LXVIII. Des ouvrages oratoires de Thomas
Ces grands hommes qui ont tant illustré la France ont eu , il est vrai , beaucoup de successeurs dans nos chaires ; mais y ont- ils également eu de vrais héritiers de leur génie et de leur gloire, qui les aient dignement remplacés ? Malgré tous les grands chefs-d'œuvre oratoires que le siècle de Louis XIY avait produits, et même malgré les talents distingués de plusieurs écrivains qui se consacrèrent ensuite au ministère évangélique , l'éloquence n'en parut pas moins être descendue au tombeau avec Massillon. La plupart des prédicateurs qui vinrent à sa suite, et sur lesquels j'ai déjà développé mon opinion, voulurent s'ouvrir une nouvelle route, où ils eurent d'abord des succès brillants , mais éphémères. Ils adoptèrent je ne sais quel jar<ion entortillé, métaphysique, précieux et efféminé; et, à force de prétentions, ils se rendirent quelquefois inintelligibles. Et pourquoi voulaient-ils proscrire le charme ravissantdu naturel et de la simplicité? Ignoraientils donc que l'un des secrets les plus profonds dans l'art d'écrire en éloquence consiste à imiter, et à savoir employer dans un discours public les tours vifs , rapides et variés de la conversation, pourvu que l'on y rallie un choix de mots qui soient toujours nobles , sans paraître jamais recherchés' , et
' Les prédicateurs dont je parle ne connaissaient pas plus !a justesse des pensées que la précision du style. On voit dans leurs discours des expressions pompeuses et des idées communes, et cette affectation du bel
en même temps populaires sans être bas ? On ne pourrait néanmoins reprocher avec justice à ces corrupteurs de l'éloquence chrétienne d'avoir manqué de talent et surtout d'esprit ; à moins qu'on ne pense, selon l'observation fine et judicieuse de Marmontel, que c'est sans doute avoir beaucoup d'esprit que d'en avoir trop, mais que ce n'est pas encore en avoir assez. Plusieurs de ces déclamateurs qui avaient le plus de célébrité écrivaient sans chaleur et sans verve ; ils confondaient le don d'émouvoir avec l'art d'éblouir ; et, après avoir perverti le goût de la multitude, ils étaient parvenus à lui faire admirer leurs fautes. L'éloquence, devenue étrangère aux gens de lettres , si l'on en excepte les trésors de ce genre qu'on découvrit bientôt après dans les élans du citoyen de Genève et dans les tableaux du philosophe de ÎMontbard, était encore cultivée alors à Paris, je ne puis dire avec gloire, mais du moins avec beaucoup de fruit , par un petit nombre d'orateurs sacrés, que l'opinion dominante plaçait fort au-dessous de la nouvelle école.
Mais il y a dans l'histoire des belles-lettres et de l'esprit humain des époques frappantes , où un écrivain d'un talent distingué ramène l'attention publique vers les genres abandonnés, et entraîne la génération qui le suit dans la carrière où il s'est lui-même signalé par des succès mémorables. Telle a été parmi nous l'heureuse destinée de Thomas : il a concouru puissamment à accréditer la nouvelle institution aca-
esprit qui est l'antipode de l'éloquence. « Comme on ne trouve ordinaire- « ment que peu de fruits , dit Pope, sur un arbre abondamment couvert « de feuilles, de même on trouve rarement beaucoup de sens dans beau- <( coup de mots. La fausse éloquence, semblable au prisme de verre, rcn pand ses couleurs fastueuses sur toutes sortes d'objets. On n'aperroit « plus la face de la nature : tout parait également vif, tout reluit sans dis- « tinclion. La véritable éloquence, au contraire , est comme le soleil qui « réjiand un jour fidèle et lumineux sur les objets qu'il éclaire; il les em- I bellit et les dore, pour ainsi dire , mais il ne les altère point. L'expres- 0 sion est rbabillemcnt de la pensée; elle n'est décente qu'autant qu'elle a est bien assortie. Une pensée basse, exprimée en termes pompeux, res- « semble à un paysan revêtu de la pourpre royale. » Essai sur la Critique, seconde partie.
