LIX. Des Talents oratoires de Fénelon
S'il n'est pas nécessaire pour être placé au plus haut rang parmi les orateurs d'avoir composé un grand nombre de chefs-d'œuvre ; s'il suffit pour fonder en ce genre une renommée éclatante d'avoir illustré son talent par un ou deux discours du premier ordre, ou même simplement d'une imposante célébrité, conmie Pline en composant le panégyrique de Trajan , et peut-être Fléchier en prononçant l'oraison funèbre de Tureune, infiniment supérieure à tous ses autres ouvrages ; si une pareille distinction suffit enfin pour consacrer une grande réputation oratoire, et même pour partager la gloire de ces génies plus féconds qui jouissent des bon-
' Lettre sur l'Eloquence,
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neurs de la primauté dans la carrière de l'éloquence, on peut ajouter avec confiance à la liste de nos plus célèbres orateurs sacrés, sur laquelle l'opinion publique n'inscrit encore que Bossuet, Bourdaloue et Massillon , le nom d'un écrivain supérieur en goiit comme en talent aux deux panégyristes d? Trajan et de Turenne , je veux dire le nom chéri de Fénelon, qui s'est associé à la prééminence de nos trois immortels prédicateurs , et marche leur égal , sans avoir besoin d'autres titres que deux discours qui lui en assurent le droit aux yeux de la postérité.
C'est louer beaucoup, je le sens : c'est exalter surtout fort tard, après plus d'un siècle révolu , l'éloquence de Fénelon , que de l'assimiler à de tels rivaux dans le genre de la chaire. Mais, outre que l'enthousiasme serait sans doute excusable, en réclamant contre un déni de justice mon admiration ne demande nullement à être crue sur parole. Je produirai dans un instant les preuves qui la motivent; et je reconnaîtrai que j'ai tort si les citations les plus triomphantes ne servent pas de fondement à mes éloges.
L'un des titres oratoires sur lesquels je fonde mon opinion est le sublime et pathétique discours que Fénelon prononça dans l'église collégiale de Lille , en 1 708 , quand il fit la consécration du prince de Bavière, archevêque-électeur de Cologne. C'est une pièce d'éloquence du premier ordre. J'ai suffisamment manifesté, et le jugement des gens de lettres a pleinement confirmé, la haute admiration dont m'avait transporté la lecture de ce bel ouvrage , lorsque j'élevai le premier ma faible voix pour l'exalter comme un chef-d'œuvre digne de Bossuet , dans un temps où il était entièrement oublié ou plutôt généralement inconnu.
Le second sermon sur lequel j'appelle l'attention publique fut prêché une seule fois, aux Missions étrangères, le jour de l'Epiphanie en 1685', par l'abbé de Fénelon, qui était
' Cette date est certaine. Fénelon était né en 1651. La seconde ambassade de Siani , (|ui était à Paris , selon le témoignage formel de Fénelon dans ce même discours, an moment r)ù il fut prononcé, se trouva sur le
alors âgé d-e trente-quatre ans, et dont le goût et le talent étaient par conséquent déjà parvenus à toute leur maturité. Dans le premier enthousiasme que m'inspira, il y a longtemps, la découverte de ce nouveau titre de gloire, qui doit tant illustrer l'éloquence de l'archevêque de Cambrai, j'invitai plusieurs gens de lettres à entendre un très-beau sermon de Bossuet , qui n'était encore connu de personne ; ils furent tous ravis d'admiration , et s'écrièrent unanimement que Caigle brillant de Meaux était seul capable de s élever à nne si rjrande haidenr. Ou croyait y voir, tantôt le génie et le pathétique de saint Jean Chrysostome , souvent les élans et l'élévation de Bossuet, mais toujours une pureté unique de goût et une perfection inimitable de style qu'on ne pouvait assez admirer. Après avoir bien joui de l'ivresse et de l'enthousiasme de nos académiciens , j'excitai encore plus de surprise en montrant que l'ouvrage était de Fénelon. Le discours ne leur en paraissait que plus beau. On se demandait avec étonnement quel fond on pouvait faire sur les succès en littérature quand on voyait une aussi grande renommée que celle de Fénelon insuffisante depuis plus d'un siècle pour sauver de l'oubli un chef-d'œuvre d'un tel écrivain, dont la gloire inspire tant d'intérêt à la nation.
Fénelon divise son sermon en deux parties, les motifs de joie et les motifs de crainte que doit inspirer aux chrétiens la vocation des gentils.
