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LVI. De l'Egoïsme dans les orateurs

Comptons encore parmi les précautions et les convenances de la circonspection oratoire l'attention de ne parler jamais ou presque jamais de soi, ni en bien ni en mal, dans les chaires clîi-étiennes. L'orgueil révolte toujours; et l'humilité, pour me servir d'une locution vulgaire , est trop souvent prise au mot.

.J'avoue cependant qu'un orateur peut inspirer (luehjuefois un vif intérêt en se mettant lui-même en scène avec l'audi-

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toire dans un sermon , pourvu qu'il n'excède pas la mesure et ne blesse jamais la dignité qu'exige son ministère. On en trouve quelques exemples dans nos grands maîtres. Massillon attendrit la cour, qui lui témoigna l'estime la plus touchante par un murmure soudain d'acclamation , quand il prit congé d'elle pour toujours, en annonçant, à la fin de son sermon de Pâques, le jour delà clôture du Petit Carême, que sa nomination à l'évcché de Clermonl ne lui permettrait plus de reparaître dans cette même chaire, où il s'était illustré par tant de succès immortels. « Grand Dieu ! dit-il, ces prières seront « les dernières sans doute que mon ministère, attaché désor- « mais par les jugements secrets de votre providence au soin « d'une de vos Églises, me permettra de vous offrir dans ce « lieu auiruste, etc. » Ces paroles simples et touchantes émurent sensiblement l'auditoire, qui manifesta par des regrets unanimes son admiration pour un -si beau talent, relégué désormais dans les montasnes de l'Auvergne.

Avant Massillon, Bossuet avait parlé aussi de lui-mérae dans la chaire de son église de !Meaux, où il fit entendre le chant du cysne la dernière fois qu'il y parut, vers la fin de sa vie, en disant à ses diocésains que s'ils étaient jamais assez malheureux pour se séparer après sa mort, alors trèsprochaine, de la foi qu'il leur avait si longtemps prêchée, ils le verraient sortir aussitôt de son tombeau pour faire justice à Dieu de leur infidélité. Mais son triomphe le plus éclatant en ce genre se trouve dans ces dernières lignes de l'oraison fimèbre du ^rand Condé, où il mit le comble à l'intérêt qu'il venait d'inspirer à son auditoire, en lui présentant dans le lointain l'image touchante de sa propre mort; « Jouissez, « prince, de cette victoire-, jouissez-en éternellement par l'ina- « mortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts « d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces « discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand « prince! dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la « mienne sainte. Heureux si, averti par ces cheveux blancs « du compte que je dois rendre de mon administration , je

« réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'é- « teint ' ! »

Il s'en faut de beaucoup que les autres orateurs sacrés aient parlé d'eux-mêmes d'une manière si propre à leur concilier l'intérêt de leur auditoire. On pourrait citer plusieurs pré- ■dicateurs qui ont fait une funeste expérience du danger de se rendre ridicules, en se mêlant eux-mênies à leurs discours, et en subissant ainsi le jugement sévère d'une assemblée à laquelle c'est bien assez de livrer son talent, sans lui soumettre jamais son état ou sa personne. Une telle imprudence n'est heureusement point assez commune pour en faire ici l'objet

' Le grand Condé, gouverneur de la province de Bourgogne, avait témoigné à Bossuct, dans la ville de Dijon, sa patrie, une l)ien\eillance spéciale dès son enfance, qui annonça de très-bonne heure l'éclat de ses talents. Ce prince avait tellement l'habitude et l'ardeur de vaincre, comme aussi le sentiment et l'ambition de toute espèce de gloire, qu'iJ fut tenté, a-t-il dit souvent, de lutter en public contre un athlète aussi redoutable que Bossnet dans le pugilat tbf'ologiciue. Bossuet avait toujours vécu , dès l'âge de vingt ans. dans la société privée de ce grand homme. « 11 soutint, dit l'abbé de Choisy, à la cinquième page du l'éloge de Bossuet qu'on trouve dans le recueil des discours de V Académie française, in 1704, 0 il soutint sa première thèse de bachelier à Navarre, « sous les auspices et même sous les yeux du grand Condé , ipii , supérieur « aux autres hommes par l'esprit et le savoir, aussi bien que par le cou- « rage, fut tenté , à ce qu'il a dit lui-même plus d'une fois, d'attaipier un « répondant si habile et de lui disputer les lauriers même de la théologie; « et depuis lors ce grand prince, qui ne résisttit point au vrai mérite, lui « a toujours accordé son estime et sa tendresse. Le prélat s'en est montré « reconnaissant au delà môme du tombeau , en consacrant à sa mémoire « l'un de ces discours funèbres qui lui ont attiré tant d'acclamations. »

L'évèque de Meaux ne pouvait s'acquitter, en effet, plus noblement envers l'illustre protecteur de sa jeunesse , qu'en lui consacrant cette magnifique oraison funèbre qui , par sa liaison nécessaire avec les éludes de tonte éduîation soignée , a rendu la renommée de son héros en cpiclque sorte classique pour toutes les générations suivantes, et qui par là même garantit encore mieux l'immortalité de son nom , que n'aurait pu faire le souvenir de ses victoires. U f.nit avouer, en l'honneur de l'éloquence, •<|ue Condé et Turennc sont redevables d'un grand accroissement de gloire Si Bosâuet et à Fléchier, leurs panégyristes.

d'une leçon spéciale. Mais, en laissant à part ces mécomptes de la vanité dans un sermon, il peut être utile d'en montrer la maladresse et les inconvénients, par un singulier exemple que nous fournissent les œuvres d'un orateur très-célèbre, qui, du moins, ne s'est pas donné ce tort dans l'exercice du ministère sacré. Fléchier nous offre donc le plus étrange phénomène de vanité, dans une lettre imprimée, par l'imprudence d'un zèle aveugle pour sa gloire, à la tête de ses Oraisons funèbres. Il y fait lui-même son portrait. On croirait qu'il envoie à son correspondant les matériaux d'un panégyrique : disons mieux, c'est un éloge tout fait , où son admiration pour ses propres talents et son orgueilleuse modestie s'efforcent de relever tour à tour, par la symétrie de ses antithèses, le tableau et le contraste de tous ses genres de mérite. Voici comment l'évéque de Nîmes se peint et s'apprécie.

