‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 37 sur 61 · XLVIII. De la Variété dans le Style · texte numérisé non relu

XLVIII. De la Variété dans le Style

Si la variété est nécessaire jusque dans les terminaisons des mots, elle est bien plus indispensable encore dans la coupe et principalement dans le tour de chaque phrase, lequel a la même importance pour faire ressortir les pensées et les figures de l'orateur, que l'attitude des personnages dans les ouvrages de sculpture ou de peinture pour déterminer l'effet qu'on veut produire. Cicéron appelle , avec autant de vérité que d'imagination dans l'expression, ces différentes tournures des périodes , une espèce de geste du discours , quaxi gestus oraiionls. Des formules monotones supposent toujours des pensées lâches. Étes-voiis donc embarrassé pour varier vos phrases et vos périodes , quittez la plume, revenez à la méditation, et chaque trait de la pensée reprendra bientôt son mouvement, son caractère et sa couleur. Les répétitions des mêmes tournures et des mêmes mots au commencement de plusieurs alinéas réussissent toujours dans le style de la chaire. C'est précisément dans le développement de ces morceaux de détail qu'il importe de faire contraster sans cesse les tableaux de terreur ou de pitié , d'onction ou de menace , d'allégresse ou de douleur, et de varier les tours, les expressions, les figures et les nuances de chaque phrase , si l'on veut préserver ses auditeurs de l'ennui qui accompagne l'uniformité'. Les sermons de l'abbé Poulie, que nous avons entendus avec beaucoup de plaisir, semblent se distinguer surtout par cette variété de pinceau, et paraissent dignes d'être cités comme des modèles sous ce rapport de l'art oratoire. Ce qui relève principalement son élocution , c'est cette heureuse fécondité qui diversifie sans cesse ses peintures , ses mouvements , son langage, et qui, montrant à chaque instant l'esprit de l'orateur

' « Variarc orationcni magnoperc qioitcbit , nain oninilius in rébus similitudo satictatis est mater. « Cicer. , de Iiivciit. lib I , dp. lxxvi.

SOUS des formes diverses, n'altère cependant jamais la simplicité du vrai talent.

.\LL\. De la Clarté.

Évitons néanmoins de sacrifier la clarté à la variété; et ne devenons point vagues, obscurs et inintelligibles, à force de chercher des équivalents , des synonymes et des périphrases , pour éviter la répétition des expressions ou l'uniformité des tournures. On ne parle que pour être entendu. Les Grecs, dont la langue peignait à l'esprit, et souvent aux yeux , le sens et pour ainsi dire les fonctions de chaque mot ' , appelaient la voix lumière. C'est peut-être par réminiscence d'une semblable allusion que Denys d'Halicarnasse compare Démosthène à un brasier allumé au milieu des places publiques d'Athènes, pour éclairer et échauffer un peuple également aveugle et insouciant sur ses plus grands intérêts.

Telle doit être en effet la clarté de l'éloquence , qu'elle se répande par une propagation soudaine , comme la lumière , dans tous les esprits. Non-seulement , dit Quintilien, il faut que Von comprenne ce que nous disons , mais encore qu'on ne puisse jamais ne pas nous comprendre. Un orateur ne saurait donc se demander trop souvent à lui-même , je ne dis pas quand il compose , mais quand il revoit à loisir ses productions : Quai-je voulu dire ? l'ai je dit? Plus l'expression est simple , plus elle est claire ; et cette simplicité double toujours sa force. C'est le goût qui indique la propriété du mot , et c'est surtout cette propriété de l'expression qui en fait la clarté ; mais il faut être profondément instruit de la matière qu'on veut traiter, avant d'en faire le sujet d'un discours, pour pouvoir y coordonner clairement ses pensées. Le chanceher d'Aguesseau consacra ce principe de goût par une critique très-fine, lorsqu'en lisant dans sa société, à la campagne,

' Ainsi , en français, circonférence est un terme abstrait , dont les dlcinents étrangers à notre langue ne peuvent nous fournir l'explication. C'est pour les Grecs, au contraire, une simple image composée de deux mois qui siguificnt tourner autour, Tiîptçspeia.

l'histoire de Louis XI, par Dudos , il désapprouva par un sourire de pitié rhistorien, qui rendait compte de la pragmatique sanction sans avoir étudié cette matière : Jlil mon ami, s'écria-t-il en laissant échapper le livre de ses mains , on voit bien que tu ne sais cela que d'hier. En effet, l'écrivain qui est obligé d'apprendre à mesure qu'il compose est ordinairement obscur. Celui, au contraire, quialaissé longtemps mûrir ses connaissances dans son esprit, où elles ont contracté une alliance intime avec ses idées , est assez maître de sa composition pour pouvoir écarter de son style le verbiage et la déclamation, qui exposent à l'équivoque et à TamphiboFogie'. L'obscurité provient du défaut de logique ou de réflexion, quand !a phrase est vide de sens ; de la prétention, lorsque l'expression est recherchée; de la négligence, s'il y a de l'embarras dans la construction ; de la complication ou de la confusion des objets , pour peu que l'idée directe se trouve surchargée d'idées collatérales ; enfin du mauvais goût, toutes les fois que le mot est plus abstrait que la pensée. Le degré de clarté dépend du rapport qu'il y a entre les idées de celui qui parle et l'intelligence de celui qui écoute ; mais un prédicateur doit toujours mettre son langage à portée de la multitude. Le style de l'éloquence sacrée doit être net et en quelque sorte transparent. La rapidité du débit, qui ne laisse jamais le loisir de l'examen , exige dans un seruion toute la clarté du langage le plus familier.

L'obscurité qu'on a reprochée avec tant de raison à quelques orateurs de nos jours était une juste punition de leur mauvais goût. Us avaient trop de penchant pour le jargon et pour les abstractions de la métaphysique. Ils étaient habituellement disposés, selon l'observation de Quinlilien en parlant de leurs devanciers , à être contents d'eux-mêmes pourvu qu'ils fissent parade d'esprit, et qu'ils fussent applaudis

' On distingue, en fait d'oliscuriU-, tlciix espùces ilc galimatias: le simple, i|iiand ce qu'on écrit ne s'entend pas; cl le double, quand en éci-ivant on n"a pas pu s'entendre soi-même.

quand ils parlaient'. Ils aspiraient surtout, disait très-bien Vahhéd'OUvet^à paraître penser Jusque dans la ponctuation^ et ils croijaient briller en finissant des phrases tronquées pardeuxou trois points d^adniirationoupar d'autres points alignés, qui ne sont pas des figures de rhétorique., mais plutôt des figures de typographie.

Page 1