L. Des Ti-.iits frappants
Cette clarté ne nuit jamais ni à la profondeur ni à Ténergie. Plus un trait est frappant , plus l'expression doit être lumineuse. On aime à trouver dans un sermon quelques-unes de ces idées grandes et neuves dont on est ravi , comme si l'on venait de les créer soi-même; car la rérité entre si naturellement dans l'esprit , dit Fontenelle, que quand on rapprend pour la première fois, il semble quon ne fasse que s'en souvenir '^.
Mais ne confondons jamais les idées purement ingénieuses avec les traits frappants de l'éloquence. Les pensées brillantes, dit Quintilien avec son grand sens et son excellent goût, les pensées brillantes sont comme les yeux de l'éloquence : ils sont beaux, ajoute-il; mais je ne voudrais cependant pas qu'ils couvrissent tout le corps , de peur qu'ils ne fissent perdre leurs fonctions à ses autres membres^. La prétention de montrer à chaque instant de l'esprit, c'est-à-dire de faire toujours de l'effet, est pour un orateur un moyen infaillible de n'eu produire aucun. Ce même Quintilien , qui proscrit si justement la manie de briller sans cesse par des traits ingénieux , nous fournit l'exemple de ces grands mouvements d'éloquence qui exercent tout leur empire sur les hommes assemblés, et que la postérité consacre ensuite par de longs Rouvenu's. Lorsqu' Antoine, A\i-'\\, plaidant pour .Iquilius, dc-
I « -Modo sit maleria ingenii mcreaturquc clainoi-cm. » Lil). XII, cap. rx.
-■ Pliiralilé des Mondes. Seconde soirée.
^ « Ego voro lumina orationis vclut oculos (iuo><lam esse doquentia? credo; sednci|uc ocuIds esse toto corpore velim, ne cxtera incmbra suiun ofliriiini perdant " lAh. VIII, cap. v.
thira rhabit de Paccusé, et montra les blessia-en que son client avait reçues en combattant pour la patrie, .Intoine se fia-t-il à la force de ses raisons? Non, sans doute. Mais il fit violence , il arracha des larmes au peuple romain , qui ne put résister à un tel spectacle; et c'est parmi nous une tradition constante qu'il profita de ce transport soudain de compassion pour faire absoudre son client '.
Je me plais à rapprocher de ces traits frappants des orateurs anciens ' les élans oratoires de Bossuet. Piien n'est plus propre à former le goût que les leçons vivantes fondées sur de pareilles comparaisons. Avant de choisir des citations très-courtes en ce genre parmi les innombrables exemples qu'on eu trouve dans les cliefs-d'œuvre les plus connus de l'évéque de fléaux ^,
' « Nam A(|uilium defendens Antonius, cum scissa veste cicatrices quas pro patria pectore adverso suscepissct ostendit, non orationis tiabiiit fiduciaai, sed oculis |jopuli romani vini attuiit : qucni ilio ipso aspcctu maxime motum, in lioc ut absolvcrct reum, creditum est. » Lib. II, cap. xv.
'■ Les poètes de l'antii|uito sont encore plus riches en ce genre que les orateurs. Horace el Virgile en fournissent trop d'exemples pour qu'on puisse les détacher de leurs écrits , à moins de les copier presque entièrement. Je ne citerai donc ici que la quatrième satire de Juvénal, dans la- (luelle il rend la mémoire de Uomitien si odieuse et si méprisable, au moment où ce prince délibère dans sa maison de campagne d'Albano, avec toute sa cour, sur la manière la plus exquise d'apprêter un énorme turbot, spatium adniirabile rhomhi. Après avoir employé dans ses vers une si belle locution , le poëte y grave avec le burin du sénie le portrait des courtisans, dont le paie visage annonçait les déplaisirs mortels attachés à l'amitié des grands. « (Jiioi de plus cruel, ajoute-t-il, (pie l'oreille il'un 1! monstre, avec lei|ucl on risquait sa propre vie en parlant selon sa pensée « de la pluie et du beau temps! »
In quoiiim facie miscroc magna-que sedebat
l'ullor aniicitio;
.... Scd quid violentius aure tyranni , Cum quo de pluviis, aiit sestibus , aut nimboso Vcre lociituri fatum pendebat umici 1
'' Je m'abstiens d'en indiquer des exeniples dans son grand chcf-d"<iuvrc du Discours sur l'flntoirc universelle. Chaipic page en t'ournirait des modules uniques à notre admiration. C'est ainsi qu'en exaltant les pyramides de l'Egypte comme des monuments faits pour braver la mort et le temps, il observe tout à coup ([ue ce sont autant de tombeaux qui proclament plu? Iiauleniont le néant de rhommc.