A la suite d'une allégorie où il déploie toute la magnilicence de la poésie , en peignant l'Église sous l'image de Jérusalem , et après un sublime tableau de la propagation de l'Évangile . qu'on trouve au commencement du premier point , Fénelon nous montre dès l'origine du christianisme
< l'Église déjà plus étendue que cet empire qui se vantait « d'être lui seul tout l'univers. Les régions sauvages et inac-
( cessibles du INord, que le soleil éclaire à peine de ses
|).issasc du roi, dans la galerie de Versailles , le 27 novembre 1781. I.e roi (le Siani avait envoyé à Paris, en 16S0, d'autres ambassadeurs, qui périrent en nier.
582 ESSAI SUR L'£LOQUE>"Cl-:
« rayons , ont a"u la lumière céleste. Les plages brûlantes de « l'Afrique ont été inondées des torrents de la grâce. » Voici comment il retrace aussitôt l'invasion de Rome et la conversion de ses farouches vainqueurs : « Regardez ces peuples « barbares qui firent tomber l'empire romain. Dieu les a « tenus en résene sous un ciel glacé , pour punir Rome « païenne et enivrée du sang des martyrs ; il leur lâche la « bride, et le monde en est inondé. Mais en renversant cet « empire ils se soumettent à celui du Sauveur. Tout ensem- « ble ministres des vengeances et objets des miséricordes, « sans le savoir, ils sont menés comme par la main au-devant « de l'Évangile; et c'est d'eux qu'on peut dire à la lettre a qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cherchaient pas. »
L'orateur parcourt l'Europe et le globe entier avec l'essor d'un génie prophétique €t avec l'impétuosité des mouvements les plus soutenus, les plus entraînants et les plus variés, pour mieux célébrer les conquêtes de la croix dans les missions de l'Orient. « Que reste-t-il ? Peuples de l'extrémité de « l'Orient , votre heure est venue. Alexandre , ce conquérant « rapide que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre « de ses pieds , lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde « entier , s'arrêta bien loin en deçà de vous; mais la charité « va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants , ni les dé- « serts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les « tempêtes , ni les écueils de tant de mers , ni l'intempérie de « l'air, ni le milieu fatal de la ligne où l'on découvre un ciel « nouveau , ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares, ne « peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui « voient comme les nuées? Vents, portez-les sur vos ailes. « Que le midi , que l'orient, que les îles inconnues les atten- « dent et les regardent en silence venir de loin. Qu'ils sont « beaux les pieds de ces hommes qu'on voit arriver du haut « des montagnes , apporter la paix , annoncer les biens éter- « neis , prêcher le salut , et dire : O Sion ! ton Dieu régnera « sur toi! Lesvoicicesnouveauxconquérants qui viennent sans « armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent non pour
« enlever les riciiesses et répandre le sang des vaincus, mais « pour offrir leur propre sang et cosnmuniquer !e trésor cé- « leste. Peuples qui les vîtes venir , quelle fut d'abord votre n surprise, et qui peut la représenter! Des hommes qui « viennent à vous , sans être attirés par aucun motif, ni de « commerce, ni d'ambition, ni de curiosité; des hommes «• qui sans vous avoir jamais vus , sans savoir même où vous « êtes, quittent tout pour vous, et vous cherchent à travers « toutes les mers avec tant de fatigues et de périls, pour vous « faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte ! Nations « ensevelies dans l'ombre de la mort, quelle lumière sur « vos têtes! »
Féneion vous transporte avec lui dans le royaume de Siam et dans le Japon. Cette sage sobriété d'imagination, sans laquelle il n'existe point de goût, lui permet de coordonner ses tableaux avec tant de mesure et d'art, qu'ils ont toujours de l'effet et de l'éclat, sans qu'on y trouve jamais ni effort ni enluminure. Il invite les ministres de la religion à se dévouer à ce ministère apostolique dans l'Orient. Tout à coup, il ne craint pas de se faire une objection aussi frappante qu'imprévue : il se cite lui-même au trii)unal de son auditoire; il ose se demander pourquoi il ne marche pas en personne à la tête des missionnaires dont il enflamme le zèle, et pourquoi il se borne à exciter de loin ses frères en exaltant une œuvre si méritoire , au lieu de leur en donner l'exemple. A la surprise qu'excite cette courageuse franchise succèdent l'émotion plus vive encore et le pieux attendrissement qu'inspire l'humilité sublime avec laquelle il répond aussitôt :
« Que ne puis-je aujourd'hui, mes frères, m'écrier comme « Moïse aux portes du camp d'Israël : Si quelqu'un est au « Seigneur, qiCilaejoigneà moi! Dieu m'en est témoin. Dieu « devant qui je parle , Dieu à la face duquel je sers chaque « jour. Dieu qui lit dans les cœurs et sonde les reins; Sei- « gneur! vous le savez, que c'est avec confusion et douleur « qu'en admirant votre œuvre, je ne me sens ni les forces ni « le courage d'aller l'accomplir. Heureux ceux à qui vous don-
ic nez de s'y dévouer! Heureux moi-même, malgré ma fai- « blesse et mon indignité, si mes paroles peuvent allumer « dans le cœur de quelque saint prêtre cette flamme céleste « dont un pécheur comme moi ne mérite pas de i)rùler ! »
L'inépuisable imagination de l'archevêque de Cambrai ne cesse , dans toute la suite de ce discours , de nous présenter des tableaux qui se succèdent sans se ressembler jamais, et croissent toujours de splendeur et d'intérêt. Un si heureux essai doit faire amèrement regretter à notre admiration qu'en prêchant habituellement dans son diocèse, d'abondance de cœur, il n'ait pas écrit un plus grand nombre de sermons, qui eussent mis son talent oratoire dans un si beau jour, et lui auraient assuré dans la carrière de l'éloquence le même rang que lui garantit le TéMmaque dans notre littérature.
