qu'on ne contredit jamais avec succès les opinions reçues, et que des hommages excessifs dévoilent toujours la bassesse qui les prodigue, sans élever jamais d'une seule ligne l'orgueil qui s'en applaudit. Lysippe disait souvent qu'il avait beaucoup plus honoré Alexandre en le représentant simplement une pique à la main , qu'Apelles, qui le peignait partout lançant la foudre comme Jupiter.

Lorsque te sujet d'un panégyrique est fécond en événements, la morale doit naître de la narration historique, sans l'interrompre, sans que les faits soient étouffés sous un amas de réflexions triviales, qui se présentent assez d'elles-mêmes à tous les auditeurs. Une méthode trop didactique serait funeste au discours , dont elle suspendrait la marche progressive. Pénétrez-vous donc profondément du caractère distinctif et des actions dominantes de l'homme que vous célébrez; étudiez et saisissez d'abord les traits particuliers les plus saillants de son génie , de son âme et de ses vertus ; environnez-le de ses contemporains , et peignez les intérêts, l'esprit, les mœurs de son sièclç; rassemblez, rapprochez tous les détails de sa vie qui tendent au même but , pour en former vos tableaux oratoires ; classez et présentez-nous en mouvement et en action , dans des cadres tirés des livres saints, les faits analogues, les

talents, les actions vertueuses, les revers, les entreprises éclatantes , les succès , les obstacles , les triomphes que l'histoire offre à vos pinceaux ; et vous donnerez ainsi à vos éloges toute la rapidité d'une composition dramatique , toute la progression du raisonnnement, tout l'intérêt de l'éloquence.

A Dieu ne plaise que j'approuve la méthode assoupissante de ces froids panégyristes dont l'ineptie confond la distribution oratoire avec Tordre chronologique, de ces orateurs didactiques sur lesquels retombe l'anathème de Boileau contre les poètes sans chaleur et sans verve , qu'on voit se traîner , comme à la tâche, sur la ligne des événements; et qui, sacrifiant infidèlement la marche du discours au calcul des dates , glaçant leurs récits de peur de déranger la série des faits,

Maigres historiens, suivront l'ordre des temps. Ils n'osent un moment peidie mi sujet de vue : Pour prendre DôIe il faut (|ue Lille soil rendue, Et que leur vers, exact ainsi que Mczerai, Ait dé]k fait tomber les remparts de Courtrai.

Mais il n'en est pas moins certain qu'il ne faut jamais perdre de vue , dans le plan d'un panégyrique , l'ordre progressif ou la disposition oratoire des événements , alln que l'éloge, ainsi gradué, non sur la seule suite historique, mais sur les rapports intimes des actions louables qui doivent commander l'admiration , puisse monter et se soutenir à la hauteur de l'éloquence, par l'heureux et riche développement du sujet. Eh quoi ! Bossuet a su écrire en style oratoire , et de quel style! l'histoire du genre humain; et vous, orateur de profession, qui n'avez pas assurément tant de difficultés à vaincre , vous ne sauriez appliquer ce même genre de talent à la vie publique d'un héros de la religion , dont la gloire est confiée à votre ministère ?L'ne fois lancé dans la carrière qu3 vous avez tracée vous-même, avancez toujours sans jamais revenir sur vos pas. Dès que vous ne marchez plus en avant, l'auditoire s'arrête avec vous et s'endort au milieu de vos mouvements rétrogrades. C'est ce qu'on éprouve quand , après avoir

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lu daus Mascaron ou dans Massillon toutes les circonstances de la mort de Turenne ou du martyre d'un saint, on entend ces deux orateurs annoncer la seconde partie du même panégyrique. Cette confusion du plan bouleverse l'intérêt du sujet ; et l'auditeur , trompé sans cesse par ce désordre historique , se retire sans connaître celui dont on vient de lui parler pendant une heure avec tant de prolixité et d'emphase. Eh ! qu'est-ce donc qu'un éloge qui ne peint point l'homme auquel il est consacré , et à la fin duquel je suis encore forcé d'aller consulter son histoire, si je veux me former une idée juste et complète de son caractère ou seulement de sa vie?

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