LXVII. Des rrûdica tours espagnols et italiens
Telle est mon opinion franche et impartiale sur les prédicateurs anglais. Revenons aux productions de la chaire dans l'Église catholique, son plus riche domaine. L'Allemagne ne nous offre encore aucun nom connu dans la carrière de l'éloquence sacrée. L'Espagne abonde en orateurs réputés tout au iihis médiocres, même dans leur nation, et entièrement ignorés en deçà des Pyrénées. Un religieux augustin, saint Thomas de Villeneuve, prédicateur ordinaire de Charles- Quint, et archevêque de Valence dans le seizième siècle, honora son ordre et son talent dans la carrière de la chaire , par un cours complet de sermons assez bien écrits en latin, distribués et composés sur le plan de notre méthode actuelle. Ces discours me paraissent estimables sous les rapports de la
' En regrettant de ne pas rapporter ici la plus éloquente de toutes les priùrcs de Massillon, jinvite mes lecteurs à la chercher eux-mêmes dans les (juatre dernières pages de son beau sermon sur le délai de la conversion , pour le troisième dimanche de l'Avent. Us pourront en savourer à loisir toute réloiiueiue, à la suite de la tournure neuve, rapide et cinq fois répétée, dont il embellit notre langue oratoire. Toujours aurie:-vous du moins passé quelque temps sans offenser votre Dieu; toujours auriez-vous fait du moins quelques efforts, etc.
doctrine, de la morale, quelquefois même des insinuations pathétiques. Ou y remarque un usage fréquent et souvent heureux de l'Écriture et des Pères de l'Église. C'est à cet égard une mine encore inconnue où les prédicateurs peuvent s'approprier beaucoup de trésors , principalement en traitant les mystères les plus instructifs de la religion. Massillon semble avoir profité quelquefois de cette lecture '.
Mais l'Italie me paraît après la France la nation littéraire la plus féconde et la plus renommée en orateurs sacrés. Le père Segneri, jésuite, est encore assez généralement placé parmi les prédicateurs du premier rang. Son excellent ouvrage intitulé le Chrétien instruit a été proclamé avec raison, par l'Académie de la Crusca , tribunal suprême de l'harmonieux et riche dialecte toscan , parmi le petit nombre de livres italiens écrits avec une irréprochable pureté de langage : ses sermons n'ont pas obtenu le même honneur. Ou suppose communément que ce prédicateur célèbre se permet des bouffonneries en chaire , et qu'il y descend même au ton le plus populaire et le plus burlesque. Cette prévention, très-répandue eu France sur parole , n'a aucun fondement. Les discours de Segneri sont écrits avec beaucoup de gravité, à la manière, quant au style , mais non pas avec le grand talent de Bourdaloue, son contemporain. Ils auraient même du succès dans notre langue, s'ils étaient traduits avec goût et intelligence, je veux dire abrégés et réduits à ce qu'on y trouve d'excellent.
' Je n'ai jamais cléconvert aucun plagiat dans Massillon. Les trois consommations, de la justice de Dieu, de l.i malice des hommes, et de l'amour de Jésus-Christ , qui forment la division de sa Passion, sont trésk'gitinifmrnt tirées d'un livre de piété très-obscur, où elles étaient perdues. Mais si .Massillon no copie personne, il a voulu et il a pu se copier deux fois lui-mèn)c, en cmliollissant beaucoup ce qu'il répétait. L'admirable tirade que j'ai rapportée de son exhortation sur /es couvres de miséricorde, se trouve au milieu du second point de son sermon sur /e reWtable culte, troisième volume du Carême, pages 4^ et 43, première édition de 1745. Le beau morceau que j'ai extrait, fort perfectionné, de son discours ;)o?(r /rt bcncdicdon des drapeaux du régiment de Catinat, est emprunté de son sermon sur la mort, même t. III du Carême, pages ■473 et '<76.