En transportant ses auditeurs dans ces régions lointaines, où il se plaît à découvrir les consolations et les triomphes de nos missionnaires , Fénelon nous peint la ferveur et la piété des peuples orientaux, avec beaucoup plus d'intérêt et de verve, et néanmoins avec autant de naturel et de vérité, que l'abbé Fleury quand il retrace les mœurs des premiers chrétiens, a Là, dit-il, on n'ose montrera ces fidèles enflammés <i nos tièdes chrétiens d'Europe, de peur que cet exemple con- « tagieux ne leur apprenne à aimer la vie , et à ouvrir leurs « cœurs aux joies empoisonnées du siècle. L'Évangile dans « son intégrité fait encore sur eux toute son impression na- '<■ turelle. 11 forme des pauvres bienheureux, des affligés qui « trouvent le bonheur dans les larmes, et des riches qui crai- « gnent d'avoir leur consolation dans ce monde. Tout mi- « lieu entre le siècle et Jésus-Christ est ignoré. Us ne savent « que prier, se cacher, souffrir, espérer. O aimable sim- « plicité! ô foi vierge! ô joie pure des enfants de Dieu! « ô beauté des anciens jours que Dieu ramène sur la terre , « et dont il ne reste plus parmi nous qu'un triste et honteux « souvenir! »
Au commencement de la seconde partie, Fénelon retrace avec la plus mâle et la plus riche éloquence la proscription des
juifs et la défectiou de la croyance catholique dans ces vastes régions du Levant, « d'où la foi, dit-il, s'est levée sur nos « têtes comme le soleil. Que sont devenues ces fameuses égli- « ses- mères d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem, de Cons- « tantinople , qui en avaient d'innombrables sous elles? C'est « là que les conciles ont prononcé ces oracles qui vivront éter- « nellement. Cette terre était arrosée du sang des martyrs : le « désert même y florissait par ses solitaires. Mais tout est ra- « vagé sur ces montagnes autrefois découlantes de lait et de « miel, et qui sont maintenant les cavernes inaccessibles des « serpents et des basilics. Que reste-til sur les cotes d'Afri- « que, oij les assemblées d'évéques étaient aussi nombreuses « que les conciles universels, et où la loi de Dieu attendait son « explication de la bouche d'Augustin ? Je n'y vois plus qu'une « terre encore fumante de la foudre que Dieu y a lancée. »
Rien n'est au-dessus de ce dernier trait, qu'envierait ;i Fénelon la verve la plus poétique. Je me trompe : on va voir un autre mouvement oratoire d'une impétuosité encore plus véhémente , et une peinture de mœurs tracée avec un burin beaucoup plus profond et plus énergique. C'est cet entassement d'idées, d'un effet toujours croissant, dont les grands orateurs déploient quelquefois la puissance pour subjuguer et entraîner leur auditoire, par le développement du lieu commun que les Latins appelaient conglobala, en précipitant, avec la rapide accélération d'un grand fleuve qui roule ses eaux à pleins bords, une éloquence impétueuse dont le mouvement continu entraîne tout ce qu'elle rencontre dans son cours.
