LI. Des Lieux Communs
De pareils traits vivifient un sermon, et laissent dans l'esprit de l'auditeur une impression ineffaçable. Plus on les mul-
' « tnus assistcns minislroium dcJit alapam Jcsu, dicens : sic respondes ponUfici? Ilesiioiidit ci Jesu : Si malc locutiis sum, teslimonium peihibe de nialo. Si autem Ijcne, quid me csedis? >■ Joan. cap. xvui , vers. 22 et 23.
' Deux tres-bcUcs réponses furent faites dans le dernier siècle au même affront. Iloudard de la Motte, se trouvant tris-ballotté au milieu d'une foule nui l'entraînait malgré lui , reçut un soufllet de la main d'un de ses voisins sur lequel le mouvement de la multitude le poussait rudement malgré lui. Ali, monsieur! lui dit la Motte en le prenant par le bras, vous allez être bien Jdché : je suis aveugle. Le célèbre Languct, curé de Saint- Sulpice, faisant la ijuète dans son église, insistait pour obtenir quel(|ue secours d'un inconnu , qui , impatienté de ses instances , le repoussa par un soufflet. Ce que je viens de recevoir est pour moi, lui dit ce vénérable pasteur ; à présent ce que je demande sera pour mes piuvres. L'inconnu fui remit aussitôt sa bourse, et disparut.
ne, ESSAI SUR l'éloquencl
tiplie dans sa composition, plus aussi l'on s'élève au-dessus de ces écrivains diserts dont les productions, dénuées de géiïie. ne sont qu'un amas de lieux communs. Par lieux communs; je n'entends nullement les sources principales de l'inveution oratoire, que les anciens ont quelquefois désignées sous une pareille dénomination, pour exprimer cette abondance de raisons et d'jdées qui donne de la verve et de la plénitude au discours, copia reriun et sentent iarum; mais j'entends les détails vagues qui s'adaptent mdifféremment à tous les sermons, et qui dès lors n'appartiennent à aucun. Ciiaque sujet a néanmoins ses lieux communs , qui en deviennent les idées propres dans la bouche d'un orateur énergique et original Entrez dans une église au milieu d'un sermon. Si dans peu de minutes vous ne distinguez point l'objet du discours , si vous êtes obligé d'attendre la <in d'une division pour deviner le sujet que traite le prédicateur, affirmez bardiment qu'il s'égare hors de sa matière; qu'il se perd dans un labyrinthe de lieux communs; qu'il n'a point écrit de verve dans un moment d'inspiration; et qu'il s'est tourmenté pour suppléer, par l'abondance des mots , à la stérilité des idées. Aussi que trouverez-vous dans son intarissable loquacité? Des réminiscences fastidieuses ou des conceptions bizarres , des plagiats ou des imitations, l'orgueilleuse indigence du verbiage et des antithèses , une incurable facilité à symétriser des phrases stagnantes et inanimées, de tristes preuves d'une médiocrité dont on ne peut rien attendre, et des discours dont on connaissait tous les détails avant de les avoir entendus. De là ces énumératious fréquentes, qui ne sont qu'une redondance de paroles aussi insipides à la lecture qu'éblouissantes au débit. Je veux m' abstenir charitablement d'en citer des exemples.
Cette figure puérile a été longtemps applaudie par un grand nombre d'auditeurs qui regardaient comme le plus glorieux effort du talent oratoire le mécanique talent de rassembler dans une période des substantifs superflus, des épithètes oiseuses, des paradoxes abstraits, des antithèses soporifiques, des métaphores communes ou forcées, l'écho des répétitions,
l'affluence des synonymes, le luxe des pléonasmes, la symétrie des figures et des tours, l'affectation et la manie des contrastes... Mais on a enfin compris que ce ramage fatigant n'était point du tout la véritable éloquence, et on en a fait expier cruellement le succès aux harancueurs diserts , dont ce style déclamatoire avait fondé et a détruit la réputation. Méfiezvous donc de ces longues énumérations qui coûtent tant de tourment à la mémoire , et qu'on oublie aussitôt; car au moment où l'orateur étudie un sermon il en est lui-même le premier juge. L'expérience lui apprend tous les jours que les morceaux qu'il a le plus de peine à apprendre sont précisément ceux qui méritent le moins d'être appris : comme les meilleurs discours sont incontestablement, au contraire , ces instructions naturelles et coulantes dont les auditeurs retiennent le plus aisément le plan, les citations, les mouvements, et un plus grand nombre de tableaux ou de pensées.
LU. Des Préparations oiatoiies.
Des raisonnements suivis se gravent plus aisément dans la mémoire que ces vains amas de mots vides d'idées, lorsque les développements de l'éloquence sont gradués et amenés par l'ordre et l'accroissement des preuves. Cet art si difficile et si nécessaire des préparations oratoires, dans la carrière de la chaire surtout , décide toujours de l'effet d'un discours. Le trait soudain n'est le plus souvent qu'une saillie brusque : s'il est bien préparé, il peut devenir une figure sublime. Une similitude tirée des diverses impressions que produit sur nous la variété d'un météore assez fréquent dans la nature , va rendre ma pensée plus claire et plus sensible.