« Il a, dit-il, un caractère d'esprit capable de tout ce qu'il « entreprend ; pour son style, la nature y approche de Fart, et « l'art y ressemble à la nature. On ne peut rien ajouter à ce « qu'il écrit sans y mettre du superflu, et l'on n'en peut rien a retrancher sans y ôter quelque chose de nécessaire. Il sait « jeter quelques grains d'un encens odoriférant qui récrée et « n'étourdit pas; aussi n'en reçoit-il pas qui ne soit aussi fin « que celui qu'il donne. On voit dans ses yeux je ne sais quoi « qui répond de son esprit. Enfin il vaudrait mieux , s'il pou- « vait s'accoutumer au travail, et si sa mémoire, un peu in- « grate sans être cependant infidèle, le servait aussi bien que « son esprit; mais il n'y a rien de parfait au monde , et cha- « cun a ses endroits faibles. «

En supposant que la postérité eût ratifié ce jugement qu'osa porter de ses talents et de son goût l'évéque de Nîmes , il resterait encore aux admirateurs de Fléchier à désirer pour sa gloire qu'il eût eu assez de pudeur pour ne pas le prononcer lui-même.

On ne doit pas craindre sans doute que jamais un orateur chrétien puisse porter l'aveuglement de l'amour-propre jusqu'à se permettre en chaire une phrase qui approche d'un tel

DE LA CHAir.E. 2Gt

excès (l'orgueil. La risée publique lui apprendrait bientôt combien il serait cboquont et maladroit, je ne dirai pas seulement de se louer, mais encore d'oser simplement parler de soi de- A'ant une grande assemblée. On évite même ce ridicule dans la société. C'était le bon goût , autant que l'bumilité chrétienne, qui avait banni le moi des écrits de Port-l\oyal. L'abbé Fleury dit que l'historien lui-même doit toujours se cacher « dans sa narration • ; en sorte que le lecteur n'ait jamais le « loisir de penser si les faits sont bien ou mal écrits, s'ils sont « écrits, s'il a un livre entre les mains, s'il y a un auteur au « monde. C'est ainsi qu'Homère écrivait. »

Or, s'il n'est pas permis h un historien de se faire remarquer dans ses récits , un prédicateur doit être assurément plus attentif encore à se laisser oublier de son auditoire. Il est néanmoins quelques occasions où un orateur chrétien peut se prendre modestement lui-mérae pour sujet d'un développement de morale qui intéresse la multitude. Mais ce n'est point pour appeler sur lui l'attention de l'auditoire qu'il se donne alors en spectacle ; c'est au contraire pour concentrer en lui seul les faiblesses, les illusions, les écarts et les inconséquences de l'esprit ou du cœur humain; et dans une telle vue plus il parlerait de lui , moins on le trouverait personnel. Massillon excelle dans cette humble méthode de se mettre ainsi à la place des pécheurs , en déplorant ses propres contradictions , ses erreurs , ses angoisses et ses remords. Il excite le plus touchant intérêt , il attendrit ses auditeurs jusqu'aux larmes, toutes les fois que, les peignant euxmêmes dans sa personne avec la vérité la plus frappante , quand il dévoile les profondeurs de sa conscience, il se dénonce à Dieu comme iin ingrat, comme un misérable, comme un insensé. .le ne citerai aucun de ces monologues fréquents et souvent sublimes. .l'aime mieux, pour généraliser une l'ègle de goiit, retracer ici cette confusion salutaire d'un es[)rit qui s'arme de toute sa force quand il veut se

' Premier discours sur l'Histoire de rÉfjlise.

combattre lui-même, et transcrire simplement, sans commentaire, un passage brillaui de Fonlenelle, dans son Traité du Bonheur. Cet ouvrage est écrit avec une précision ingénieuse et quelquefois profonde. Les idées y occupent beaucoup plus d'espace dans l'esprit du lecteur que sous la plume de l'auteur ; et nous le lirions avec encore plus de cbarme, comme tous les autres ouvrages de cet académicien, sans même en excepter ses Éloges , s'il y alliait plus souvent l'intérêt de la sensibilité à la finesse de l'esprit.

« D'abord, dit-il, il faut examiner , pour ainsi dire, les « titres de ce qui prétend ordonner de notre bonheur. Pour- « quoi cette diguité que je poursuis m'est-elle si nécessaire? « C'est qu'il faut être élevé au-dessus des autres. Et pourquoi « le faut-il } C'est pour recevoir leurs respects et leurs hom- « mages. Et que me feront ces hommages et ces respects? Ils « me flatteront très-sensiblement. Et comment meflatteront- « ils , puisque je ne les devrai qu'a ma dignité , et non pas à « moi-même ? »

En développant et en s'appliquant ainsi à lui seul une maxime générale, l'orateur chrétien peut raisonner et s'émouvoir très-utilement pour subjuguer son auditoire : tout autre égoïsmelui est interdit. Bo.ssuet m'attendrit jusqu'au fond de l'âme quand il parle de ses cheveux blancs. Bourduloue me pénètre d'un saint respect lorsqu'il est réduit à faire l'apologie de sou sermon sur Cimpureté , dans son homt-lie de la Macjdeleine. Mais c est le privilège de ces grands maîtres, de hasarder de pareilles licences avec la certitude d'en éviter les écueils ; et encore ne se les permettent-ils jamais sans une nécessité qui excuse tou* , ou sans y déployer une vigueur de génie qui fait tout admirer.