« Que ferait, poursuit Fénelon, que ferait plus longtemps « la foi parmi nous , chez des peuples corrompus jusqu'à la '-. racine, qui ne portent encore le nom de fidèles que pour « le flétvir et le profaner? Lâches et indignes chrétiens ! par « vous le christianisme est méconnu et avili; par vous le nom « de Dieu est blasphémé parmi les gentils; vous n'êtes plus « qu'une pierre de scandale à la porte de la maison de Dieu, « pour faire tomber ceux qui viennent y chercher Jésus-
« Christ... La mode est une loi tyrannique à laquelle on sa- « crifle toutes les autres. Le dernier devoir est celui de payer « ses dettes. Les prédicateurs n'osent plus parler pour les « pauvres, à la vue d'une foule de créanciers dont les clameurs « montent jusqu'au ciel. Ainsi la justice fait taire la charité, « et la justice elle-même n'est plus écoutée. Sous prétexte de « se polir, on s'est amolli pour la volupté et endurci contre « la vertu. On invente chaque jour à l'iufiui de nouvelles né- « cessités pour autoriser les passions les plus odieuses. Ce qui « était d'un faste scandaleux dans les conditions les plus éle- « vées , il y a quarante ans , est devenu une bienséance pour « les plus médiocres. Détestable raffinement de nos jours! la « misère et le luxe ausïmentent comme de concert : on est « prodigue de son bien et avide de celui des autres. Les hora- « mes tombent dans les langueurs mortelles de l'ennui, dès « qu'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion. « Est-ce donc là être chrétien? Allons, allons dans d'autres « terres, où nous ne soyons plus réduits a voir de tels disciples « de Jésus-Christ. O foi chrétienne! vengez- vous. Laissez une « éternelle nuit sur la face de cette terre couverte d'un déluge « d'iniquités. O Dieu! que vois-je? où sommes-nous.' le jour « de la ruine approche, et les temps se hâtent d'arriver. Que « vous dirai-je. Seigneur? souvenez- vous de notre misère et « de votre miséricorde. »
Est-ce le cygne de Cambrai, ou saint Jean Chrysostorae devenu moins diffus dans la pompe de son style , ou Tévéque de ]\ïeaux, que l'on croit entendre quand la religion et la vertu éplorées réunissent ainsi les accents les plus sublimes de l'éloquence dans ces épanchements de douleur, de consternation et de pitié ? IS'est-ce même pas ici le ton et la véhémence de V Hercule orateur, selon l'expression de Cicéron' en parlant de Démosthène ? Je ne puis m'arréter aux beautés de détail , à l'énergie et à l'élégance d'élocuîion qui me frappent dans ce morceau , et qu'il me serait si doux de pouvoir
' c Quasi Herculera oratorein senties. » Drultis, 37.
DE LA CHAÏRE. 237
analyser. IMais à la vue de ces tableaux si riciies et si variés, hésiterons-nous un seul instant d'appeler par acclamation l'immortel archevêque de Cambrai au premier rang de nos orateurs ? Ce n'est pas la multitude , c'est l'importance des titres qui fixe les places dans le temple de la gloire. Or, j'avoue que je ne connais dans l'éloquence sacrée aucun chef-d'œuvreàcôté duquel on ne puisse placer avec honneur un discours si propre à inspirer et à justifier l'admiration des connaisseurs. La meilleure et même la seule bonne manière de louer le génie oratoire sera toujours de le soumettre à la plus concluante de toutes les épreuves, en citant ainsi, non pas un beau trait isolé qu'on pourrait découvrir par hasard dans un mauvais ouvrage, mais plusieurs de ces morceaux soutenus qui caractérisent les talents du premier ordre et que la médiocrité n'atteint jamais. L'archevêque de Cambrai, environné de tout l'éclat de sa renommée, fit imprimer lui-même ce discours sous son nom, en 1706 , dans son Recueil de servions choisis sur différent.'; sujets, à Paris , chez Cusson, vol. in-12 de 314 pages, d'une très-belle édition. On le trouve aussi à la page 139 du T tome in-4'' des œuvres de Fénelon, magnifiquement imprimées par M. Pierre Didot l'aîné , en 1791. Quand je le lus pour la première fois, quelque vive et profonde que fût mon admiration pour son illustre auteur, je ne pus me défendre d'un mouvement de surprise , en voyant à quelle haute région de l'éloquence s'élevait la souplesse de ce talent si varié, qui savait prendre tous les tons , et qui , en traitant toute espèce de sujets, paraissait toujours se retrouver dans son véritable genre. Il me semblait que dans les écrits de ce grand homme je n'avais pas joui jusque alors d'un style si nerveux et si robuste, soutenu par des nombres forts et vigoureux , mais toujours naturels et libres. Je croyais y reconnaître à chaque page, selon l'iriVage de Denys d'Iialicarnasse, ces mots saillants, ces figures détachées, ces idées plus apparentes, enfin ces traits de génie qui dominent dans une composition oratoire, comme on découvre a Clwrizon les pointes de rochers qui s'élèvent pav'dessus les montagnes.