Vous vous promenez seul à la campagne un jour d'été, en vous abandonnant tour à tour aux sentiments divers que vous inspirent l'aspect des champs et le silence de la nature. Tandis que votre imagination se livre à ces douces rêveries, vous entendez tout à coup le tonnerre qui gronde sourdement dans le lointain. Ce bruit imprévu peut vous étonner d'abord : cependant le ciel est serein, l'air calme, tout paraît tranquille
iSS ESSAI SUR L'ELOQUENCE
autour de vous ; et cette première impression de surprise s'efface aussitôt de votre esprit. Mais que l'horizon se rétrécisse peu à peu , et se cache enCn sous des nuages sombres ; que le soleil disparaisse; que l'ouragan roule des tourbillons de poussière; que l'éclair brille, que l'atmosphère s'enflamme, et qu'ensuite la foudre éclate en déchirant deux nuées qui s'ouvrent sur votre tête, vous serez consterné ; et votre âme, préparée par des émotions graduées à l'explosion du tonnerre, sentira plus vivement alors les secousses de ces longs ébranlements. Il en est de même dans l'éloquence : il faut, par une foule d'idées préalables et accessoires, disposer les esprits à partager tous les transports d'effroi ou de conflance, de pitié ou dindignation , d'amour ou de hame , dont vous êtes vousmême agité. Le coup part trop tôt si le trait ne trouve les cœurs palpitants d'émotion , et comme ouverts aux impressions de la grâce. I^ous allons voir en action la doctrine indiquée dans cette allégorie.
Voici un morceau de Massillon, signalé avec raison par Voltaire entre les plus beaux mouvements qui aient jamais honoré l'éloquence. C'est, à mon avis, le modèle et le triomphe des préparations oratoires. Massillon en a fait le principal monument de sa gloire dans son fameux sermon sur le petit nombre des élus , où, loin de disserter froidement et sans fruit sur les décrets du ciel , son excellent esprit explique uniquement par la conduite des hommes les causes morales qui rendent le salut si rare, et trouve l'explication évidente du petit nombre des prédestinés dans le seul petit nombre des justes qui ont conservé ou recouvré leur innocence. Ce sermon, également travaillé dans toutes ses parties , me paraît le plus bel ouvrage de Massillon, et le plus parfait de tous les discours de morale. .Te le place avec conflance, en première lisne, à la tête de ses autres chefs-d'œuvre ; avec sonsermon sur la divinité de Jésus-Christ, et le second de l' Avent, sur la mort des pécheurs et la mort des justes , quoiqu'on puisse reprocher à ce dernier une duplicité manifeste de sujet.
« .Te m'arrête dit-il , à vous, mes frères , qui êtes ici assem-
« blés. Je ne parle plus du reste des hommes. Je vous regarde « comme si vous étiez seuls sur la terre ; et voici la pensée qui « m'oci'upeet m'épouvante. Je suppose donc que c'estici votre « dernière heure et la fin de l'univers ; que les cieux vont s'ou- « vrirsur vos tctes ; que Jésus-Christ va paraître dans sa gloire « au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que « pour l'attendre comme des criminels tremblants, à qui Von « va prononcer une sentence de grâce ou un arrêt de mort « éternelle ; car, vous avez beau vous flatter, vous mourrez « tels que \ous êtes aujourd'hui. Tous ces désirs de change- « ment qui vous amusent vous amuseront jusqu'au lit de la « mort: c'est l'expérience de tous les siècles. Tout ce que vous « trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un « compte un peu plus grand que celui que vous auriez au= « jourd'hui à rendre , et sur ce que vous seriez si l'on ve- <• nait vous juger dans ce moment, vous pouvez presque « décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.