Kourdaloue en fournit un exemple remarquable. Cet orateur immortel eut assez de confiance en sa renommée et d'ascendant sur l'opinion publique , non-seulement pour oser parler de lui en chaire , mais encore pour pouvoir attribuer en quelque sorte à son ministère , avec l'approbation universelle, dans l'oraison funèbre du grand Condé , le premier

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éveil de conscience el les soudaiiis mouvemeuts de piété qui excitèrent ensuite ce prince à consacrer à la relgion les dernières années de sa vie , en lui entendant prononcer l'éloge de Henri de Bourbon , son auguste père. Il rend d'abord uu digne hommage au génie supérieur de l'évêque de Meaux : il reconnaît hautement qu'il ne lui appartient plus de peindre la fermeté de son héros aux approches de la mort , après le magnifique tableau que venait d'en tracer Bossuet « Ce don « était réservé, dit-il, à une bouche plus sacrée et plus élo- « queiite que la mienne. L'illustre et savant prélat qui vous « a parlé avant moi a déjà épuisé cette matière ; et après ce « que vous avez ouï, c'est à moi de me taire. »

Voici maintenant avec quelle dignité et quelle éloquence Bourdaloue rappelle ensuite , sans orgueil et sans fausse modestie, l'impression extraordinaire que la grâce avait fait produire à l'un de ses discours sur l'âme du prince de Condé, qui avait enfin résolu de s'occuper sérieusement de sa conversion, en écoutant l'éloge de son père au milieu de ses obsèques dans la bouche du même orateur.

« Ledirai-je, chrétiens! Dieu m'avait donné comme un « pressentiment de ce miracle; et dans le lieu même oii je « vous parle aujourd'hui , dans une cérémonie toute sembla- <c ble à celle pour laquelle vous êtes ici assemblés, le prince « lui-même mécoutant, j'en avais non-seulement formé le « vœu , mais comme anticipé l'effet par une prière qui parut « alors tenir quelque chose de la prédiction. Soit inspiration « ou transport du zèle , élevé au-dessus de moi , je m'étais « projîiis , Seigneur I ou plutôt je m'étais assuré de vous , que « vous ne laisseriez pas ce grand homme, avec un cœur aussi « droit que celui que je lui connaissais, dans la voie de la « perdition et de la corruption du monde. Lui même, dont « la présence m'animait, en fut ému. Et qui sait, ô mon Dieu ! « si , vous servant dès lors de mou faible organe , vous ne « commençâtes pas dans ce moment à l'éclairer et à le tou- « cher de vos divines lumières ? Quoi qu'il en soit , mes « vœux et mes souhaits n'ont pas été vains. Il vous a plu ,

« Seigneur! de les exaucer, et j'ai eu la consolation de voir " ma parole accomplie. Ce prince, qui m'avait écouté, n « depuis écouté votre voix secrète; et parce qu'il avait uu « cœur droit , il a suivi l attrait de votre grâce. »

Ce pieux et beau mouvement de Bourdaloue, qui se tourne vers Dieu au moment où il parle de lui-même à son auditoire, est d'autant mieux placé , qu'en se prosternant alors devant la majesté du Créateur, le ministre de la parole s'efface du tableau , ou du moins éloigne de lui tout soupçon de vanité , par son attention a ne célébrer que le seul triomplie de la grâce. Voilà une des citations innombrables de ses discours qu'on peut soumettre avec confiance à l'examen de la critique la plus sévère, et à la délicatesse du goût le plus exquis. Elles montrent combien le talent de ce grand bomme était cininemnient propre au genre oratoire, et combien il lui eût été facile d"y produire encore de plus grands effets, s'il avait voulu se livrer plus souvent à une sensibilité si patbétique et si sublime.

L'intérêt et le souvenir que consacre cette éloquente apostropbe, en forme de prière, doivent exciter naturellement le désir de la comparer aux ardentes supplications que Bourdaloue avait adressées au ciel , en faveur du grand Condé, dans l'oraison funèbre de Henri de Bourbon, son père. Je vais donc les mettre ici sous les yeux du lecteur ; et en voj'ant cet orateur célèbre , plein de zèle et de verve . beaucoup plus animé et plus toucliant dans ses éloges que dans ses instructions morales , on regrettera sans doute que Bourdaloue n'ait pas voulu faire un plus fréquent usage de son rare talent pour émouvoir et attendrir les cœurs.

« Laissons là , s'était donc écrié Bourdaloue , a la fui de « cette ancienne oraison funèbre, en parlant au grand « Condé, laissons là ces exploits de guerre dont la France a <i retenti, et ces prodiges de valeur qui ont fait taire devant lui " tout l'univers. Il est ici au pied des autels pour en faire « bommage au Dieu des armées, et il n'assiste à cette funèbre "■ cérémonie que pour apprendre où doit aboutir enfin tout

« l'éclat de sa renommée. C'e.st pour ce fils et pour ce « héros que nous faisons continuellement des voeux ; et ces « vœux, ô mon Dieu! sont trop justes, trop saints, trop ar- « dents , pour n'être pas enfin exaucés de vous. C'est pour lui « que nous vous offrons des sacrifices : il a rempli la terre de « son nom ; et nous vous demandons que ce nom si comblé « de gloire soit encore écrit dans le ciel. Vous nous l'accor- " derez , Seigneur ! et ce ne peut être en vain que vous nous n inspirez pour lui tant de désirs et tant de zèle. Répandez <-. donc sur sa personne la plénitude de vos lumières et de vos « grâces. Répandez-la sur ce prince , le fondement de toutes « les espérances de sa maison, l'héritier de son courage et de « toutes ces héroïques qualités, de sa hardiesse à entreprendre « de grandes choses, de son activité à les poursuivre, de sa « valeur à les exécuter, des rares talents de son esprit, de la « délicatesse et de la finesse de son discernement, de sa « pénétration dans les affaires, de son génie sublime pour tout n ce qu'il y a dans les sciences de plus curieux et de plus re- « cherché... Remplissez-le, 6 mon Dieu ! de cet esprit dereli- « gion dont je viens de lui proposer un modèle si propre à le « toucher et si capable de le convaincre. Ajoutez à toutes les « grandeurs qu'il possède dans le monde celle d'en faire un « prince prédestiné , puisque hors de la toute grandeur n'est it que vanité et que néant. Que sert-il , dit un Père, d'avoir « une croyance catholique et de mener une vie païenne.^ « Quid enim proclest si (juls cafho/ice credat et gentUiter vih vat ? »

l.vil. De r.oiinl.iloiie.