démique, qui a ranimé le goût du public pour la composition des éloges, dans lesquels il a déployé plus de pompe et d'éloquence que Fontenelle, dont il ne pouvait atteindre la flnesse et la sagacité; il a inspiré beaucoup d'enthousiasme pour nos grands bommes, dont il a rajeuni la renommée; il a élevé lésâmes par la noblesse de ses sentiments et de sou style; il a donné à ses discours un objet d'utilité nationale ; il a singulièrement amélioré ses écrits lorsqu'il les a rassemblés et enrichis de son Essai sur les Éloges; et les productions du panégyriste de Marc- Aurèle, dont le style effarouche et blesse trop souvent la délicatesse du goiît, manifestent du moins, dans leur très-estimable auteur, l'union si touchante et si rare du savoir, du talent et de la vertu. Voilà ses véritables titres en littérature , voilà ses droits à la considération publique 1
La lecture de ces deux derniers ouvrages , fort supérieurs à tout ce qu'avait publié jusque alors Thomas , fait regretter qu'avant et depuis l'époque de leur composition , au lieu de suivre le premier instinct et la vraie vocation de son génie, en appliquant léloquence à des objets philosophiques , moraux et littéraires , cet académicien soit sorti de son genre, et qu'il ait sacrifié , pour le moins , vingt années du demi-siècle de sa vie, fatiguée par des infirmités continuelles, à la malheureuse entreprise qui a englouti sou talent. Je veux parler de son poëme épique sur le czar Pierre r''", dont il ne sentit le vide qu'après lui avoir fait trop de sacrifices pour y renoncer, et qu'il n'eut pas le temps de finir. Nous en avons six chants et quel(|ues fragments , oîi de grandes difficultés vaincues à force de veilles, et même plusieurs véritables beautés poétiques , ne dédommagent nullement l'auteur du travail qu'elles lui ont coûté et de la gloire qu'elles lui ontravie. Ce sujet , trop récent peut-être pour se prêter au merveilleux de l'imagination , et qu'il n'avait pas sans doute assez approfondi quand il lui fit tant de sacrifices, lui présentait une perspective séduisante, en offrant à ses pinceaux , dont la souplesse n'égalait point la vigueur, un grand caractère , un génie créateur, la fondation
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d'une nouvelle capitale et la civilisation naissante d'un vaste empire, sous la seule influence d'un souverain qui. dans le temps même où il régénérait sa nation , conserv-a toujours luimême une forte empreinte de sa barbarie originelle. Mais un pareil tableau, où tout commence et se termine à l'aurore d'un beau jour, ne pouvait probablement fournir à la poésie ni l'unité d'action, ni les contrastes, ni la variété des personnages, ni la richesse des épisodes , ni le complément de dessein , ni l'intérêt , ni l'ensemble , ni surtout la fécondité qu'exige l'épopée.
L'éloge \Taiment dramatique de Marc-Aurèle , encore plus éloquent, surtout plus original que la troisième partie même de l'éloge de Descartes , qu'on trouve un peu trop souvent mêlé à des fictions épiques, est généralement estimé comme le chef-d'œuvre oratoire de Thomas. C'est une création heureuse, quoiqu'on y aperçoive beaucoup plus de recherche et de travail que d'inspiration et de verve : c'est un nouveau genre dans l'éloquence des éloges : c'est l'ouvrage d'un orateur. Je conviens cependant qu'on ne saurait y trouver ni l'ardente sensibilité de Rousseau ni l'imagination pittoresque de Buffon. Le goût sain de l'antiquité demanderait que les pénibles efforts de l'écrivain y fussent moins visibles au lecteur, qui regrette de ne pas découvrir autant de facilité et de naturel dans le style, qu'il admire souvent de nerf et d'élévation dans les idées.