ao
je veux lui faire hommage ici , pour sa «zloire , de deux lignes seulement qui ornent ses sublimes Méditations sur l'Évangile pour le 169'- jour. Bossuet y considère comment le grand secret du ciel, dit-il, le mystère de la Trinité, nous est révélé par une allégorie admirable dans le l?*^ chapitre de l'Évangile selon saint Jean.
Bossuet expose d'abord, d'une manière haute et ravissante , ce que la foi nous enseigne sur la parfaite égalité et l'origine éternelle des trois personnes divines. On croirait qu'il va s'applaudir ensuite d'une telle explication , et se féliciter d'un si beau triomphe de son talent. Point du tout : il se prosterne au contraire; il s'anéantit de confusion et de respect devant la majesté divine , en s'écriant avec une éloquente humilité qui rehausse la magnificence de ce tableau : Pardonnez , Seiçinenr! ces expressions : ce sont des hommes qui patient. Quand on se place dans la situation, je dirais presque, dans l'extase d'admiration que vient de faire éprouver la lecture de Bossuet, au moment oîi une excuse si étonnante et cependant si juste échappe à son génie, on est tenté de croire qu'il n'existe rien de plus frappant en ce genre d'éloquence.
Voici un autre élan plus développé de ces coups de génie si fréquents dans Bossuet. Je le découvre dans quelques débris d'un de ses sermons, dont il ne nous reste que des fragments.
« Dieu se moque dans les Livres saints, s'écrie Bossuet, des « idoles qui portent le titre de dieux. Où sont vos dieux , ditu il aux peuples, ces dieux dans lesquels vous avez mis voire « confiance? Qu'ils viennent à votre secours, et qu'ils vous « protègent datisvos besoins '. R.emarquez, mes frères , que « ce grand Dieu , ce Dieu véritable et seul digne par sa bonté « de la majesté de ce titre, a dessein de nous faire entendre « que c'est une indignité insupportable de porter le nom de « Dieu , sans soutenir un si grand nom par de grands bien- <• faits. Cette noble idée de puissance est bien éloignée de celle
' Dcuteron. 52, 37.
DE LA CHAlIiK. -Z31
« que se forment dans leur esprit les puissants du monde; « ils s'imaginent que leur grandeur éclate plus par des ruines « que par des bienfaits : de là les guerres , de là les carnages , « de là les entreprises hautaines de ces ravageurs de provinces « que nous appelons conquérants'. »
Bossuet signale aussi l'originalité de son éloquence, par sa manière neuve et miposante de rallier quelquefois dans ses éloges les rapports des vertus humaines avec les perfections de Dieu , et par son rare talent de rapprocher ceux dont il est chargé d'exalter la gloire, de leurs plus illustres contemporains , sans fruster ni les uns ni les autres du tribut de son admiration, quoiqu'on eût pu croire, sur la foi d'un vers charmant de La Fontaine, que for se peut partager, mais non pas la louange ». L'évéque de Meaux réunit au plus haut degré ce double mérite dans son oraison funèbre du chancelier Le Tellier, au moment oij il célèbre la liaison intime de ce chef de la magistrature, auquel l'histoire a fait deux diverses réputations, avec le premier président de Lamoignon, qui, heureusement pour sa gloire, n'en a jamais eu qu'une seule. « La justice , dit-il , leur commune amie , les avait unis. « Et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre '< du même désir de faire régner les lois, contemplent eii- « semble à découvert dans leur source les lois éternelles d'où « les nôtres sont dérivées ; et si quelque légère trace de nos
' Fragment d'un sermon sur les moyens de sacrifier la grandeur, pour le qitatrièvie dimanche de carême. Je copiai très-exactement ce passage de Bossuet iors<|ue je le rapiiortai pour la première fois dans cet Essai, il y a plus de trente ans , tel (ju'on vient de le lire. On l'a beaucoup altéré depuis dans (pieiques recueils.