En effet, les sermons de Segneri font quelquefois admirer la fécondité de son imagination et même la vigueur de son éloquence. Mais, par un contraste singulier, dont la littérature ne fournit aucun autre exemple, Iffvice principal de ses compositions consiste dans le choc et la bizarrerie de ses idées, sans que cette discordance altère jamais l'élégance , la pureté, le coloris et l'harmonie de son style. La sévérité de son jugement semble se restreindre à l'art d'écrire ; et , malgré son mérite à cet égard , le mauvais goût était de son temps si dominant parmi les écrivains de l'Italie, le véritable esprit de critique y était encore si peu avancé , qu'au milieu de toutes les belles phrases de Segneri , on peut lui reprocher, dans presque tous ses discours, la crédulité puérile de ses récits, le paralogisme de ses preuves , les disparates de ses tableaux , la prétention continue des mots scientifiques et l'abus extravagant de ses comparaisons.
Le début du sermon de Segneri sur la Passion ' est une apostrophe pleine de verve et de fierté, qu'il adresse aux pécheurs, en les félicitant, avec une pompeuse ironie, du déicide qui est leur ouvrage. « Abandonnez-vous, s'écrie-t-il d'abord, 'i abandonnez-vous libren)ent à votre allégresse, dans un jour « si désastreux , ô pécheurs ! vous avez remporté la victoire : « chantez donc votre triomphe; réjouissez-vous, enorgueil- « lissez-vous; car vous avez heureusement réussi dans votre " dessein. C'en est fait... Étes-vous contents? que voulez-vous « de plus désormais ' ? » C'était littéralement appliquer d'avance à la synagogue le trait sublime que Racine a mis dans la bouche d'Athalie, au moment où elle vomit des blasphèmes
• Ce n'est point, comme en France, le matin du vendredi saint, avant l'office de l'Église , c'est le jeudi saint à huit heures du soir, que les prédicateurs de carême [jrèclient le sermon de la Passion en Italie. .Notre usa^c est beaucoup plus favorable à rcffet de ce discours.
-' » Fate pur le vostre allegrezze in qucsto di funestissimo , o pcccatori '. clie avete vinto. Cantate pure il Irionfo, S'oite imre , insuperbitevi, che vi e riuscito felicementc l'intento. La cosa é fatta. Siete contentil che vorreste ora di piu ! '
contre le Dieu d'Israël, qui punit enfin ses crimes : Dieu des Juifs, tu t'emportes' ! On distingue quelques discours touchants dans le carême de Segneri, spécialement ses deux sermons hi7' le purgatoire ' , et sur le pardon des ennemis, qui sont de bons ouvrages. IMais le chef-d'œuvre de son médiocre talent est le panégyrique de saint Etienne qu'il fonde sur un aperçu également vrai, neuf et fécond, en développant avec une raison éloquente , dans le martyre de saint Etienne , toute la gloire qui le distingue, comme premier martyr du christianisme. INos grands maîtres ont traité le même sujet, mais avec moins de profondeur et d'éclat que Seuneri.
La justice que je me plais à lui rendre m'oblige néanmoins d'avouer qu'il ne serait compté en France, tout au plus, que parmi les prédicateurs de la seconde classe: et encore n'y pourrions-nous admettre qu'un très-petit nombre de ses discours. L'Italie n'a produit jusqu'à présent dans la chaire aucun homme assez éloquent pour mériter d'être classé parmi nos quatre orateurs immortels du dix-septième siècle. Ce n'est pas sans doute avec de tels objets de comparaison qu'il faut inviter les Italiens à confronter leurs plus célèbres prédicateurs, pour leur offrir une juste idée et une mesure exacte de la vraie éloquence, quand on veut les amener à sentir et à reconnaître notre prééminence oratoire. L'orgueil national, trop humilié du contraste, pourrait les aveugler dans ce parallèle : c'est donc avec un écrivain romain, c'est avec Cicéron, dont nous admirons tous également le talent du premier ordre, qu'on doit comparer tous ceux qui ont parcouru la carrière oratoire ;iprès ce grand homme, pour démontrer, en les rapproch.mt d'un tel modèle , que cette belle contrée n'a été encore illustrée par aucun orateur qui l'ait jamais ni reproduit ni même rappelé, ^sous consentons à faire subir à nos prédicateurs du premier ordre une épreuve si redou-
' Scùnc sixième du (îernicr acte à' Alhalic.