\J Essai sur les Éloges , où l'on estime avec raison un mélange heureux d'éruditian littéraire, de jugements le plus souvent dictés par le goût, et de tableaux dont le coloris appartient à la véritable éloquence , est regardé par les gens de lettres comme l'un des meilleurs écrits qui aient honoré la littérature du dix-huitième siècle. Thomas montre, en effet, beaucoup de connaissances, d'esprit, de noblesse et de fécondité dans cet ouvrage, comme dans ses autres discours , où l'on remarque des aperçus très-fins, quelquefois même de ces définitions s.mples et lumineuses que les lecteurs vulgaires ne démêlent point dans les grands orateurs. C'est ainsi , par exemple, qu'il
définit très-bien le courage, ou du moins qu'il en explique lieureusemeut le principe, lorsqu'il dit que c'est la résignation d'une àme forte ; comme le père Elisée caractérise avec précision et vérité la vertu de l'homme, quand il observe qu'elle n'est autre chose que l'ordre dans nos affections.
Cette perspicacité de Thomas me semble briller de tout son éclat dans les portraits admirables qu'il nous a tracés de Tacite, de Tempereur Julien, deBossuet,de Fontenelle, surtout de Louis XIV, qui eut, selon lui , plus de grandeur dans le caractère que dans le génie. Mais il lui avait déjà rendu un hommage encore plus justement applaudi le jour de sa réception à l'Académie française, lorsqu'il saisit avec sagacité l'un des traits qui peignent le mieux ce monarque, trop flatté peut-être, sans avoir jamais été assez bien loué pendant sa vie , et qui sut trouver, dit-il , dans ses succès la gloire de sa nation, dans ses revers la sienne propre.
Je me plais à environner ainsi la mémoire d'un si vertueux écrivain de tous les souvenirs qui peuvent illustrer son talent. Il m'en a lui-même donné l'exemple ; il a fait plus encore : il a fait revivre en l'honneur de Thémistius, orateur de second rang, oublié ou du moins peu lu , malgré toute son ancienne célébrité parmi les écrivains du Bas-Empire, un sublime mouvement oratoire noyé , pour ainsi dire , dans le recueil de ses harangues. « J'ai perdu un jour, disait l'empereur Titus ; car » je n'ai fait aujourd'hui du bien à personne. Que dites-vous, .< prince ? s'écrie l'orateur : non, le jour oiî vous avez dit cette « parole, qui doit être la leçon éternelle des rois , ne peut être « un jour perdu pour votre gloire ; jamais vous n'avez été plus « grand ni plus utile à la terre '. »
Ce même Essai sur les Éloges , écrit d'une manière un peu plus coulante que les autres productions de Thomas, appelle néanmoins de justes réclamations contre diverses erreurs de goût , soit dans la louange, soit dans la critique. Je me bornerai à relever ici quelques-uns de ces jugements plus rappro-
' Essni sur les Éloge).
ehés de l'objet dont je m'occupe, ou relatifs aux contemporains de l'auteur. Dans le quatrième volume de l'édition complète de ses œuvres, chapitre xxxi, où Thomas apprécie Mascaron et Bossuet, il prétend que Mascaron, évêque d'Agen, marque dans l'éloquence le passage du siècle de Louis XI H au siècle de Louis XI F. On ne connaît point, à la rigueur, dans la littérature, d'époque séculaire , ou de siècle de Louis XIII. ^ialherbe lui-même , et à plus forte raison Corneille, sont classés dans le vrai siècle littéraire qu'embrasse le règne suivant. Thomas ajoute ensuite : Mascaron fut dans le genre de Voraison funèbre ce que Rotrou fut sur le théâtre. Rotrou annonça Corneille, et Mascaron, Bossuet.
De pareils rapprochements ont ordinairement plus d'éclat que de solidité. Pierre Corneille, né en 1606, avait précédé de trois années la naissance de l'auteur de l'enceslas, qu'on appelle pourtant son précurseur, et qu'il avait lui-même la touchante modestie de nommer son père. Bossuet , qui naquit en 1627, sept ans avant Mascaron, prêcha ses stations à la cour, et jouissait déjà de toute sa célébrité dans la chaire, plus de dix ans avant que le nom de cet oratorien fut connu à Paris. L'évêque d'Agen suivit donc et ne devança point l'évéque de IMeaux.