' On trouve dans les œuvres diverses de La Fontaine une.lettre adressée à madame la duchesse de Rouillon. En lui parlant de madame de Mazarin sa sœur, le poète dit :
Voas vous aimez ea 3œurs : cependant j'ai raison
D'éviter la comparaison.
L'or se peut partager, mais non pas la louange. I.e pins grand orateur, quand ce serait un ange, Ne contenterait pas, en senihlahles desseins. Deux liclks, deux héros, deux auteurs, ni deux saints
« faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si « claire vision , elles adorent Dieu en qualité de justice et de « règle. » En admirant une pensée si ingénieusement noble et élevée , on appliquerait volontiers à Bossuet ce que Virgile disait du prince des poëtes, qu'il serait /)/«5 difficile d'emprunter un vers d'Homère , que de prendre a Hercule sa massue.
Vous croiriez ne rien connaître de plus bossuétique dans Téloquence de ce grand homme , si votre admiration ne redoublait peut-être encore à la vue du magniûque tableau qu'il nous retrace du calme que la religion répandit sur les derniers moments du prince de Condé, avec une simplicité et une sobriété d'expressions qui pouvaient seules rendre la vérité et la sublimité d'une pareille image. « Tout retentissait de cris, « tout fondait en larmes : le prince seul n'était pas ému , et « le trouble n'arrivait pas dans l'asile oh il s'était mis. »
.l'augurerais avantageusement du goût d'im jeune candidat de la chaire qui sentirait et développerait de lui-même tout ce qu'il y a d'admirable dans ce contraste d'émotion et de sérénité.
Massillon ne s'élève pas si haut. Voici néanmoins un trait frappant de son éloquence , qu'on peut citer avec honneur après tous ces insignes élans de Bossuet. Je vais l'indiquer avec d'autant plus d'intérêt, qu'il est impossible de le démêler à la lecture quand on n'est pas instruit de l'effet mémorable qu'y ajouta l'action de l'orateur.
Massillon prit pour texte de sa médiocre oraison funèbre de Louis XIV ces paroles de Salomon : Jesuis devenu grand: j'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux qui m'ont précédé dans Jérusalem; etfai reconnu qu'en cela même il n'y avait que vanité et affliction cF esprit ' . Après avoir prononcé lentement un passage si remarquable par le contraste que le commencement forme avec la fin , et si heureusement adapté au grand effet qu'il voulait produire dès l'ouver
' « Ecce magnus effectus sum , et praeccssi oiiines sapientia , qui fuenint antemein Jérusalem.... et agnovi quod in liis «luoque essetlaboretafllictio spiritus. » Ecclesiust- cap. I, vers. 16 et 17.
ture de son discours , il parut frappé lui-même des réflexions que toutes ces idées de grandeur et de misère suggéraient à son esprit. Il voulut entrer en méditation pour se recueillir dans ses tristes pensées. L'émotion visible qu'il éprouvait devint une heureuse préparation oratoire pour faire partager à ses auditeurs le sentiment profond de la douleur muette dans laquelle il était absorbé. Son silence étonna, et inspira le plus vif intérêt.
Avant de proférer un seul mot de son exorde , .Massillon, avec la stupeur de l'abattement, la tète baissée et les mains appuyées sur la chaire , resta immobile et taciturne durant quelques instants dans cette attitude. Ses yeux, à peine entr'ouverts, se fixèrent d'abord sur le deuil de rassemblée qui l'environnait; il en détourna bientôt la vue, pour chercher avec anxiété dans cette enceinte sépulcrale d'autres objets moins tristes et moins lugubres : il n'aperçut de tous les côtés sur les murs du temple que les trophées et les emblèmes de la mort. Ses regards ainsi contristés se réfugièrent vers Tautel , encore plus surchargé de symboles et de décorations funèbres. Il semblait accablé d'un pareil spectacle, quand, se tournant avec effroi pour se distraire des doubles angoisses de cet appareil et de ses noires pensées, il découvTit la représentation funéraire élevée au milieu du temple, comme le sanctuaire de la mort. Consterné de ne voir autour de lui que des sceptres ou des diadèmes couverts de crêpes, et une image universelle du néant dans l'anéantissement de toutes les grandeurs humaines, Massillon voulut rendre compte à l'assemblée du résultat de son silence , lui faire partager la même impression qu'il avait éprouvée, et dès son point de départ, se montrant déjà très-loin des idées vulgaires, s'enfoncer dans son sujet, en s'écriant au milieu de tous ces débris qui succédaient à tant de gloire : Dieu seul est grand, mes frères i Tel fut son début : il excita une émotion extraordinaire ; et l'éloquence de ce genre n'en fournit aucun d'une send)lable énergie.