- Tous les prédicateurs traitent ceUc matière en Italie le qualritinc dimanche du Carême. C'est Tiin des sujets les ijins pattiétiiiues, et par conséquent les plus favorables à l'éloquence, que la chaire puisse fournir.
350 ESSAI SUR L'ÉLOQUE.NCE
table : on ne saurait par conséquent s'y refuspr avec pudeur dans !a patrie même de Cicéron, et sur le théâtre de sa gloire.
J'ai entendu quelques prédicateurs italiens, dont j'ai été souvent satisfait Je crois cependant que si par hasard l'on pouvait opposer des exceptions heureuses à ce que je vais dire, elles se réduiraient du moins à un bien petit nomhre. Il me semble donc qu'on ne juge pas avec assez de goût l'éloquence de la chaire en Italie pour y former jamais de grands orateurs. Chez ce peuple très-ingénieux et très-sensible, mais peu susceptible , en général, de travail et d'application, et beaucoup plus effrayé des fatigues de l'étude qu'épris d'amour pour la gloire, l'oreille est tout ou presque tout, en éloquence comme en poésie ; il est content , pourvu que cet organe superbe soit flatté par un charme d'harmonie qui est propre à la langue de cette nation, et dont elle a seule tout le sentiment délicat, devenu en quelque sorte chez elle un secret de famille. On y aime beaucoup trop les concctti , la finesse, l'esprit, et surtout les descriptions poétiques, qu'on préfère aux tableaux et aux mouvements oratoires. La plupart des prédications qui obtiennent le plus de succès dans les églises de l'Italie ne sont même que des espèces de concerts spirUnel s sur des sujets sacrés, qu'on interrompt, à chaque trait brillant, par un léger murmure d'admiration : j'en ai plusieurs fois été le témoin.
C'est le caractère de cette nation d'être beaucoup plus frappée et subjuguée par l'imagination et l'harmonie, que par le raisonnement et le sentiment. Pour mieux l'attirer aux instructions publiques de la religion, l'apôtre moderne de Piome, saint Philippe de INéri, sut les réunir dans le seizième siècle au goût dominant du pays pour la musique, par l'institution des Oratorj, dont l'usage subsiste encore à Rome, dans son église. Ces Oratorj, si j'ose rendre ici ma pensée sous limage qui vient la peindre à mon esprit, ressemblent à cette succession de divers morceaux détncliés, sans liaison et sans ordre, que les musiciens appellent un pot-pourri. Je ne saurais démêler autre chose , en effet, à traversée mélange de chants
dramatiques et d'exercices religieux , inélause assez commun en Italie, dans lequel un prédicateur, quelquefois même un enfant, débite en chaire un discours étrans;er au poëme du jour, et qu'on n'écoute point, au milieu d'un mélodrame pieux divisé en deux parties d'une heure chacune, et dont l'entr'acte est dévolu pendant trois quarts d'heure à cette sorte d'intermède en prose déclamée, où la voix n'est plus asservie à la mesure et aux modulations de la phrase musicale. C'est donc de la poésie et de la musique , ou plutôt c'est un spectacle de la plus ravissante mélodie , suspendue et variée par quelques prières. Mais la musique, en formant l'intérêt principal, y remplit deux heures entières, tandis que la prédication , devenue un objet accessoire dans ces assemblées nocturnes , n'y sert guère qu'à fournir l'intervalle d'une demi-heure de repos aux personnages et à l'orchestre. Le sujet historique de VOralorio est toujours tiré de la Bible, comme l'histoire de Débora, d'Esther, de Judith, de Saiil, de David, d'Absalon, etc. , et même l'agonie de Jésus-Christ, qu'un récit ainsi coupé met en scène et pour ainsi dire en action, le vendredi saint, pendant trois heures, au milieu A^sduo, des ariettes, des grands chœurs, et du jeu de tous les instruments. Ces pieux et bruyants concerts de morale attirent un concours immense dans les églises d'Itahe.