Thomas fait après, avec justice, un grand éloge du talent de Mascaron , surtout dans l'oraison funèbre de Turenne. « On y trouve , dit-il , plus de beautés vraies et solides que « dans toutes les autres. Le ton en est éloquent , la marche « en est belle , le goût plus épuré. Il s'y rencontre moins de " comparaisons tirées du soleil levant et du soleil couchant, « et des torrents et des tempêtes, et des rayons et des éclairs. « Il y est moins question d'ombre et de nuages , d'astres for- « tunés , de fleuves féconds , d'océan qui se déborde , d'aigles , » d'aiglons , d'apostrophes au grand prince ou à la grande « princesse, ou a l'épée flamboyante du Seigneur, et tous ces « lieux communs de déclamation et d'ennui, qu'on a pris si « longtemps, et chez tant de peuples , pour de la poésie et de
« l'éloquence. Bossuet a encore quelques-uns de ces défauts '. » C'est de ]\Iascaron que je veux d'abord parler. Je reviendrai ensuite à la dernière ligne, que je viens de transcrire avec peine ; et, par un juste égard dû à la mémoire de Thomas, je ne me servirai point du mot propre pour venger Bossuet d'un reproche qui ne peut nuire qu'à son auteur. En attendant que l'aie éclairci le nuage, je puis défier d'avance la critique la plus sévère de citer jamais, je ne dis pas seulement quelquesuns^ mai? aucun de ces défauts^ dans les vingt-quatre volumes in-8° de l'édition de Nîmes, qui forment jusqu'à présent la collection la plus complète des œuvres de Bossuet.
Si par les premiers mots que j'ai soulignés dans ce jugement sur Mascaron, on y trouve plus de beautés que dans toutes les autres, notre académicien a voulu dire simplement, comme j'aime a le supposer, que l'oraison funèbre de Turenne par Mascaron est infiniment supérieure à tous les autres discours du même orateur, il a toute raison ; et je souscris pleinement a une si juste préférence. Mais il aurait tort, et très-grand lort, si, ne se bornant plus dans sa critique à le comparer avec la foule des déclamateurs, il cherchait à nous faire entendre, par toutes ces insinuations oratoires, que le chef-d'oeuvre inéme de Mascaron est, au moins en partie, encore infecté de ce goût détestable dont Thomas fait ici une justice exemplaire; s'il prétendait qu il s'y en rencontre seulement un peu moins que dans les autres discours de ]\Iascaron, ou dans les misérables sermons composés avant cette époque ; et s'il se figurait enfin, contre l'évidencedu fait, qu'il y es/ simplement tnoins question de tous ces lieux communs de déclamation et d'ennui qu'on a pris si longtemps, et chez tant de peuples, pour de la poésie et de l'éloquence. On n'aperçoit , en effet, aucune trace de ce verbiage ampoulé , ni dans l'éloge de Turenne , ni , à quelques exceptions près , dans aucun des ouvrages imprimés de Mascaron , que Thomas met en scène ici très-mal à propos, quand il attache son nom à une diatribe qui, sous
' Essai sur les Élvges, cliap. xxsi
plusieurs rapports , lui est étrangère ; car le prélat oratorien ne s'est pas seulement moins livré à un si mauvais goût , il en est presque entièrement exempt, du moins dans le très-grand nombre de ses discours'.
' Dans le mois d'août 1670 Mascaron fut chargé (le prononcer, à deux jours de distance , l'oraison funèbre du duc de Beaufort dans l'église de Nolre-Danie, et celle de madame Henriette, duchesse d'Orléans, dans celle du Val-de-Gràce , où son cœur fut déposé. On lit dans la vie de Mascaron , placée à la tête du recueil qui contient ses oraisons funèbres : « Le <c maître des cérémonies fit remarquer à sa majesté (|ue le même orateur « était chargé des deux actions, et que cela pourrait l'embarrasser; à quoi 1' le roi répondit : C'est l'évêque de Tulle, à coup sûr il s'en tirera bien. » Mais Louis XIV ne prévoyait pas que cet éloge de madame Henriette, écrit avec une précipitation forcée , ne serait (pie la première ébauche d'un informe brouillon ; triste objet de souvenir où l'on ne reconnaît plus, dans une production avortée, l'esprit très-distingué de l'évêiiue d'Agen : disons tout, en appliquant sous un autre rapport à cet ouvrage le vers si touchant de Racine ,
Et que méconnaîtrait Tœil même de son père.