« Or, je vous demande , et je vous le demande frappe de « terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et « me mettant dans la même disposition où je souhaite que « vous entriez ; je vous demande donc : si Jésus-Christ parais- « sait dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus « auguste de l'univers, pour vous juger, pour faire le « terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous « que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici « fi\t placé à la droite? croyez- vous que les choses du moins * fussent égales ? croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix " justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois eu cinq villes « tout entières? Je vous le demande ! vous l'ignorez, et je « l'ignore moi-même. 'V^ous seul, ô mon Dieu! connaissez « ceux qui vous appartiennent. Mais si nous ne connaissons « pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que « les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ■< ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent être " comptés pour rien : vous en serez dépouillés devant Jésus- « Christ. Qui sont-ils? beaucoup de pécheurs, qui ne veulent
« pas se convertir ; encore plus qui le voudraient , mais qui « diffèrent leur conversion; plusieurs autres qui ne se conver- « tissent jamais que pour retomber; enfin un grand nombre « qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti « des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs « de cette assemblée sainte ; car ils en seront retranchés au « grand jour: paraissez maintenant , justes ! Où êtes-vous? « restes d'Israël, passez à la droite; froment de Jésus-Christ, « démélez-vous de cette paille destinée au feu. O Dieu ! où « sont vos élus .? et que reste-t-il pour votre partage ? »
Le trait sublime qui fait brèche et porte l'éloquence à son comble frappe dans toute sa force à ces derniers mots ; O Dieu ! où sont vos élus f et que reste-t-il pour votre partage 7 C'est là que la mine fait son explosion ; mais elle avait été chargée plus haut. Isolez cette phrase, ou placez l'exclamation à la fin d'un tableau moins effrayant, vous en détruirez tout l'effet ; elle étonnera tout au plus , si elle est jetée sans préparation et sans art; mais elle ne pourra ni entraîner ni transporter l'auditoire. Remettez en action ce même mouvement à la place où ïMassillon a su lui assurer tant de vigueur, et décomposez-en tous les éléments oratoires. Voyez cette force , cette énergie , cette véhémence , qui vont toujours en croissant dans ce phénomène d'éloquence, ainsi que dans tout le discours , depuis le commencement de l'exorde jusqu'à la fin de la péroraison. Voyez ces peintures affreuses qui s'engendrent , se succèdent rapidement, et ne s'offrent qu'un instant à votre imagination pour l'enflammer et la bouleverser par cette supposition de votre mort et de la fin du monde. Voyez ces cieux ouverts, cette apparition soudaine de Jésus- Christ au milieu de l'assemblée, ce spectacle du dernier jugement qui va fixer votre éternité, en vous environnant d'avance de tous ces témoisnages d'une expérience universelle qui vous annoncent qu'au terme de la vie votre conscience se retrouvera dans le même état où elle est au moment où l'on vous parle. Voyez l'effroi du prédicateur, qui se met en scène avec son auditoire pour en partager les frayeurs , comme il par-
tage avec chacun des pécheurs qui récoutent la plus invincible ignorance sur sa propre destinée. Voyez l'explosion de désespoir que préparent ces conjonctures et ces résultats évidents, qui restreignent à une si lamentable minorité le petit nombre des prédestinés, que Massillon n'ose pas étendre seulement à dix justes, vainement cherchés autrefois par le Seigneur dans cinq villes entières. Voyez l'effet soudain de tous ces raisonnements péreniptoires dont on vous laisse le soin de tirer les conséquences; cette énumération des quatre classes de pécheurs qui composent l'assemblée , et parmi lesquels il ne se trouve aucun auditeur qui ne soit forcé de se reconnaître et de se ranger , quand il entend sa propre sentence dans la conclusion d'un tel dénombrement, dont l'infinité lui rend si terribles ces paroles, où se trouve renfermée son éternelle réprobation : T'oilà le parti des réprouvés! Cette apostrophe si désespérante , après une division qui ne laisse peut-être plus un seul élu autour de vous , ne devient-elle pas votre arrêt .' Paraissez maintenant, justes '. où ètes-vous? Cette interrogation sublime à Dieu , et à laquelle votre conscience frémit de répondre , au moment où lui seul peut démêler encore quelques rares héritiers de ses promesses dans cette multitude , ne retentit elle pas en détonations redoublées au fond de votre ame glacée d'effroi , quand dans ce vide ijumense, il ne vous reste plus de plac« que parmi les réprouvés.^ O Dieu ! oit sont vos élus ? et que vous reste-t-il pour voire partage ? Supposez, à la simple lecture de ce sermon, la religion vivante dans tous les cœurs , pour bien juger le triomphe d'une pareille éloquence ; et vous comprendrez l'effet prodigieux qu'elle produisit dans l'église de Saiut-Eustache. où l'auditoire entier se leva, par un mouvement soudain, en poussant un cri sourd et lugubre de frayeur et de foi, comme si la foudre fût tombée tout à coup au milieu du temple; enfln vous concevrez et vous éprouverez peut-êti-e vous-même la commotion excitée par le même trait de ce sermon dans la chapelle de Versailles. Louis XIV la partagea devant Alassillon, qu'on vit aussitôt changer de visage et couvrir son front de ses tremblantes
242 ESSAI SUR L'ÉLOQUliNCE
mains. Les soupirs étouffés de l'assemblée rendirent l'orateur muet pendant quelques instants, et il parut lui-même encore plus consterné que toute la cour '.
LUI. Des Bienséances oratoires.
C'était une réaction soudaine que devait faire éprouver à la pieuse sensibilité de Massillon l'impression profonde de son discours sur l'âme de ses auditeurs II serait resté audessous de son ministère et de son talent s'il se fut montré simple spectateur de l'émotion qu'il venait de produire. Que dis-je ! il l'aurait refroidie , en ne l'éprouvant pas dans cette même cbaire d'oîi venait de partir la foudre. Son silence et sou attitude achevèrent son triomphe. Massillon n'eut besoin sans doute d'aucune combinaison pour céder à ce premier mouvement de terreur que devait lui inspirer sa propre foi. Mais le sentiment seul des bienséances oratoires, dont il se montre ordinairement un si parfait modèle, aurait suffi pour le mettre aussitôt eu unisson avec la religieuse frayeur de son auditoire. Il était né avec un instinct de goût trop prompt et trop délicat pour blesser sous aucun rapport cette haute et sacrée dignité des convenances, qui, dans l'exercice de tout ministère public , appartiennent éminemment à la morale du genre.