Ce qui me ravit , ce qu'on ne saurait assez préconiser dans ks sermdns de l'éloquent Bourdaloue , c'est qu'en exerçant le ministère apostolique, cet orateur plein de génie se fait presque toujours oublier lui-même pour ne s'occuper que de l'instruction et des intérêts de ses auditeurs ; c'est que, dans un genre trop souvent livré à la déclamation , il ne se permet pas une seule phrase inutile à sou sujet, n'exagère jamais au-

cun des devoirs du christianisme, ne change point en préceptes les simples conseils évangéliques ; et que sa morale, constamment réglée par la sagesse éclairée de ses principes, peut et doit toujours être réduite eu pratique ; c'est la fécondité inépuisable de ses plans, qui ne se ressemblent jamais, et l'heureurc talent de disposer ses raisonnements avec cet ordre savant dont parle Quiatilien, lorsqu'il compare l'habileté d'un grand écrivain qui règle la marche de son discours a la tactique d'un général qui range une armée en bataille ' ; c'est cette puissance de dialectique , cette marche didactique et ferme, cette force toujours croissante, cette logique exacte et serrée , disons mieux, cette éloquence continue du raisonnement, qui dévoile et combat les sophismes, les contradictions, les paradoxes, et forme de l'ordonnance de ses preuves un corps d'instruction oii tout est également plein, lié , soutenu, assorti , où chaque pensée va au but de l'orateur , qui tend toujours, en grand moraliste, au vrai et au solide, plutôt qu'au brillant et au sublime du sujet; c'est cette véhémence accablante et néanmoins pleine d'onction, dans la bouche d'un accusateur qui , en plaidant contre vous au tribunal de votre conscience, vous force à chaque instant de prononcer en secret le jugement qui vous condamne : c'est la perspicacité avec laquelle il fonde tous nos devoirs sur nos intérêts , et cet art si persuasif , qu'on ne voit guère que dans ses sermons, de convertir les détails des mœurs en preuves de la vérité qu'il veut établir ; c'est cette abondance de génie qui ne laisse rien à imaginer au lecteur par delà chacun de ses discours , quoiqu'il en ait composé au moins deux, souvent trois, quelquefois quatre sur la même matière , et qu'on ne sache souvent , après les avoir lus, auquel de ces sermons il faut donner la préférence ; c'est cette sûreté et cette opulence de doctrine qui font de chacune de ses instructions un traité savant et oratoire de la matière dont elles sont l'objet ; c'est la simplicité d'un style nerveux et touchant, uaturel et noble, lumineux et cou-

' « Est veUit imperatoria virtus. » InsU, II.

cis , OÙ rien ne brille que par l'éclat de la pensée, où règne toujours le goût le plus sévère et le plus pur, et où l'on n'aperçoit jamais aucune expression ni emphatique ni rampante; c'est cette pénétrante sagacité qui creuse, approfondit, féconde, épuise chaque sujet; c'est cette compréhension vaste et profonde qu'il ne partage qu'avec saint Augustin et Bossuet, pour saisir dans l'Évangile et y embrasser d'un coup d'œil les lois , l'ensemble, l'esprit et tous les rapports de la morale chrétienne ; c'est la série de ses tableaux, de ses preuves , de ses mouvements , la connaissance la plus étendue et la plus exacte de la religion , l'usage imposant qu'il fait de l'Écriture, ]'à-propos des citations, non moins frappantes que naturelles, qu'il emprunte des Pères de l'Église, et dont il tire un parti plus neuf, plus concluant, plus heureux que n'a jamais fait aucun autre orateur chrétien. Enfin, je ne puis lire les ouvrages de ce grand homme sans me dire à moi-même , en y désirant quelquefois , j'oserai l'avouer avec respect , plus d'élan à sa sensibilité, plus d'ardeur à son génie, plus de ce feu sacré qui embrasait l'âme de Bossuet, sui'tout plus d'éclat et de souplesse à son imagination. Voilà donc, si l'on y ajoute ce beau idéal , jusqu'où le génie de la chaire peut s'élever, quand il est fécondé et soutenu par un travail immense ! Je ne connais rien de plus étonnant et de plus inimitable dans l'éloquence religieuse , que les premières parties des sermons de Bourdaloue, sur la Conception, sur la Passion, Dei Vibtu- TEM , et sur la Résurrection , etc. Ses discours sur V ambition , sur la Providence , sur le Jugement téméraire, sur le Pardon des injures, sur la Religion chrétienne, sont aussi admirables. C'est la borne de l'art, comme c'est la borne du genre ; et on peut appliquer avec conCance à ces chefs-d'œuvre le vers si^conuu de Boileau :

C'est avoir profite que de savoii- s'y plaire.

LVUI. De Uassillon.

]\Ia.ssillon , le plus digne riva! de Bourdaloue dans l'ensemhle des stations soutenues et complètes de la chaire , est

toujours intéressant, quoiqu'il ait rarement des trails sublimes. Mais s'il paraît trop souvent inférieur à sa renommée comme orateur, il est du moins incontestablement au premier rang comme écrivain; et nul de nos auteurs les plus célèbres n'a porté l'élégance et la beauté continues du style à un plus haut degré de perfection.

Je ne m'arrêterai point à motiver l'admiration profondeque m'inspirent, dans les discours de ce grand homme, la fécondité de son imagination et les développements de son éloquence, sa manière inimitable d'amener et d'exposer la matière qu'il veut traiter, dès la conception de l'exorde . qui doit sortir naturellement du sujet, selon la doctrine de Cicéron , connue une fleur de sa fige' ; sa connaissance et ses peintures du cœur humain : ses tableaux des mœurs et du monde ; la richesse, l'éclat, la mesure et la variété de ses pinceaux; le juste et merveilleux emploi qu'il fait habituellement de l'Écriture sainte, qui est l'histoire de la Providence, et ses citations toujours heureuses, mais trop rares peut-être, des Pères de l'Église; la chaleur de ses mouvements oratoires; la piété de ses pathétiques accents et les épanchements de sa sensibilité; ses traits frappants et même quelquefois sublimes^ enCn la progression graduée et toujours croissante de son onction, et la verve de son talent, qui, dans ses plus longs sermons, ne laissent jamais ni refroidir l'intérêt ni apercevoir la moindre longueur'. Ces rares et divers talents de Massillon, envisagé comme orateur, sont au-dessus de tous les éloges; mais c'est uniquement dans la beauté et dans les secrets de son style que je veux chercher ici des leçons.