Les Italiens sont très-fiers de leurs succès en ce genre, qu'on pourrait appeler de Véloquence mise en chant, si l'on y trouvait Jamais autant de vraie éloquence qu'on y admire ordinairement de très-belle musique. Aussi, quand ils veulent e.xalter ce qu'ils ont de plus beau et ce qu'ils admirent le plus universellement dans leurs prédicateurs, ils ne louent jamais aucun discours entier; mais ils prônent de préférence quelques lambeaux saillants de leurs sermons les plus admirés; dans le genre de la narration, par exemple, le récit de Tornielli du passage de la mer Rouge ; dans la partie descriptive, son tableau du déluge universel; sous le rapportdes peintures d'une imagination brillante, sa relation très-pittoresque du changement des eaux en sang, qui fut en Egypte
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l'une des sept plaies de Pharaon; dans l'ouvrage, parfaitement écrit, de la Genèse vengée , une magnifique image en action de la création du monde, parle pèreBelli, cordelier; la description très- poétique de la peste, qu'on préconise comme un chef-d'œuvre, dans un sermon du père Savonarole ; et, pardessus tout, la traduction , accueillie avec un enthousiasme universel, de deux discours académiques composés en langue allemande, et qu'on croyait intraduisibles en italien , l'un pour et l'autre contre l'usage d'emmaillotter les enfants, par l'ex-jesuite Roberti. L'auteur de la version, déclaré vainqueur en Italie dans cette espèce de lutte nationale, est généralement vanté comme le plus pur, le plus pittoresque, le plus élégant, le plus harmonieux, et dès lors le plus parfait de tous les écrivains actuels en langue toscane : son principal et même son unique mérite consiste dans la magie de son style. Je déméleaussi, et j'admire quelques sublimes mouvements oratoires réunis à de grandes beautés de style, dans les sermons du même père ïornielli , jésuite, sur l'Education , sur la Magdeleine , et plus encore dans son discours pour la fête de rj)inonciation. Ce panégyrique spécial de la sainte Vierge, considérée sous l'unique rapport de ce mystère, intéresse d'autant plus vivement les Italiens, que le sujet prête beaucoup aux tableaux allégoriques et poétiques puisés dans l'Écriture sainte, pour lesquels ils ont un goût si dominant ; on en fait ordinairement une épreuve de rivalité où l'on attend les prédicateurs de carême pour les juger en dernier ressort. Le second des discours que je viens de citer m'a frappé par un morceau très-éloquent, digne de ^lassilion : c'est la peinture d'un confesseur attendri jusqu'aux larmes , et prêt à se prosterner lui-même devant son pénitent, dont il envie en seereî l'émotion et lerepentir, en l'entendant s'accuser, se calomnier, pour ainsi dire, à ses pieds , avec les sanglots du remords, et cet accent lugubre de contrition que la douleur la plus sincère peut seule animer. » Lève-toi, dit notre divin Rédempteur a « la pécheresse prosternée devant lui , lève-toi, ma fille; ta « foi et ton amour t'assurent le pardon de tes fautes. Remit-
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tuniur tibi peccata tua. Cette absolution soudaiue n'efface pas seulement dans son anie la tache du péché , elle y abolit encore la dette de toute expiation envers la suprême justice. Ah, mes frères ! donnez-moi un pécheur animé d'un si brûlant amour, je m'affranchirai sans crainte envers lui des précautions et des réserves que nous impose notre saint ministère avec les autres néophytes de la pénitence. IMinistres charitables de la divine miséricorde, vous le savez par votre propre expérience, quelque rare qu'elle soit, dès qu'un pécheur vraiment contrit vient se présenter à vous dans ces tribunaux sacrés, oh ! comme vous découvrez promptement alors l'œuvre sensible de l.i grâce dans tous les signes de la conversion du pécheur! Vous le voyez se précipiter à vos pieds, exprimant, par son attitude autant que par ses paroles entre-coupées de profonds gémissements , tous les sentiments de la componction et toute l'énergiedu remords. Vous l'entendez éclater eu sanglots pour déplorer ses égarements, avec un accent de repentir qui vous arrache à vous-même des larmes. Chaque parole de connnisération que vous lui adressez pénètre jusqu'au fond de son cœur; toute consolation que vous lui présentez, en l'appelant vers l'espérance, le rend plus confus et plus inconsolable. Vous ne sauriez lui offrir aucune image du péciié qu'il ne rende aussitôt