Lu prédicateur ne saurait donc respecter avec trop de scrupule les bienséances de la chaire, afin que tout convienne
' « La iiremière fois, dit Voltaire, que Massillon prêcha son fameux " sermon sur le petit nombre des élus , il y eut un endroit {<:\'st pricisc- •(■ ment la citation sublime qu^on vient de lire) où un transport de sai- « sissement s'empara de tout rauditoire. Prcsiiue tout le tnonde se le\a " à moitié, par un mouvement involontaire. Le murnmre d'acclamation et « de surprise fut si fort ([u'il troubla l'orateur, et ce trouble ne servit (ju'.i « auijmenter le pathétique du morceau. Cette figure, la plus hardie qu'on « ait jamais employée, et en même temps la plus à sa pUux , est un des « plus lieaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes « et moderiiis; et le reste du discours n'est pas indigne de cet endroit si « saillant. De pareils chefs-d'œuvre simt très-rares. » Dictionnaire pliibi- * sophiqiic, à l'article Éloquence, tome XXXIX, p. H19 et 330 de Tédition rîc Beaumarchais.
également dans sa bouche au sujet, au lieu, aux circonstances et aux auditeurs. Dans le chapitre premier du Hvre onzième de ses I/isfitutions oratoires , chapitre qui est l'un des plus beaux de l'ouvrage, et que les ministres de la parole ne sauraient assez méditer , Quintilien dit : « J'insiste spéciale- « ment sur l'importance de parler de tout d'une manière con- « venable , eu dirigeant sou attention non-seulement vers Tu- « tilité , mais encore vers la bienséance, .fe n'ignore point « qu'elles se trouvent le plus souvent réunies; car ce qui est « bienséant est presque toujours utile. Rien n'est plus pro- « pre aussi à concilier la faveur des juges, que ce respect des « convenances; et si l'on y manque, au contraire, on les « prévient ordinairement contre soi. Cependant la bienséance « et l'utilité peuvent être quelquefois en conflit; et toutes les « fois que cette opposition a lieu, il faut sans hésiter sacrifier « l'utilité à la bienséance'. »
Les anciens avaient la plus haute idée de la bienséance et des vastes rapports qu'elle doit embrasser, quid deceat. Cicéron la déDuit en général, dans ses Ofûces, lart de placer à propos foui ce qu'on fait et tout ce qu'on dit '. Horace recommande en un seul vers l'assortiment convenable des mots, avec autant d'intérêt que la place et l'ordre des pensées :
Singuia quaeqiie locura teneant sortita decenter.
La bienséance oratoire est donc un accord parfait des idées , des sentiments, du langage, de l'action, du silence me'me de l'orateur avec le sujet , les circonstances et l'auditoire , c'est-à-dire de l'ensemble d'un discours public avec tous les objets qui peuvent y avoir rapport.
' « Ulud est ilili£;eiitius docciRliini ciini dcmum dicere apte qui non solum iiuid expcdiat, scd etiam (juiil decuat inspcxerit. i\ec me fugit haer csso (ileriiriKiiïfc conjuncta ; nam (inod dccot fere seiiipcr prodest : nui(uc alio masis aiiiiiii jiidicuiii CDiiciliari, aiit, si rcs in contrarium iulit, ailenari soient. .-Mi(iiiando tamen et hccc dissentinnt; quotics autcm pu;;iiabunt, ipsam utilitatem vincet qiiod dcret. » Liti. II, cap. i.
-' ■■ Scicncia eaium rniutn qua; ageiitur aut dicentur suo loco colloc-aiidarurn. » O/Jic. \\h. I, cap. xi,.
244 ESSAI SUR L'ÉLOQUK?iCE
Cicérou s'en était imposé le joug avant d'en prescrire les règles. Il nous en offre un exemple frappant dans sa harangue pour la loi Manilia. Son éloquence venait de tonner, mais sans désigner personne , et avec cette mesure qui ajoute à la force , contre les dilapidateurs du trésor public. Ces misérables , enhardis par sa modération , se flattèrent que pour lui fermer la bouche il leur sufOrait d'interrompre le fil de son discours, en lui prodiguant les huées les plus bruyantes. Cicéron s'arrêta durant ce tumulte , et laissa tranquillement passer l'orage. ]Mais dès que le calme fut rétabli il sut profiter de ces clameurs en les dénonçant aussitôt, comme autant de témoignages solennels contre ses adversaires. « Les " murmures qui s'élèvent dans cette enceinte, dit-il, m'an- « noncent que les auteurs de ces brigandages ne vous sont « pas inconnus. Quant à moi , je n'accuse personne en parti- « culier. Mon discours ne peut donc soulever contre moi « que des déprédateurs déterminés , eu s'accusant eux- -x mêmes, à faire une confession publique de leurs dilapida- « tions '. »
Tous nos grands écrivains se signalent à l'envi par la délicatessse des bienséances du style. Il n'en est aucun dont il ne me fût facile de produire en ce genre de très-beaux exemples. Je ne puis du moins m'empécher de décerner sous ce rapport un hommage particulier d'admiration au goût parfait de Racine. Ce grand poète du cœur humain osa, dans sa tragédie de Britannicus, faire rappeler par Agrippiiie à l'ingratitude de son fils Néron , qui devint dans la suite son bourreau , que pour l'élever sur le trône elle avait empoisonné l'empereur Claude, son époux. Un tel reproche, qui n'est plus qu'un aveu dans cette situation, eût révolté les spectateurs si, en se reconnaissant coupable d'un pareil forfait, Agrippine n'avait en quelque sorte demandé et presque obtenu grâce
' « Vestra atlmurmuratiû facit, Quirites, ut agnosccre vidcainini qui lia>c fecerint. Ego autem nemineni nomino : quaie irasci mihi nenio poterit, nisi qui antc de se volueiit confiteri, » Pro lege Manilia, noiiiéro 37.
