‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 40 sur 61 · LIV. Des Précautions oratoires · texte numérisé non relu

LIV. Des Précautions oratoires

Outre ces bienséances que le respect dii à un si auguste ministère défend de blesser jamais, il est aussi des précautions oratoires qu'il est de la plus baute importance de ne pas négbger pour assurer le succès d'un discours et l'effet des plus beaux mouvements d'éloquence : précautions de modestie pour se concilier la bienveillance et la confiance de son auditoire; précautions de condescendance pour préparer avec art et tempérer des idées neuves qui pourraient révolter les esprits par une apparence de hardiesse ou de dureté, si elles heurtaient trop brusquement les préjugés qu'on veut combattre; précautions de retenue : affectez quelquefois, pour mieux exciter une honte secrète, de n'oser pas même soupçonner vos auditeurs de certains excès dont ils peuvent être coupables ; et modérez tellement vos expressions, que les remords de leur conscience aillent toujours plus loin que les reproches de votre zèle. Développez-vous des vérités améres , dit Cicéron, il faut que vous paraissiez y avoir été contraint^. Ce même Cicéron, qui s'était montré un juge si déhcat et un modèle si parfait dans l'art des précautions oratoires , en est devenu lui-même un objet piquant dans les Institutions de son plus fidèle disciple. Les préventions de l'histoire semblent inspirer en effet une extrême méfiance à Quintilien , relativement au courage de l'orateur romain, dont la fin héroïque racheta un peu tard , il est vrai , mais avec éclat, les pusillanimités reprochées à sa vie. Après avoir reconnu que le célèbre consul de Rome ne se montrait pas timide pour affronter de près le danger, mais uniquement quand il le prévoyait de loin, comme il le prourapar sa mort , qu'il subit avec beaucoup de constance et fermeté^ ^ Quintilien

' « si qnid persequars acrius, ut invitiis et coactus facere videarc, » De Oratore, 37, o>.

2 < Marcus Tuilius pnrum fortis videtur quibusdam : quibus optime respondit ipsc, lien se timidain in ^uscipiendis, sed in providendis péri-

n'en a pas moins foit de ce prétendu manque de courage le sujet d'une de ses leçons sur les précautions oratoires. « Si <■ vous conseillez à Cicéron, dit-il (comme Sénèque dans ses « déclamations), de soustraire sa tête à la hache du licteur, « en ayant recours à la clémence de Marc- Antoine, ou même « en brûlant ses Philippiques , pour obtenir sa grâce, que « le triumvir lui offre à ce prix, gardez-vous bien de l'y « engager par l'amour de la vie ; car si ce motif doit le toucher, "■ il produira son effet sans que vous le fassiez valoir. Vous « pourrez donc l'exhorter simplement à conserver ses jours « pour l'intérêt delà république : il aura besoin d'un prétexte « pareil pour n'avoir pas a rougir de semblables prières ^ » Précautions de convenance : 11 faut jeter un voile transparent sur les considérations ou sur les faits que vous voulez énoncer, sans les articuler plus clairement, et surtout sans les approfondir. Bossuet ne veut pas dire en termes formels, dans son oraison funèbre de la reine d'Angleterre, que Charles I" est mort sur un échafaud. Sa délicatesse répugne à proférer ce mot infâme en présence des enfants de ce malheureux prince <'t de toute la cour. Mais pour rappeler un si horrible événement par une citation des Livres saints il se contente de mettre dans la bouche de la reine ces paroles du prophète Jérémie, qui seul, dit-il, est capabled'égaler les lamentations aux calamités: f ot/ez, Se'Kjiieur, voyez mon af/ïiction. M 071 ennemi s'est fortifié \ et mes enfants sofit perdus. Le cruel a porté sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher. La royauté a été p?^ofanéc, elles princes sont foulés aux pieds. Laissez-moi , je pleurerai amèrement : n'entreprenez pas de me consoler^. Précautions de goût : Écrivez selon votre

culis : qiiod probavit morte (luoque ipsa , quam praestantissimo suscepit animo. » LilH^XII, cap i

' « Qiiare et ciim Ciceroni dabinius consilium ut Antonium roget, vel «liani ut Pliilippicas ! ita vitani polliccnte eojexurat, non cupiditatem lucis allesahimus : haec eniiii si valet in animo ejus, taccntibus qiioque nobis etiam valebil; sed ut se reipublica^ servet liortabimur. Hàc illi opu» est occasione ne eum taliiini precum pudeat. » Lib. III, cap. vin.

^ Jérém. Lament. I, 16, etc.

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talent, et quelquefois aussi contre votre talent. Est-ce ronction qui vous caractérise, craignez d'être languissant et monotone. Est-ce l'énergie qui vous distingue , préservez-vous avec soin de l'obscurité et de l'enflure. Voyez quel est le genre auquel vous êtes le plus propre, pour vous attacher à le suivre, et quel est aussi l'excès vers lequel penche votre esprit, pour apprendre à l'éviter. Précautions dans les chutes des phrases, et surtout des alinéas : L'auditeur vous juge chaque fois que la fin de votre période lui laisse un instant de repos ; et son attention se relâche si vous négligez de la ranimer et de la fixer, en terminant fréquemment vos sections oratoires par des idées saillantes ou par des images pittoresques. Enfin précautions de courage ; Il est des sujets qui présentent des écueils, où l'on vous attend avec autant d'impatience que de sévérité. Jetez-vous d'abord au milieu des difficultés , pour mieux déployer la puissance de votre génie, et attaquez toujours en vous défendant.

Ou n'a toute sa force en effet, on ne retrouve tout son talent que dans le danger, qui Fauirmente toujours quand il ne l'éteint pas. Il en est de l'esprit comme de !a bravoure : le péril auquel on s'expose donne aussi à l'éloquence une vigueur qui l'élève au-dessus de ses mouvements ordinaires. L'orateur (qu'on me pardonne cette comparaison) éprouve alors, eu luttant contre les difficultés et les obstacles, la même exaltation dont avait été transporté ce brave soldat qui disait, à la vue de la citadelle de >amur, le lendemain de l'assaut : a J'escaladai hier ce rocher au milieu du feu, et aujourd'hui « je ne pourrais plus y grimper. » l'raiment, je le crois bien, lui répondit un de ses camarades ; ni mol non plus : on ne nous tire plus des coups de fusil de la-haut.

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