plus horrible. Quelque sévère que puisse paraître la pénitence dont vous aidez sa confiance en Dieu, il vous conjure d'en aggraver encore la rigueur. Son Dieu ! son Dieu offensé! il ne sait plus dire , il ne sait plus entendre autre chose. Hélas ! pénitents fervents, quand vous venez vous accuser ainsi de vos fautes, c'est vous qui nous instruisez , qui nous confondez nous-mêmes. ?sous apprenons de vous , avec envie, à nous humilier devant Dieu, en reconnaissant qu'après avoir commis peut-être de plus grands péchés que vous, nous ne savons pas nous en repentir autant que vous. Que pouvons-nous faire alors, si ce n'est de vous porter une secrète envie , de vous livrer à votre conscience , et de vous prendre pour apôtres de notre sanctification ! Conservez le
« cœur chrétien que l'amour de Dieu embrase de tous les feux « de la charité : c'en est assez pour votre salut. Vos péchés « vous sont remis; allez en paix. Remîttuntur fiOl pecca/a « tua : vade inpace. »
Ce tableau, dont la conception me paraît éminemment oratoire , et dont l'exécution ne saurait être plus touchante , est dans le vrai genre de l'éloquence de la chaire ; elle donne un magnifique relief à la fin du premier point de cette homélie de la^Magdeleine. Mais , selon l'usage du pays, dans le second membre de sa division, TornielU laisse divaguer et éteindre son imagination, qui s'évapore sans mouvements etsans idées. Tous les orateurs sacrés ont adopté en Italie la mauvaise méthode de concentrer leur force et leur talent dans la première partie de leurs sermons ; ie second point, réduit à deux ou trois pages insignifiantes , en y comprenant la péroraison , n'est presque jamais que du remplissage.
Le cardinal Casini , capucin , sous le nom de père Jean- François d'Jrezzo, qui dut son élévation à son éloquence et à ses succès dans la chaire , avait rempli pendant quinze ans , avec les applaudissements les plus éclatants et les plus unanimes, toutes les stations du carême et de l'aventdans la salle du palais apostolique, uniquement en présence du pape , du sacré collège et delà prélature romaine '. Après sa promotion au cardinalat, en 1712, cet orateur célèbre, que l'on vante généralement comme le plus habile prédicateur qu'ait produit l'Italie, fit imprimer tous ses discours en trois volumes infolio, et les dédia à Clément XI : ils sont écrits avec beau-
' Cet office de prédicateur apoRtolique est une commission à vie , dont un religiciiï capucin est toujours eharjié à Rome, pour prêcher tous les ans l'Avciit et le Carême dans la grande salle du palais du Vatican ou du Quiriiial. Le jiape assiste aussi , avec le sacré collège et la prélature , tous les jours des lètes principales de l'année, à un discours latin d"un demi- ([uart d'heure, qu'on prononce dans les chapelles papales, immédiatement après Tévangile. Ces sermons, ordinairement imprimés avec plus d'étendue, sont iiueliiuefois di-hités par de jeunes élèves des maisons d'éducation ecclésiasli([ues; mais ce n'est le plus souvent ni la parole de Ltieu ni même la Icir.
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coup d'esprit, de noblesse , de goût et de grâce ; et ils conservent encore à la lecture l'attrait ou le même genre d'intérêt que la causticité de l'orateur assurait à son débit. Quelquesuns de ses sujets ont de l'analogie avec les conférences ecclésiastiques de Massillon; mais alors ils n'en montrent que mieux l'immense supériorité à<i l'évéque de Clermont , en talent , en doctrine , en onction et en éloquence. 11 ne traite presque jamais aucun précepte évangélique. C'est une morale ordinairement tout humaine, mais toujours assaisonnée de religion par un mélange de textes et d'allégories de la Bible . et le plus souvent propre à flatter le goût par le sel d'une censure très-vive et très-mordante. On y trouve une satire continuelle de la jeune prélature. L'orateur tire avec beaucoup d'adresse ses sarcasmes les plus piquants des paroles ou des allusions de l'Ecriture sainte , dont son zèle détracteur altère même quelquefois le véritable sens. On ne conçoit pas qu'on lui ait pardonné à Rome l'amertune de ces diatribes. Tout écrivain signalé par de grands succès est bientôt pris pour modèle par tous ceux qui courent la même carrière ; aussi cette étonnante virulence de Casini a-t-elle été imitée plus d'une fois dans la même chaire, depuis que ses discours, débités à portes closes, ont été livrés au grand jour de l'impression.