par ce vers, qu'elle articule à demi voix , avec l'acceut de la confusion et du remords :
Il mourut ; mille bruits eu courent à ma honte.
Racine venge ainsi par la torture d'une confidence expiatoire l'infamie du crime dont le souvenir fait horreur à la mère du monstre qui en jouit.
Mais c'est spécialement pour les orateurs sacrés que j'écris. Après avoir ainsi exposé la doctrine des anciens sur cette matière, et du plus illustre émule de l'antiquité parmi les poètes de notre nation , je puis donc me borner aux seules bienséances oratoires de la chaire. Je vais en citer deux exemples dans un sens contraire , pour faire mieux ressortir le contraste du bon et du mauvais goût. Le premier est d'un ton qui par sa discordance même avec cet ouvrage pourra mieux signaler la leçon , en montrant de quel abîme d'indécence et de grossièreté il fallut tirer l'éloquence parmi nous, je ne dirai pas à une époque bien reculée, mais simplement un demi-siècle avant l'aurore de notre véritable littérature. Le second conservera la tradition d'une beauté cachée dans l'un des plus étonnants chefs-d'œuvre de Bossuet, en nous i-iévélant rextrcnie réserve avec laquelle il sut respecter les bienséances oratoires les plus délicates et les plus difficiles, après s'être engagé à parler de lui en public dans l'occasion la plus solennelle.
Voici d'abord ce qu'on peut lire dans le Journal de l'Étoile, sous le règne de Henri 111 , l'année 1.583 , deux jours après la procession burlesquement scandaleuse à laquelle ce prince fi? assister avec lui ses mignons , les principaux seigneurs de la cour, agrégés à sa nouvelle confrérie de pénitents.
« Le dimanche 27 mars, le roi fit emprisonner le docteur « Poncet, religieux bénédictin, curé de Saiiit-Pierre-des-Ar- « cis , en la Cité de Paris , qui prêchait le carême à Kotre- « Dame, pour ce que trop librement il avait prêché le samedi « précédent contre cette nouvelle confrérie, l'appelant la con- « frérie des hypocrites et des athéistes. Eh ! qu'il ne soit vrai,
" dit-il en ces propres mots, j'ai été averti de boa lieu qu'hier " soir vendredi, jour de leur procession, la broche tournait « pour le souper de ces bons pénitents, et qu'au retour ils « mangèrent le gras chapon... Ah! malheureux hypocrites! « vous vous moquez donc de Dieu sous le masque, et portez « par contenance un fouet à votre ceinture ! Ce n'est pas là . « de par Dieu ! où il faudrait le porter : c'est sur votre dos et « sur vos épaules , et vous en étriller très-bien. Il n'y a pas un « de vous qui ne l'aie bien gagné... Le roi, sans vouloir au- « trement parler à lui , disant que c'était un vieux fou , fit « conduire Poncet, en son coche, par le chevalier du guet, « en son abbaye de Saint-Z'ierre, à Melun, sans lui faire autre « mal que la peur qu'il eut qu'on ne le jetât dans la rivière »
Loin de montrer un meilleur goût dans leurs prêches, les ministres de la prétendue réforme renchérissaient tellement alors d'emportement et de violence sur nos prédicateurs, que ce même Philippe Mélanehthon dent Bossuet parle toujours dans ses ouvrages de controverse avec estime, ou plutôt avec le plus touchant intérêt, comme de l'écrivain le plus éclairé, le plus raisonnable et le plus éloquent de leur secte, au seizième siècle, ne put jamais obtenir aucun succès oratoire parmi les protestants, uniquement parce que sa modération l'empêchait de partager leur frénésie et leur fanatisme.
Bossuet, qui doit à jamais nous servir en tout de guide et de modèle, vint bientôt nous dédommager du ton barbare de ses premiers contemporains. Toutes nos traditions oratoires sont menacées de s'engloutir dans le vide qu'ont laissé parmi nous les deux générations dont les talents viennent d'être détournés d'une si belle carrière pendant quatre lustres consécutifs. Pour ne rien perdre au moins des trésors que nous devons à l'immortel évêque de .Meaux , il faut préserver d'un plus long oubU un trait mémorable de son goût relativement aux bienséances de la chaire. Cet exemple n'a encore été relevé par aucun de nos écrivains, et il importe a la gloire de l'éloquence sacrée d'en conserver le souvenir. On ne doit supprimer aucun détail de ce récit historique. L'intérêt qu'inspire
le grand nom de Bossuet excuserait plutôt quelque superfluité, (ju'une seule omissiou importante dans la narration de cette précieuse anecdote oratoire.
