LX. Des Prédicateurs fiMiieais du second rang
Quand* j'inscris le nom de Fénelon sur la plus glorieuse liste des orateurs français, je dois relever encore un hommage si juste et si bien motivé, en observant que nos prédicateurs de la deuxième classe , où les relègue le génie dominant de nos éternels modèles, formeraient incontestablement la première chez toutes les autres nations de l'Europe; et qu'il
n'en est même aucune chez laquelle les ministres de la parole égalent en éloquence les nombreux sermonnaires que la supériorité de nos grands maîtres nous oblige de présenter en seconde ligne.
La collection d'un si grand nombre de discours très-estimables est devenue tellement volumineuse, que la lecture entière en est réservée à un petit nombre de personnes pieuses, ou plutôt aux seuls écrivains du même genre. C'est dans ces sermons que les jeunes candidats de la chaire dépourvus de talent se permettent quelquefois des plagiats ignorés ; car on ne vole guère impunément en littérature que les pauvres ou les riches obscurs. Les larcins de cette espèce qu'on tenterait de s'approprier dans les discours des orateurs les plus célèbres seraient promptement dénoncés au public. La plupart des ecclésiastiques, et surtout les prédicateurs qui composent ce qu'ils débitent, lisent communément la totalité, et habituellement ensuite quelques-uns de ces chefs d'œuvre dont les principales beautés leur sont très-familières.
Il ne faut rien retrancher des recueils sacrés de Bourdaloue et de Massillon ; mais un zèle éclairé pour la gloire de Bossuet pourrait faire peut-être dans les ébauches de ses prédications, publiées avec trop peu de discernement et de goût, un choix commandé par le respect dû à une si grande renommée. Je me souviens que durant le cours de mes études oratoires l'admiration dont j'étais trappe à la lecture de plusieurs discours oubliés dans les collections inférieures de la chaire me suggérait souvent le désir de les voir revivre dans un répertoire des plus beaux sermons composés par nos orateurs du second rang. Ce serait le plus sûr moyen d'étendre leur réputation et de perpétuer leur mémoire. L'effrayante multiplicité des livres, depuis la découvei'te de l'imprimerie, présage infailliblement qu'en tout genre une réduction sévère des écrivains à ce qu'ils auront fait d'excellent pourra seule conserver les productions qui ne sont pas consacrées par une réputation éclatante, ou qui, étant même empreintes du sceau du génie , se trouveront étouffées sous uu amas d'ouvrages me-
diocres. Les deux chefs-d'œuvre que j'ai cités de Fénelon appartiennent éminemment à la première classe du genre; mais l'impossibilité de donner à quelques feuilles éparses la consistance tutélaire d'un volume ' obligerait de les placer à la tête de nos sermons choisis parmi les plus beaux du second ordre. Ces orateurs sauvés de l'oubli s'enorgueilliraient, au fond de la tombe, de se voir rapprochés de lui par une si glorieuse société. Le grand nom de Tarchevéque de Cambrai deviendrait le plus bel ornement d'une collection si désirable. On ne saurait donner un plus majestueux péristyle à ce nouveau temple de l'éloquence.
Des extraits traduits de Lingendes, quelques discours de Fléchier, en laissant à part les oraisons funèbres que celle de Turenne conserve et ternit. Cheminais, Fromentières, La Parisière, Mascaron , Bretonneau, Le Jeune, Lame, Griffet, Pérusseau, Ségaud, Le Chapelain, l^seuville, 3Iolinier, La Boissière , les Terrasson , l'abbé Poulie, le père Elisée, carme déchaussé, Beauvais, évéque de Senez, l'abbé Cambacérès, l'abbé de Boismont, etc. , etc., offriraient aux choix du goût plusieurs éloquents sermons, qu'on lirait avec beaucoup dintérét et de fruit. Ce recueil ne devrait guère excéder les limites dans lesquelles Massillon et Bourdaloue ont renfermé leurs compositions, c'est-à-dire tout au plus vingt volumes, en y comprenant plusieurs oraisons funèbres dignes d'être conservées et quelques panégyriques signalés -par les suffrages du public.
Plusieurs de nos orateurs de la seconde classe ne fourniraient peut-être qu'un ou deux discours à ce répertoire, comme, par exemple, le père La Boissière, oratorien, son beau sermon sur les grandeurs de Jésus-Clirist ; Mascaron, son oraison funèbre de Turenne; un anonyme, l'oraison funèbre très-remarquable de (.:harles-Emmanuel III , roi de Sardaigne, inîprimée à Paris en 1773, sous le nom d'un vicaire
' On le pourrait , en ajoutant à ces deux discours de Fénelon ses Dialogues et sa Lettre sur l' Éloquence.
de Chambéry; l'abbé de Boismonr, ses oraisons funèbres du Daupbin et de Louis XV , avec son sermon sur la fondation d'un hospice pour les militaires et les prêtres infirmes, discours par lequel il termina sa carrière , et dont la seconde partie fut le plus glorieux triomphe de son talent ; l'abbé Ségui , son panégyrique de saint Louis ; et peut-être , à cause du début qui fit beaucoup d'effet, son oraison funèbre du maréchal de Villars; l'abbé Couturier, son panégyrique de saint Louis, etc. , etc. , etc. Le succès d'une telle réunion de sermons choisis eût été infaillible dans le temps où un nombreux clergé séculier et régulier et une multitude de fidèles ou d'amateurs recherchaient avidement toutes les productions de la chaire.