Pour bien apprécier tous les trésors de ce style enchanteur,

' " Effloniissu penitus videatur ex re de qua agitur. » Orator. 27.

' On demandait un jour à Rivarol son avis sur deux vers (ju'on venait de lire en sa présence . Il répondit qu'il trouvait des luiiyueurs dans ce distique. Ce raot plaisant n'est pas de lui , mais du poète Martial; et il est cité par Boileau dans sa lettre à Brossette du 8 avril 1703, où il dit : t Ce « ne sont pas huit bons vers qui sont longs , ce sont deux méchants vers « qui sont quelquefois longs à outrance. Sed tu disticha longafacis, dit « Martial. »

DE LA CHAIRE. 2r;9

il faut d'abord savoir gré à Massillon d'en avoir exclu tous les défauts brillants qu'ambitionne le mauvais goût. Ce ue sont point, en effet, ici de ces pbrases coupées à chaque instant, décousues, épigrammatiques, sautillantes ou antithétiques, et aussi fatigantes à lire que faciles à combiner; ce ne sont point de ces oppositions recherchées , qui ne tendent qu'à faire briller l'esprit en excitant la surprise; de ces efforts d'énergie qui rendent la diction bizarre, enflée, tendue et monotone ; de ces métaphores outrées qui tourmentent la langue ; de ces sentences métaphysiques, obscures , entortillées ou paradoxales , qui donnent au discours le ton et la couleur les plus contraires à l'éloquence. IMais c'est le tissu égal et soutenu d'une élocution riche et variée , avec l'élégance la plus naturelle et la plus brillante dans sa simplicité; d'une élocution où tous les mots se correspondent et se soutiennent par leur circuit et leur arrondissement. Disons plus : c'est ce beau cours d'idées que Cicéron paraît suivre dans ses compositions , quand il le dirige, et qu'il désigne si bien par une métaphore qui abrège la comparaison en suppléant aux mots, quand il le représente sous l'image d'un fleuve qui roule des eaux limpides dans un lit profond, /lumen oratioiiis.

En effet, la pensée de JMassillon ne jaillit point des profondeurs de son génie , comme ou voit les flots d'une source abondante s'élancer avec cet impétueuse majesté qui frappe dans Bossuet. Il ne jette jamais sa phrase; il la combine, il l'arrondit toujours ; il en soigne l'élégance , la couleur, la noblesse, la pompe et l'harmonie, avec un goût pur, ennemi de toute affectation , sans en briser brusquement la mesure , et surtout sans aspirer jamais à réveiller l'oreille par aucun écart imprévu ou par aucune chute précipitée. Les membres variés de sa période soilt disposés avec un tel goût, que leur brièveté n'eu atténue nullement la consistance, et que leur développement oratoire n'en ralentit jamais le mouvement. Il cache le travail de son style avec un art infini, en ne se permettant ni la moindre recherche d'expression , ni la plus simple prétention à l'esprit ou à la finesse, ni le plus léger nuage qu'élève sou-

vent autour de la pensée cette ambition si commune et si mal • heureuse qui ne trouve que des ténèbres en cherchant la profondeur. Ce qui distingue surtout sa manière d'écrire, c'est que la répétition même de ses idées n'entraîne aucune diffusion dans son style; de sorte que ces variantes, où chaque phrase a sa plénitude , offrent quelque vide dans les perceptions de son esprit , sans montrer aucune prolixité dans ses périodes, qui surprennent également par leur abondance et par leur brièveté, selon le vœu de Quintilien , tioii copia, tum brevitate mirabilis. Il aime mieux, dans le choix des mots, rester en deçà que d'aller au delà de ce qu'il veut dire. Il semble, en écrivant, avoir sans cesse présente à son esprit la maxime de goût enseignée aux orateurs par Cicéron , qu'en fait de diction l'excès blesse plus que le défaut. Magis qfjen- Uit nimium quam parum '. Il ne hasarde rien en écrivant; et plus il s'occupe de son élocution , plus il se montre naturel dans son langage et dans ses tournures.

Massillon cite très-rarement les écrivains profanes dans ses discours. Sou Petit Carême en fournit un seul exemple dans le premier sermon sur les exemples des Grands , où il rappelle cette belle idée de Salluste : In maxima Jortuna minima licenlia est; c'est-à-dire que plus rélération semble donner de licence par V autorité qu'elle procure, plus elle en ôte par les bienséances quelle impose. Mais l'évêque de Clermont fait mieux encore que de citer les anciens , il les imite ; il enrichit la prose française d'une multitude de constructions, souvent même de tours de période qu'il emprunte du latin , et qui s'adaptent très-heureusement à la clarté ainsi qu'au génie de notre langue. Un orateur qui voudra se dévouer à de grandes études trouvera qu'il reste encore à faire en ce genre des conquêtes légitimes autant que précieuses, dans Cicéron, Ïite-Live, Tacite, Salluste et Cornélius Népos. Massillon nous en a ouvert la route. Ou reconnaît aisément sa belle manière à la contexture et à l'ensemble de ses alinéas , qu'il

' De Oratore, 39.

restreint au développement d'une seule pensée enrichie par l'inépuisable fécondité de sou imagination.