Le fond de tout ce que je vais développer est appuyé sur une citation littérale d'une oraison funèbre de Bossuet. On en trouve d'ailleurs la preuve et les détails dans Vhistoire abrégée de la ine et de la mort des personnes à l'occasion desquelles ces discours ont été prononcés , qui sert de préface pour tous les recueils des oraisons funèbres de Bossuet, à chacun de ces éloges ; dans la notice spéciale sur la vie de madame Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans; dans la relation de la mort de madame Henriette d'Angleterre , publiée par madame de La Fayette, sa dame d'honneur, qui ne la quitta pas un seul instant durant les neuf dernières heures de sa vie; dans le précis historique ou la préface de l'oraison funèbre de la même princesse, par l'abbé Feuillet, qui lui administra les derniers sacrements; enfin dans la vie de Bossuet par Burigny, édition del777. Tous ces témoignages sont uniformes sur la substance des faits que je vais raconter, et ne varient que dans la manière d'eu exposer les dernières circonstances.
Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, fut attaquée dans sa vingt-sixième année, au palais de Saint- Cloud, le 26 juin 1670, à six heures du soir, d'une colique bilieuse si violente qu'elle se crut empoisonnée , et qu'aucun remède ne put en ralentir les continuels assauts. Elle annonça aussitôt sa mort comme très-prochaine. Cette prédiction sinistre ne fut que trop bien justifiée après neuf heures des souffrances les plus cruelles. Les médecins, aussi effrayés qu'elle-même, conseillèrent d'abord l'administration des sacrements, l^a princesse, qui en fut avertie , se souvint d'avoir entendu avec attendrissement, l'année précédente, auprès du lit de mort de sa mère , rtine de la Grande-Bretagne , Bossuet , évêque de Condom , qui avait singulièrement consolé son agonie par le langage de la piété la plus douce et par le charme de la plus touchante éloquence; et elle demanda qu'on le fît
prier avec les plus vives instances de ne pas perdre un instant pour venir lui rendre ce dernier office. !\lo>'srEuii lui expédia courrier sur courrier; mais quelque diligence qu'on leur prescrivît , Bossuet ne put arriver à Saint-Cloud qu'entre dix et onze heures du soir.
Durant cet intervalle, madame Henriette, dont les tranchées convulsives augmentaient sans cesse et ne laissaient plus aucune espérance, ût sa confession générale à l'abhé Feuillet, chanoiae de Saint-Cloud, directeur honoré de l'estime publique, mais homme d'un caractère et d'une morale sévères jusqu'à la dureté. Les symptômes les plus alarmants obligèrent la princesse d'accepter provisoirement son ministère dans ce premier raomeut de trouble et d'épouvante , où Louis XIV se plaignit avec raison de ce que toute la cour et les médecins eu.x-mêmes avaient entièrement perdu la tête.
Cet impitoyable confesseur, que sa propre relation ne fait nullement aimer, lui administra donc les derniers secours spirituels. Il ne répondait jamais aux cris lamentables de Madame qu'en les lui reprochant comme autant de signes de rébellion contre la divine Providence , et en lui répétant avec amertume que Dieu ne punissait pas encore ses péchés avec assez de rigueur. Madame s'humiliait devant lui avec une douceur angélique; mais, au milieu de ses convulsions les plus déchirantes, elle se tournait quelquefois du côté de madame La Fayette pour lui demander tout bas si l'on ne voyait pas arriver l'évêque de Condom , qu'elle attendait avec la plus pénible impatience , et qu'elle eût été inconsolable de ne pas entendre , disait-elle, avant de mourir.
Enfin Bossuet arriva , au moment oij , après avoir reçu l'extrême-onction , madame Henriette s'étaut écriée, dans l'excès de ses tourments : « Mon Dieu ! ces grandes douleurs «■ ne finir o)it-el les pas ? » l'abbé Feuillet venait de lui répondre avec sa rudesse ordinaire : « Quoi , madame, vous vous <i oubliez ! Mais quoique vous deviez être dans la disposition " d'en soujfrir davantage , je puis vous assurer que vos « peines finiront bientôt. » (Histoire abrégée.)
La présence de Bossuet causa autant de joie à la princesse, qu'il éprouva lui-même de saisissement et d'affliction en la trouvant dans une crise si affreuse. Dès qu'elle l'aperçut, elle exigea de lui la promesse de né plus la quitter jusqu'à son dernier soupir. Disinement inspiré par une situation si propre à électriser son âme et sou génie, Bossuet se prosterna contre terre, dit la notice, et resta toujours à genoux, en s appuyant sur le Ut, le crucifix à la main. Il invita Madame, les yeux haignés de pleurs, et la voix à demi éteinte par son émotion, à s'unir simplement aux réflexions, aux prières , aux actes de contrition, de foi, d'espérance et de charité, qu'il allait successivement adresser à Dieu pour elle et en son nom. Il était profondément attendri ; il se surpassa lui-même dans cet exercice d'un ministère où il montrait , en assistant les mourants, une piété, un génie et une onction extraordinaires. Toutes les personnes de la cour qui étaient présentes à ce spectacle, dont ellesne nous ont malheureusement transmis qu'un simple souvenir, plein de la plus haute admiration , fondaient en larmes et partageaient sa compatissante douleur. INI. Feuillet déclare , dans le Précis imprimé à la tête de son oraison funèbre, qu'il en fut lui-même charmé.