Ce célèbre cardinal , dont le style devint si pur quand il eut acquis la maturité de son talent, avait lui-même payé dans sa jeunesse un pareil tribut d'imitation au mauvais goût de l'apprêt, des antithèses, de l'emphase, du faux bel esprit, qui durant son premier âge dominaient encore dans la littérature italienne. Avant sa grande vogue il fit imprimer un volume de ses premiers sermons, dont il était humilie lo!.squ'il mérita et obtint des suffrages plus légitimes et plus durables ; dans sa vieille>se. il en recherchait avidement les exemj)laires, qu'il se hâtait de lacérer de ses propres mains, pour les jeter au feu ; et, par zèle pour .«-a gloire, les amateurs de l'éloquence ont si bien secondé l'inexplorable sévérité de l'auteur, (pTil ne reste presque aucune trace de cette édition dans les bibliothèques de Rome.
Il est très-remarquable que ce même dix-septieme siècle, qui a immortalisé la littérature française, fut, au contraire, une époque de décadence et de mauvais goût chez les Italiens. Le quinzième et le seizième siècle avaient été signalés en même temps pour eux par les chefs-d'œuvre de la latinité moderne, dans les écrits cicéroniens des cardinaux Sadolet et Berabo , de Manuce , et de notre célèbre Muret , qui brillait à Rome, ainsi que par le plus grand éclat de la langue toscane, créée et fixée pour la prose, dès le quatorzième siècle, dans les œuvres de Bocace , comme elle le fut successivement pour la poésie, dans les poèmes immortels du Dante, de Pétrarque, du Tasse et de l'Arioste.
Au milieu de tant de gloire littéraire, l'auteur du poème ^Adonis , le chevalier Marini , né avec un talent très-éblouissant pour la poésie, au lieu d'imiter ces grands modèles consacrés par l'admiration publique, voulut se montrer original dans sa manière d'écrire ; et l'ascendant de son immense renommée opéra une révolution dont la fatale influence devint dominante durant tout le dix-septième siècle. Ce corrupteur ingénieux du bon goût et des bonnes mœurs, auquel les Italiens attribuent unanimement leur dégradation dans les lettres à cette époque humiliante, entraîna tous ses contemporains, par la coutairiou des applaudissements publies, vers la recherche des métaphores outrées, du faux bel esprit, des apostrophes et des prosopopées continuelles, des idées disparates et grotesques, des pointes, des comparaisons tirées sans cesse de la mythologie , de la physique , de l'histoire naturelle ou de l'astronomie. Les Italiens ont une formule énergique pour designer leurs écrivains de cette période littéraire ; ils disent simplement : Ha del seicento '. Une pareille note de proscription indique un auteur infecté du mauvais <:oùt (jui a régné en Italie depuis l'année 1600 jusqu'à la fin du dix-septième siècle. C'est le dix-huitième siècle, auquel on ne peut attribuer partout la même gloire , c'est ce même dernier siècle
' Il a du six cent dans sa manière d'écrire.
DE LA CHAIRK. 357
qui a fixé ou ramené, du moins en partie, les prosateurs et les poètes toscans aux principes du goût, consacrés par l'autorité et l'exemple des fondateurs de leur littérature, ainsi que par le culte d'admiration dont toutes les nations éclairées décernent l'hommage aux grands écrivains de l'antiquité.
On ne cite , en effet, et même on ne connaît en Italie aucun chef-d'œuvre composé dans le dix-septième siècle. Le cardinal Casini obtint au commencement du siècle suivant et conserve encore dans sa patrie la réputation d'avoir été l'un des plus illustres restaurateurs du bon goût, eu imitant, d'un peu loin, je l'avoue, nos éternels modèles dans le genre oratoire. Un si grand service lui assure une renommée aussi éclatante que solide, tant que ses compatriotes, fidèles à son école, ne retomberont pas dans la même barbarie de l'abus de l'esprit, pire que l'ignorance. C'est pour cet orateur un titre de gloire, que je mets fort au-dessus de ses sermons.