Le mouvement du style de Massillon , toujours combiné avec la marche de sou discours, est facile et continu. Ses har- <liesses sont voilées par des expressions communes qui se rapprocheraient plutôt d'une espèce de négligence que d'aucune affectation; et l'on ne démêle quelquefois l'élan de sa pensée ou l'audace de son langage que par je ne sais quel courage apostolique d'une familière simplicité. Cette élocution ravissante nous rappelle celle de Cicéron dans toute sa magnificence, en nous offrant l'accord le plus parfait du jugement, de l'imagination et du goût. La lecture de ses ouvrages est proprement un charme ^ : elle produit une telle impression de bonheur sur mon esprit , que lorsque je veux chercher quelquefois dans ses sermons l'un de ces beaux traits dont je me souviens d'avoir été plus vivement frappé, je ne puis plus quitter le discours, et souvent le volume, qu'après l'avoir relu de suite en entier. L'analyse approfondie de ce style est toujours pour moi une continuité de découvertes dont je jouis avec d'autant plus de délices, qu'elles m'enchantent en même temps qu'elles m'instruisent ; et Massillon a renouvelé souvent en moi la décourageante admiration que Boileau éprouvait en lisant Démosthène, quand il disait, comme je l'ai déjà rappelé : // me j ait tomber la plume des mains.

L'élite de notre littérature fut étonnée , à la lecture de son discours de réception à l'Académie , d'y trouver dans un homme de communauté, selon le jugement de madame de Tencin, un bon goût, unbon ton et une bonne grâce, dont n'approche point le style des grands seigneurs les plus distingués par leur esprit dans les sociétés de la cour.

Mais h meilleure et même la seule véritable manière de louer le style de Mas.«iIlon doit consister surtout à citer quelques exemples de la perfection de son goût dans l'art d'écrire. Or, ces exemples, je ne veux pas les choisir dans son Grand

' La Fontaine.

Carême, son Âvent et ses Conférences, qu'il faudrait copier presque entièrement : je les tirerai donc uniquement de ceux de ses discours qu'on ne lit plus guère, dont on ne parle jamais, et qui se trouvent, pour ainsi dire, perdus dans sa renommée. Un trait d'une seule ligne suffit très-souvent pour déceler en lui un grand écrivain; ainsi, dans son oraison funèbre du Dauphin , il excuse habilement la dissipation et les écarts de la jeunesse de prince : « Qu'offrirait notre vie « au public, si elle était un spectacle comme celle des princes? « Moins exposés qu'eux, sommes-nous plus fidèles?. Vos c/tw^es « se cachent dans l'obscurité de nos destinées. » Je n'ai pas besoin de relever la hardiesse et le coloris d'un pareil langage, pour faire sentir la beauté de ce dernier coup de pinceau.

Voici comment parlait ]\Iassillon dans une obscure assemblée de charité, en adressant à une réunion de pieuses femmes quelques instructions sur les œuvres de miséricorde. Cette exhortation est en quelque sorte cachée dans le volume des mystères.

« Ce qu'il y a de plus déplorable, dit-il, c'est que des M mœurs qui nous paraîtraient dangereuses , si elles n'étaient « accompagnées de quelque office de piété , perdent à nos « yeux tout ce qu'elles ont de douteux, dès que ces œuvres « extérieures les soutiennent. Et si quelquefois les vérités du « salut entendues, ou la gri'ice plus forte, troublent cette 0 fausse paix et jettent des terreurs dans la conscience, ah! « la nudité couverte, la faim rassasiée, la misère secourue, « l'innocence protégée, s'offrent à l'instant à notre esprit, et « calment cet heureux orage. Ce sont des signes de paix qui « dissipent aussitôt nos alarmes. C'est cet arc trompeur dont « parle le prophète Osée, arcus dolosus ', lequel , au milieu « des nuages et des tempêtes que le doigt de Dieu commençait « à exciter dans le cœur, vient nous promettre une fausse « sérénité, et divertit notre esprit de l'image présente du i< danser: On s'endort sur ces tristes débris de religion ,

' « Osée, cap. vu , vers 16.

« Qonwie s'ils pouvaient nous sauver du naufrage; et des « œuvres chrétiennes qui devraient être le prix de notre salut « deviennent l'occasion de notre perte éternelle. »

La finesse d'observation et lajustesse d'esprit qui distinguent ce tableau ne sont pas moins remarquables que le mouvement et la vivacité du style. Ce langage d'une riche poésie est le véritable idiome de la chaire. Le trait souligné paraît simple au premier coup d'œil ; mais quand on l'analyse, on y trouve, sous des expressions communes, une hardiesse d'éloquence et de simplicité que l'imagination de IMassillon pousse jusqu'à l'audace, et que son excellent goût sait voiler sous le torr familier d'une élocution ordinaire.

Voulez-vous voir comment IMassillon sait allier le naturel du style à la majesté de la pompe oratoire, lisez ce passage du discours qu'il prononça pour la bénédiction des drapeaux du régiment de Catinat : « Hélas! que sont les hommes «sur la terre .^ Une fatale révolution, une rapidité que « rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de l'éternité. « Les siècles, les générations, les empires, tout va se (■ perdre dans ce gouffre : tout y entre et rien n'en sort. Nos ;■ ancêtres nous en ont tracé le chemin , et nous allons le « frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. « Ainsi les âges se renouvellent; ainsi la figure du monde « change sans cesse ; ainsi les morts et les vivants se succèdent « et se remplacent continuellement. Rien ne demeure, tout « s'use, tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même, et ses « années ne finissent point. Le torrent des âges et des siècles « coule devant ses yeux, et il voit de faibles mortels, dans le « temps même qu'ils sont entraînés par le cours fatal , l'in- « sulter en passant , profiter de ce seul moment pour désho- « norer son nom , et tomber au sortir de là entre les mains <' éterneiles de sa justice. »

Ce contraste du rapide instant de notre vie avec l'éternitc' de Dieu rend plus frappante la démence des hommes; et au moment même où nous sommes entraînés par le cours fatal, le délire de l'insulter en passant devient un trait sublime. Je ne

puis transcrire ici tout ce qui mérite un tribut particulier d'admiration dans le style d'un si grand écrivain. Mais j'y renvoie le lecteur avec confiance, et je veux signaler du moins à sa pieuse curiosité le commencement de la seconde réflexion du quatrième discours pour une profession religieuse : il y verra un double tableau de la société et de cette solitude que madame de Maintenon trouvait si bonne , disait-elle, quand on n^est pas mauvais soi-même, aussi remarquable par la peinture des mœurs et la beauté du style que par la connaissance du monde et du cœur humain.