Bossuet n'avait jamais paru plus sublime. Aussi son éloquence ne remporta-t-elle jamais de plus touchante victoire. Une cessa de consoler ou plutôt dedistraire de ses intolérables tortures madame Henriette pendant les quatre dernières heures de sa vie. La princesse l'écoutait avec une sensible satisfaction et la plus ferme présence d'esprit. S'il s'arrêtait un moment, elle le priait aussitôt de continuer, en l'assurant qu'elle entendait toutes ses paroles , et qu'elles étaient pour elle d'une urgente nécessité comme d'un prix inûni. Une soumission si parfaitelJux décrets du ciel augmentait encore aux yeux du prélat l'intérêt et le mérite d'un si grand sacrifice. La malheureuse et mourante victime le conjurait de ne pas laisser retomber un seul instantsur elle-même son âme abattue, dont il était le dernier appui. Bossuet lui fit la recommandation de l'âme, et lui expliqua les prières des agonisants, qui n'a-
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valent pas encore été et ne seront probablement jamais enrichies d'un si beau commentaire. On voyait avec attendrissement que dans un combat si terrible l'éloquence de ce grand homme triomphait delà douleur et de la mort, en remplissant le cœur de la princesse de foi, de componction, de confiance, de paix, de résignation et d'amour ; en l'environnant du crépuscule de cette seconde vie oii elle ne découvrait que repos et félicité ; en écartant de ses regards inquiets l'image du trépas, par le charme puissant avec lequel il les attirait et les fixait sur le principe éternel de son existence; en l'absorbant comme en extase dans lacontemplation de la Divinité; enrendormant enfin , au passage de la mort , du sommeil de l'espérance, sut le sein maternel de la religion.
Bossuet cache donc la vérité par modestie quand il s'efface lui-même du récit de cette agonie; quand il attribue tout le prodige de son propre talent aux belles et touchantes prières de l'Église ; quand il rappelle dans son oraison funèbre, toujours comme témoin, jamais comme acteur, l'héroïsme de la foi de cette princesse , dont la religion seule eut , selon lui , la gloire de suspendre les douleurs les plus aiguës, en lui faisant même oublier la mort. Nous entendrons dans un instant son témoignage.
Madame Henriette reconnut sur-le-champ , dans les mains de Bossuet, le crucifix qu'il avait présenté à la reine régente Anne d'Autriche en la préparant à la mort, et plus récemment encore à la reine d'Angleterre , sa mère , durant son agonie. Aussitôt la princesse Tôta de ses mains pour le coller sur ses propres lèvres , et ne le quitta plus jusqu'à son entrée dans l'éternité. C'est Bossuet qui nous raconte , dans son éloge funèbre, les détails d'une scène si pathétique, où il n'oublie que lui seul et le triomphe le plus intéressant que sa sensibilité ait jamais procuré à son éloquence. « Elle demande , « dit-il, le crucifix surlequel elle avait vu expirer sa belle-mère. « comme pour y recueillir les impressions de constance et de « piété que cette âme chrétienne y avait laissées avec ses « derniers soupirs. Elle écoute l'explication de ses prières
<< apostoliques , qui, par une espèce de charme divin , suspen- « dent les douleurs les plus violentes et font oublier la mort , « je l'ai vu soucciif , à qui les écoute avec foi. v
Pleine d'estime pour Hossuet, et de reconnaissance j)our les services spirituels qu'il lui avait rendus , madame Henriette ordonna en sa présence , une heure avant sa mort , viais en anglais, afin qu'il ne l'entendit pas , qu'on lui offrit ■ de sa part , après son décès, une bague d'une superbe émeraude , entourée de très-beaux diamants , et que le prélat a toujours •portée depuis. On ajoute à ces détails de la ?sote historifjue , qu'à trois heures du matin, le 30 juin 1670, au moment où l'infortunée princesse venait d'e.xpirer, l'anneau dont il s'agit fut remis par madame de La Fayette à Louis XIV, en lui annonçant la mort de sa belle-sœur. Le roi se chargea de le présenter dans la matinée à Bossuet, qu'il attendait pour apprendre de lui toutes les particularités relatives aux derniers moments de madame Henriette ; il voulut mettre lui-même cette basiue au doigt de Bossuet : il lui dit qu'il l'invitait à la porter durant toute sa vie en souvenir de Madame; et il ajouta qu'il ne croyait pas pouvoir mieux témoigner son intérêt à la mémoire de cette princesse , qu'en le chargeant de prêcher son oraison funèbre à Saint-Denis.