Après de si justes hommages qu'il faut rendre au i:énie
234 ESSAI SUR Ln'XOQUENCE
transceudant des évêques de Meaux et de Clernionl, il est heureux de pouvoir citer avec honneur, à côté de ces noms illustres, un missionnaire de nos jours, qui s'est quelquefois signalé par les traits de la plus véhémente éloquence. Lorsque Bridaine donna une mission dont le succès inouï parut un prodige à Grenoble, où il fit assister le parlement à la procession de clôture, pour l'inauguration d'une nouvelle croix, la guerre de la France contre le duc de Savoie rassemblait dans cette ville une garnison très-nombreuse. Les troupes ac^couraient en foule aux sermons de Bridaine. Son zèle apostolique, enflammé et souvent très-heureusement inspiré par leur présence, lui suggéra un nouvel aperçu, d'un trèsgrand effet oratoire, dans son sermon sur le pardon de ses ennemis. Après s'être élevé contre le duel avec l'éloquence la plus pathétique , il s'arrêta un moment, et d'un ton de voix plus calme il poursuivit ainsi son discours :
« Mais n'y aurait-il pas dans cet auditoire quelque brave vt militaire impatient de m'interrompre ici pour me dire : « Père missionnaire, savez-vous bien ce que c'est qu'un souf- « flet, selon nos principes d'honneur? — Oui, mon frère, je « crois le savoir parfaitement. — Vous pourriez vous trom- « per, s'il vous plaît. Où l'avez-vous donc appris? — Dans « un livre qui m'enseigne tout ce qu'il importe le plus d'ap- « prendre; dans un livi'e qui me rend im pareil affront exé- « crable, et pour le moins aussi infâme qu'il peut l'être h « vos yeux : c'est dans l'Évangile. J'y trouve donc que notre « Seigneur Jésus-Christ n'a jamais fait le moindre reproche '< à ses bourreaux et à ses juges, au milieu des tourments de « sa passion , tant qu'il n'a été qu'insulté, calomnié, flagellé, « crucifié ; et que l'aîtentat d'un soufflet est le seul outrage « qu'il n'ait pu endurer sans se plaindre. Voilà l'idée que « m'en donnent les Livres saints; je doute que le monde vous « en inspire plus d'horreur. Écoutez maintenant les propres « paroles du texte sacré : L'un des officvrs, qui était pré- "■ sent, donna un soufflet ci Jésus en lui disant : Est-ce » ainbi que tu réponds au grand prêtrel Jésus lui répon-
« dit: Si/ai mal parlé, Jaites voir le malquefai dit; mais « si fat bien parlé, pourquoi me frappez-vous '? » Cette observation très-fine et très-juste de Bridaine est un trait sublime ^
A la suite et très-loin de Bridaine, je ne saurais indiquer et préconiser les traits frappants dans le genre oratoire dont la chaire a été illustrée par nos contemporains sans rappeler une phrase singulièrement remarquable du père de iNeuville dans la péroraison de son panégyrique de saint Augustin. « Pour détruire, dit-il, un empire qui perd la religion. Dieu « n'aura pas besoin de déployer sa puissance en lançant Vi « foudre, et le ciel pourra se reposer sur ia terre du soin de « la venger et de la punir. »
Enfin, M. de Beauvais, évèque de Senez, auquel une pareille énergie n'était malheureusement pas ordinaire, sut mériter un tribut encore plus distingué d'admiration, justement décerné par toute la France à une très-belle idée de ce prélat dans son oraison funèbre de Louis X\' : « Le peuple, dit- « il, n'a pas sans doute le droit de murmurer; mais sans « doute aussi il a le droit de se taire, et son silence est k- « leçon des rois. »