Massillon est assez grand et assez assuré de son immortalité, comme du rang éminent qu'il occupe à juste titre parmi nos orateurs classiques, pour que l'on puisse avouer, sans i»quiétude pour sa gloire, les négligences et les fautes de ses compositions. Je conviens donc qu'il abuse quelquefois de sa facilité pour répéter les mêmes idées. Il les présente sous des formes variées qui les énervent à force de les reproduire. Ea voici un exemple que je tire à dessein de son Petit Carême, où ce défaut est beaucoup plus sensible que daus ses autres sermons.

Au milieu de son discours sur le respect que les grands doivent à la religion, INIassillon emprunte de David un passage très-heureusement imité ou amplifié par Racine^ , et auquel on ne peut rien comparer dans l'antiquité profane'. C'est

' Voici la traduction de Racine , que l'on peut citer comme un modèle de poésie , mais non pas de précision , quand on la compare au texte :

J'ai vu l'impie adoré sur la terre;

Pareil au cèdre , il cachait dans les cieux Son front audacieux; 11 semblait à son gré gouverner le tonnerre ,

Fonlait aux pieds ses ennemis vaincus : Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus,

2 Les Livres saints nous fournissent un digne objet de comparaison avec ce trait sublime de David, dans le vingt-sixième verset du trente-deuxième chapitre du Deutéronome. Moïse y fait dire à Dieu, dont une seule parole a suffi pour faire disparaître ses ennemis et abolir k jamais leur mémoire, sur la terre : J'ai iiarlé : où sont-ils ! J)hi : vbhtiim snnl ?

!e Sô*^ verset du 36^ psaume : Fidi impîum superexaltatum et elevafum sicnt cedros Libani, et transivi, et ecce non erat. faî vu IHmpie sueexalté et élevé comme les cèdres du Liban; f ai passé, il n'était plus. MaisiWon a voulu paraphraser aussi à sri manière ce même passage, dans lequel la concision du texte sacré fait fuir l'image avec autant de rapidité que l'objet qu'on voit disparaître comme l'éclair. L'orateur y ajoute un bel accessoire : il semble insulter le ciel par sa gloire orgueilleuse, mais il n'en énerve pas moins l'original par six variantes, qui expriment toutes la même idée. Il délaye sa pensée; il détrempe dans un flux de paroles un trait qui tire sa sublimité de sa précision , et dont le roiprophète avait consacré l'énergie, en le lançant avec plus de force par le ressort poétique d'un si petit nombre de mots. Écoutons Massillon :

« Je sais, dit-il, que l'impie prospère quelquefois, qu'il « paraît élevé comme le cèdre du Liban, et qu'il semble insulter « le ciel par une gloire orgueilleuse qu'il ne croit tenir que de « lui-même. Mais attendez , son élévation va lui creuser elle- « même son précipice : la main du Seigneur l'arrachera « bientôt de dessus la terre. La fin de l'impie est presque tou- « Jours sans honneur. Tôt ou tard , il faut enfin que cet édifice « d'orgueil et d'injustice s'écroule : la honte et les malheurs « vont succéder ici-bas à la gloire de ses succès : on le verra « peut-être traîner une vieillesse triste et déshonorée; il finira a par l'ignominie : Dieu aura son tour, etla gloire de l'homme « injuste ne descendra pas avec lui dans le même tombeau. »

Cet alinéa ne me paraît qu'une languissante amplification de la première pensée. Voilà un exemple frappant de ces répétitions que j'ai cru pouvoir reprocher à IMassillon. Une si facile métFtode, qui n'exige point assurément une imagination bien vive et encore moins féconde, pour exprimer la même idée en d'autres mots, a séduit trop souvent son talent ou son goût, principalement dans le Petit Carême. Cet écueil avait été signalé longtemps auparavant, dans la carrière de l'éloquence, parles justes reproches que s'était attirés Fléchier,

si peu digne d'avoir une tel imitateur, quand avec sa facoyide ordinaire il faisait , selon le langage du collège, son thème en deux façons.

La même prolixité d'amplification se retrouve quelquefois aussi, mais beaucoup plus rarement, dans le Grand Carême de Massilion. Je ne veux en citer qu'un seul exemple, pour justifier le reproche que je lui fais de ne s'être pas assez prémuni contre ce ton de déclamation. On trouve l'une de ces variantes de mots vers le milieu de la seconde partie de son homélie sur la Samaritaine. « En mettant des bornes à nos " penchants, Dieu en a donc mis à nos peines; en nous « marquant nos devoirs, il nous a donc montré nos remèdes; « en ne nous laissant point à nous-mêmes et entre les mains de •i nos passions , il nous a donc empêchés d'être nos propres " tyrans : en nous assujettissant à sa loi , il n'a pas voulu « tyranniser notre cœur, mais en fixer les inqm'études', »

Mais au moment où je relève ces fastidieuses redites dans les compositions de Massillon, je me plais à lui rendre unjuste hommage de l'heureuse précision qui fortifie souvent son éloquence. Je trouve , avec toute la perfection de son style, un inodèle frappant des tournures très-serrées et très-oratoires dont il a enrichi notre langue, dans son homélie déjà citée sur

' Je ne puis tolérer, je l'avoue , l'étrange système de rabl)é Batteux sur Ci^tte abondance de paroles qu'il ose trouver oratoire. Cet académicien , dont la doctrine littéraire est ordinairement faihle et commune , mais saine au moins, n'a pas craint de faire d'une si lâche diffusion un mérite et pour ainsi dire un jirécepte de goût en éldiuence. Après avoir analysé dans le plus grand détail, à la fin du chapitre is, tome IV, de ses Principes de Utiératurc . l'oraison funèbre de Turennc, natleus croit bonnement louer Fléchier en ajoutant que les idées de ce discours sont oratoires, PARCE QUE les mêmes idées y sont développées , amplifiées et présentées plusieurs/ois sous des faces différentes. Certes, le commentaire me scandalise cnrorc plus que l'assertion. C'est précisément le contraire •le cette méthode qui rst une rè;zle de l'art oratoire, et un iirinripe fondamental du goût. Batteux confond ici le rhéteur, ou phitnt le déclainaleur, avec l'orateur, iiuoique l'anqilificalion et l'éloquence n'aient pas plus d'analogie entre e'Jcs que les jeux de l'escrime ne ressemblent à la vigueur du pugilat.