Quand on veut apprécier avec impartialité les orateurs de chaque littérature , quand on étudie , à cet égard , sous tous leurs rapports les productions de la France et de l'Italie, on est frappé d'une autre différence singulière et même unique entre ces deux nations , dans l'histoire moderne de l'éloquence. Les avocats romains, auxquels il me semble qu'on ne peut contester une juste préséance sur tous les autres avocats de l'Europe, ne plaident contradictoirement de vive voix aucune cause dans les tribunaux , mais ils écrivent en latin tous leurs plaidoyers. On distingue ordinairement dans cette lice , à chaque génération , outre plusieurs jurisconsultes estimables, deux ou trois orateurs célèbres qui déploient, dans l'art d'écrire, toute l'éloquence du raisonnement, sans l'y mésallier avec les négligences ou les prétentions du mauvais goiit. Ces coryphées de la plaidoirie écrite s'élèvent incontestablement en Italie audessus des prédicateurs: c'est un phénomène particulier au barreau de Piome moderne. Une émulation beaucoup plus puissante y attire l'élite des talents dans cette carrière, qui est infiniment plus lucrative, et conduit même habituellement au cardinalat les célibataires qui se font remarquer dans cette
liste oratoire, tandis que la chaire en fournit un exemple unique , par la promotion du cardinal Casini , durant tout le dernier siècle. On suppose en Italie qu'un homme nourri des savantes études du droit, et doué de cet esprit imposant, quoique très-souvent trompeur, des affaires, est beaucoup plus propre à tous les emplois publics qui exigent un rare concours de dialectique, de connaissances et d'application.
Je me permettrai peu d'observations sur la manière dont on débite la parole de Dieu dans les chaires ou plutôt dans les spacieuses tribunes de Tltalie. La faculté de s'y mouvoir trèslibrement , d'y changer de place , et de pouvoir même y faire plusieurs pas, comme sur un balcon , en allant et en revenant sans cesse d'une extrémité à l'autre , donne quelquefois aux prédicateurs je ne sais quelle allure militaire, très-inconvenante pour le déclamateur qui se la permet, mais bien plus honteuse encore pour les spectateurs, dont la folle admiration lui prostitue aussitôt les plus vifs applaudissements. Plusieurs des prédicateurs italiens qu'on voit exercer leur ministère dans les rues, et auxquels on a donné récemment, dans un f'oyage en Italie, le sobriquet adorateurs en plein vent, se rendent quelquefois ridicules , sur une espèce de tréteau qu'on appelle palco , par une déclamation théâtrale, ou plutôt bouffonne, qui divertit le peuple. Mais il faut avouer qu'il en est aussi dans les églises plusieurs dont l'action, pleine de naturel et d'intérêt, est très-attachante, et mériterait de servir de modèle. En général , ils se distinguent par leur piquante manière de dire, et par les prodiges étonnants d'une mémoire imperturbable, en prêchant six fois par semaine pendant tout le carême, qu'ils surchargent encore avec beaucoup de fruit, après le dimanche des Rameaux, d'une retraite, durant laquelle ils débitent chaque jour trois sermons. L'Italie possède aussi une multitude d'assez bons prédicateurs dans le genre médiocre, surtout des légions excellentes de missionnaires qui obtiennent le plus grand de tous les succès, dans l'exercice de leur ministère apostolique : je veux dire, des restitutions, des réconciliations et des conversions éclatantes.
Depuis que Granelli s'est fait en Italie une réputation en expliquant dans la chaire toute la série de la Genèse, verset par verset, un petit nombre de prédicateurs italiens s'est livré à cette facile méthode d'instructions copiées de nos anciens commentaires. Ce nouveau mode de développement moral des livres sacrés, qui a beaucoup de vogue au delà des Alpes, est ordinairement faible en fait de doctrine, et absolument nul en genre d'éloquence. Plus on entend ou plus on lit les sermonnaires étrangers , plus on sent la prééminence de nos orateurs français.