Je fus tellement frappé des beautés sublimes dont ce sermon est rempli d'un bout h l'autre, et si étonné de n'en avoir jamais entendu parler, que, ne pouvant m'expliquera moi-même ce scandaleux oubli ou cette inconcevable injustice , je voulus savoir si au moment où il fut imprimé pour la première fois les contemporains de Fénelon l'avaient mieux apprécié que la postérité. L'époque do sa publication ne pouvait être ni plus défavorable ni plus malheureuse. Cette même année 1706 mit le comble aux revers de la France en Espagne, en Italie et en Allemagne. On ne s'occupait guère d'éloquence à Paris , au milieu des désastres de Ramiilies et de Turin. Le recueil de ces discours publié par l'archevêque de Cambrai y disparut tristement alors dans nos calamités publiques.
Jedécouvris néanmoins l'annonce et le jugement de cet ou- ATage dans le Journal des .Savants, du 14 juin 1706. "\'oici les propres termes du compte qu'on en rendit au public : « On « remarque dans ce sermon un tour singulier, des expressions « vives et brillantes, un feu et une énergie qu'on ne trouverait « pas aisément ailleurs. L'orateur fait paraître une ima-ina- « tion si riche et en même temps si rapide dans ses mouve- « ments, qu'on craint d'abord qu'il ne soit, comme la plupart « des autres personnes de ce caractère, sujet à manquer contre « la justesse; mais on se rassure aisément dès qu'on examine « l'ordre qu'il suit, les raisonnements qu'il fait, et le rapport « naturel qui lie ses pensées les unes ave" les autres. »
Il faut regretter pour la gloire de Massillon , qui jouissait à cette époque de toute l'autorité de sa renommée dans la carrière de l'éloquence, et qui était alors, comme l'auteur immortel du Tiléiiiaque, sinon en disgrâce, du moins écarté de la cour ' , qu'il n'ait pas eu le courage si digne de lui d'exercer
' MassiUon prêcha en 1704 , avec le plus gi-and succùs , son di rnier Carême dans la chapelle dn roi. Louis XIV ne crut pas pouvoir niioui lui tsmoigner sa satisfaction, qu'en lui disant, au milieu de sa cour, qud voulait l'entendre désormais tous les dinx ans. L'intrigue , effrayée , manœuvra si hien cpie MassiUon ne reparut plus dans la chaire de Versailles durant tout le reste du règne.
un noble droit d'initiative , pour rendre iiautement justice à Fénelon. Oh , combien j'en aimerais plus encore l'auteur du /'c^îYCaré'wje.'Unorateurdont le jugement était d'un si grand poids se serait honoré lui-même s'il eût saisi l'à-propos et signalé l'apparition d'un pareil chef-d'œuvre , en avertissant et en consacrant par son suffrage l'admiration publique. 11 s'en faut de beaucoup que \e Journal des Savants l'ait dignement apprécié ; mais cet éloge , quelque insuffisant qu'on le trouve, a été jusqu'à présent le plus honorable , ou plutôt l'unique tribut d'estime que ce discours ait attiré à l'éloquence de Fénelon.
Les critiques et les Ijiographes qui ont parlé ensuite de ce recueil sans daigner faire jamais aucune mention du beau sermon pour l'Epiphanie, c'est-à-dire sans l'avoir lu, tels que l'abbé Goujet dans sa Bibliothèque Française, l'abbé Albert dans son Dictionnaire des Prédicateurs, les rédacteurs des Dictionnaires historiques^ tous les compilateurs qui les ont suivis , en se copiant les uns les autres , ainsi que les journalistes qui ont rendu compte dans ces derniers temps des collections où un ouvrage si remarquable se trouve réimprimé, supposent sans aucun fondement que ces discours furent les productions précoces de la jeunesse du prélat ; q «' ils sein bien t avoir été faits sans préparation! qu'on y trouve les fleurs , mais non pas encore les fruits de son génie ; et que nous n'avons rien de Fénelon dans le genre de l'éloquence sacrée qu'on puisse placer au premier ni même au second rancj. .fe ne rapporte ici de si étranges jugements que pour en faire expier enfin l'injustice et la honte à leurs auteurs.