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in Samaritaine, vers la sixième page du premier point. C'est un très-beau moule de phrase que je ne me souviens d'avoir vu dans aucun autre de nos écrivains. Un orateur ordinaire aurait employé quatre fois plus d'espace pour présenter les mêmes pensées, groupées par Massillon avec tant de concision et de clarté , que , sans réfuter par la moindre discussion les prétentions des pécheurs , auxquels il ne veut laisser aucune excuse, il lui suffit de les exposer ou plutôt de les indiquer simplement pour les confondre avec tout l'ascendant de l'évidence et le triomphe de l'ironie : il n'a pas besoin de vous écouter, en vous accablant de questions auxquelles votre conscience répond en secret malgré vous : il vous force de vous juger vous-même, et renonciation rapide de tous vos prétextes vous en découvre aussitôt l'inconséquence et l'absurdité. ^'oici ce tour neuf et remarquable , que Démosthène et Cicéron eussent admiré.

« Quand vous nous dites que vous êtes du monde , que e prétendez-vous dire ? Que vous êtes dispensés de faire péni- "■ tence? Mais si le monde est le séjour de l'innocence, l'asile « de toutes les vertus , le protecteur fidèle de la pudeur, de " la sainteté, de la tempérance, vous avez raison. Que la " prière vous est moins nécessaire? Mais si dans le monde les « périls sont moins fréquents que dans les solitudes, les pièges « moins à craindre, les séductions moins ordinaires, les chutes « plus rares, et qu'il faille moins de grùce pour s'y soutenir, « je suis pour vous. Que la retraite n'y saurait être un de voir. •• " Mais si les entretiens y sont plus s.iints, les assemblées plus " innocentes ; si tout ce qu'on y voit, qu'on y entend , élève « à Dieu , nourrit la foi, réveille la piété, sert de soutien à la « grâce , je le veux. Qu'il en doit moins coûter pour se sauver ? " ]\Iais si vous y avez moins de passions à combattre, moins « d'obstacles à surmonter; si le monde vous facilite tous les H devoirs de l'Kvangile, riiumilité, l'oubli des injures, le « mépris des grandeurs humaines, la joie dans les afflictions, " l'usage dirétien des richesses, vous dites vrai . et on vous " l'accorde. 0 hommes ! tel est votre aveuglement, de compter

« vos malheurs parmi vos privilèges ; de vous persuader que « ce qui multiplie vos chaînes augmente votre liberté , et de e faire votre sîireté de vos périls mêmes. »

Les variantes, qui déguisent mal la répétition elle vide des idées , ne sont cependant pas le seul reproche que l'on puisse faire à Massillon. Tous ou presque tous ses plans sont les mêmes. Outre cette uniformité dont on est plus frappé quand on lit ses sermons de suite , il se borne ordinairement dans ses divisions à combattre les prétextes des passions ou de la faiblesse humaine, et n'entre peut-être pas assez avant dans le fond de ses sujets. IMassillon était né avec de très-grands talents pour l'éloquence ; mais il n'était pas assez laborieux dans sa jeunesse : il se hâtait trop peut-être en traitant un grand nombre de sujets , sans les avoir assez creusés ; il abusait de sa facilité; et j'oserais lui appliquer le jugement que l'orateur romain portait de Pison, qu'il a perdu pour sa gloire tout ce qu'il a refusé au travail' . On peut le soupçonner avec regret, malgré toute sa réputation , de n'avoir pas tiré de son génie tous les trésors qu'il pouvait lui fournir. C'est en lui décernant l'hommage de mon admiration la plus vive et la plus sincère, c'est en applaudissant de cœur et d'âme à l'opinion qui le proclame l'un de nos plus grands écrivains , c'est en le Usant sans cesse et en le relisant toujours avec amour, qu'il doit être permis à mon enthousiasme pour son talent et à mon zèle pour la perfection de l'art, de lui adresser le même reproche que fait !e cardinal de Retz au grand Condé, quand il l'accuse de n'avoir pas rempli tout son mérite^.

Eh. combien, en effet, Massillon ne serait-il pas au-dessus même de sa renommée si on n'avait pas à regretter quelquefois qu'il n'ait pas donné plus de temps ou de travail à la composition de tous ses ouvrages. Trompé par sa fécondité, ce grand écrivain ne nourrit point assez de pensées son style enchanteur; et il perdrait beaucoup sans doute s'il était

■ « Quantum detrasit ex studio tantum amisite gloria. » Brufus, 236. ' Mémoires, tome L

DE LA CÎIAIRE. 2/0

jugé sur cette maxime de Fénelou • : U7i bon discours est celui où io7i ne peut rien retrancher sans couper dans le vif. Quelquefois enfin ses raisonnements , trop peu réfléchis, sont dénués de la justesse , de la force , peut-être même de la gravité qu'il était si digne de leur donner. Croirait-on, par exemple, que dans son sermon sur la certitude d'un avenir, qui est rempli d'ailleurs de beautés mâles et énergiques, 3Iassillou réfute sérieusen^ent, et plus d'uue fois, l'objection frivole qui se fonde sur l'impossibilité de croire à une autre vie par la raison que personne n"en est revenu ?

L'orateur français par excellence , Bossuet, a daigné confondre aussi cette prétention des pécheurs, qui voudraient être favorisés d'apparitions miraculeuses pour déterminer leur conversion. Une phrase lui sufflt, en finissant l'oraison funèbre de madame Henriette , le plus touchant de tous ses discours , pour étouffer cette demande par un trait sublime. Plût à Bieu que Massillou eût souvent imité cette hardiesse de pinceau ! « Attendons-nous , s'écrie l'évêque de iMeaux , « que Dieu ressuscite les morts pour nous instruire.^ Il n'est « point nécessaire que les morts reviennent , ni que quel- « qu'un sorte du tombeau : ce qui entre aujourd'hui dans le « tombeau doit suffire pour nous convertir. »

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