Le rapprochement du présent fait à l'évèquc de Condom et de l'heureuse inspiration du roi, qui le chargea de l'oraison funèbre , frappa tous les esprits. On félicita Bossuet du don si touchant destiné à sa personne , et plus encore du nouveau triomphe si justement offert à son génie , en lui exprimant seulement quelques regrets de ce que les bienséances de la chaire ne lui permettraient peut-être point de rappeler dans cet éloge un legs aussi honorable pour la princesse que pour l'orateur '^/i, po«r9«oi/;os? dit-il dans un premier mouvement de reconnaissance.
La réponse de Bossuet fut bientôt répandue. On s'entretint souvent dans la société , durant l'intervalle qui s'écoula entre la mort de madame Henriette et la cérémonie de ses obsèques, de l'extrcme difliculté de remplir un pareil engagement. Les
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lettres et les mémoires du temps attestent que chaque sermon dont il était chargé devenait pour cette capitale la nouvelle du jour. Voltaire s'est montré juste envers ce iirand homme lorsque , en reconnaissant hautement la suprématie de son éloquence entre tous les autres orateurs simplement diserts, il a prononcé et ratiflé plusieurs fois ce jugement à jamais mémorable : Le sublime Bossuet, que fai appelé et que f appelle encore le seul homme éloquent parmi tant d'écrivains élégants K II est aisé de se figurer l'impatience qu'une telle renommée et une semblable promesse durent exciter dans tous les esprits. On attendait cette épreuve avec intérêt, quand l'évêque de Condom parut en chaire, pour voir comment il abrégerait, sans le rendre obscur, ce récit qu'il ne pouvait faire en détail.
L'orateur sut justifier sa promesse; mais il ne se pressa nullement de remplir l'attente de ses auditeurs. Ce ne fut que vers la fin de son discours qu'il acquitta sa dette , sans recourir ni à aucune explication ni même à aucun préambule, au milieu de l'éloge si vrai et si touchant des vertus morales, telles que l'affal-ùlité , la franchise, la solide amitié, l'indulgence, la générosité, la reconnaissance, qui distinguaient éminemment madame Henriette, « dans laquelle, ajouta-t-il, « tout était esprit , tout était bonté. Que dirai-je de sa « libéralité? elle donnait non-seulement avec joie, mais avec « une hauteur d'âme qui marquait tout ensemble et le mépris « du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles « touchantes, tantôt même par son silence, elle relevait ses « présents; et cet art de donner agréablement, qu'elle a si '<■ bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie, je le sais, jusque « entre les bras de la mort. »
Trois syllabes relevées par un cri déchirant au milieu du récit le plus calme, je le sais, suffirent ainsi à Bossuet pour retracer avec autant de dignité que de mesure l'histoire
' Voyez îe Dictionnaire phitosophifjiic, article Esprit, première seclion , t. .\L, p. 20 i, édition de Beaumarchais.
généralement divulguée de cette bague qu'on voyait brillera son doigt. C'est le triomphe des bienséances oratoires. Ces trois mots, fondus pour ainsi dire dans une narration, où ils ne figurent pas moins par leur précision que par leur clarté, mais dont on ne peut deviner le vrai sens , et bien moins encore soupçonner toute l'énergie , quand on les lit dans ce discours sans être instruit de l'anecdote qui les motive: ces trois mots , que la vue de l'église de Saint-Denis a souvent rappelés à ma mémoire, sous ces mêmes voûtes où mon admiration croyait les entendre encore éclater et retentir; ces trois mots enfin, si simples et si frappants par un trait sublime de situation unique en éloquence, attendrirent et enthousiasmèrent tout l'auditoire, qui se montra digne de les sentir et de les apprécier, en les répétant plusieurs fois avec un transport unanime , dans la première explosion de son ravissement.
.Te trouve , non pas , il est vrai , dans les compositions de Bosstict pour la chaire, mais dans le plus sublime de ses livres de piété, dans la septième É/cration a Dieu sur les mystères, lin autre exemple, encore plus difficile et plus étonnant, du même Bo.ssuet , en genre de bienséances oratoires. Ce grand l'.omme y explique ainsi l'établissement de la circoncision dans l'ancienne loi : « La corruption, dit-il, s'étendait si « loin et devenait si universelle, qu'il fallut séparer la race « des enfants de Dieu, dont Abraham devait être le chef , « par une marque sensible. Ce fut la circoncision ; et ce ne « fut pas en vain que cette marque fut imprimée où l'on sait, ■■<■ en témoignage.immortel de la mnlédiction des générations Cl humaines, et du retranchement qu'il fallait faire des pen- « sées sensuelles que le péché avait introduites, et desquelles « nous avions à naître. O Dieu ! où en est réduit le genre « humain? Le sacrement de la sanctification a dû nous faire « souvenir de la première honte de notre nature. On ne « parle qu'avec pudeur, et Dieu est contraint de flétrir l'origine « de notre être. Il faut le dire une fois, et, coureris de honte, « mettre nos mains sur nos cisayes. » Le lecteur ajoutera,
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eu admirant ce dernier coup de pinceau, que Bossuet y réunit l'accent d'une vierge à la pureté d'un ange.