‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 41 sur 61 · LV. De l'Hypothèse · texte numérisé non relu

LV. De l'Hypothèse

On voit que dans ces occasions périlleuses la grande précaution d'un orateur consiste à ne paraître en prendre aucune, en s'abandonnant à l'impulsion de son génie. C'est aussi une excellente méthode que de choisir un tour fin et ingénieux poiir

faire entendre ce qu'on ne veut pas dire. L'iiypotlièse est très-propre à donner ce ressort à l'éloquence. Cicéron emploie souvent cette figure dans ses plaidoyers, principalement dans ses f'errhies, où il imagine à chaque instant des suppositions plus frappantes que les faits, pour rendre les exactions des Verres encore plus odieuses au peuple romain. Il va jusqu'à supposer, par une condescendance apparente, qu'il consent à prendre pour arbitre dans cette cause le père même de Verres; et il démontre que si cet oppresseur, bourreau de la Sicile, avait son propre père pour juge , il ne pourrait pas se soustraire à la peine capitale que provoquent ses forfaits.

Bossuet, que je cite de préférence parce que je ne connais point de si riche modèle, a fait un usage admirable de l'hypothèse dans son oraison funèbre de Le Tellier. On ne saurait lire sans émotion cette apostrophe, à laquelle le ressort de la fiction donne tant de véhémence : « Dormez votre sommeil, « riches de la terre, s'écrie-t-il, et demeurez dans votre pous- « sière. Ah ! si quelques générations, que dis-je? si quelques « années après votre mort, vous reveniez, hommes oubliés « au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans '< vos tombeaux , pour ne point voir votre nom terni , votre « mémoire abolie, et votre prévoyance trompée dans vos amis « et dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et « dans vos enfants. Est-ce donc là le fruit du travail dont vous « vous êtes consumés sous le soleil ? »

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