Mascaron eut un peu plus de loisir pour soigner l'éloge du duc de Beaufort. On y admire dans la seconde partie autant de correction que de verve oratoire, surtout une peinture sublime de l'importance des forces navales, ainsi que des descentes et des incursions continuelles des Algériens sur les cotes du Languedoc et de la Provence, avant la restauration de notre marine militaire.
>'é il Marseille, Mascaron avait été souvent témoin de ses lamentables irruptions Ses souvenirs enrichirent son éloquence de ce tableau magnilique , dans l'oraison funèbre du duc de Be^mfort, généralissime de nos armées navales, o Vous l'avez ouï dire, s'écria l'orateur, vous l'avez appris « par des relations. Hélas I je l'ai vu de mes propres yeux. Quand je me « souviens qu'il n'arrivait aucun vaisseau dans nos ports qui ne nous apn prit la perte de vingt autres; quand je songe qu'il n'y avait personne « qui n'eût à pleurer un pacent massacre , un ami esclave , ou une famille « ruinée, et que les promenades mêmes sur mer n'étaient pas sûres; quand « je me représente les cachots horribles d'Alger et de Tunis, remplis d'es- « clavcs chrétiens, et de Français plus que d'autres nations, exposés à Il fout ce que la cruauté de ces maîtres inqjitoyables leur faisait souffrir: « quand je rappelle dans ma mémoire toutes les railleries sacrilèges et pi- « quantes que faisaient ces insolents, d'un Dieuet d'un roi qui défendaient Il si mal, l'un ses adorateurs , et l'autre ses sujets [on reconnail ici l'ac- « cent de Bossuet ou de Corneille) mon imagination me rend ces temps « malheureux si présents, que je ne peux ni'emiJécher de m'écrier : Us-
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Ce nest nullement ce verbeux galimatias, je dirais même, s'il était permis de répéter la parodie, beaucoup trop dure, de
« quequo , Domine, improperahil inhnicus ? i\x^i\\ic% à quand, grand ' Dieu! les ennemis de votre nom insulteront-ils à voU-e gloire? Que! « terme mettrez- vous à leur puissance et à nos malheurs? Mais il me n semble qu'on me répond : Attendez que Louis prenne lui-même entre n ses mains les rênes de l'empire... ; et ceux qui ont troublé notre paix < viendront nous lademanderà genoux. » Un si beau mouvement oratoire ^^flirait pour sauver de l'oubli cette oraison funèbre du duc de Beaufort.
Je conviens néanmoins que la première partie de cette même oraison funèbre offre deux passages très-courts où il est question un moment du soleil naissant , du signe du lion, des étoiles dont la maligne influence est corrigée parla conjonction des antres astres dont les regards sontplus bénins L'abus de toutes ces comparaisons ridicules du soleil clait en quelque sorte toléré dans un temps où l'image du soleil étant l'embiènie du roi, la métaphore de Vasirc fortuné était passée dans le langage ordinaire, comme le mot usuel, pour déguiser sous celte figure, ainsi que sous le nom de Dieu-donné, le prince (|ue la France avait vunaitre, après vingttrois années de stérilité de sa mère, Anne d'Autriche.
Mais l'éloge funèbre de madame HenrieUe , dont Mascaron compare la mort soudaine à celle de Caton, de Brutus, d'Othon, de Sénèque, de Panthée et de Porcie, se ressent beaucoup plus encore de ce mauvais goût, et de rexlréme précijpilation avec laquelle il fut écrit. C'est là qu'on est afiligé de lire que » l'ombre est la lille du soleil et de la lumière, mais une « lille bien différente des pères qui la produisent : » que « cette ombre « peut disparaître en deux manières , ou par le défaut ou par l'excès de la « lumière qui la produit; >• qu'il « ne faut qu'un nuage ou que la nuit a pour détruire les ombres; » ipie « ceux qui sont assez aveugles pour « courir après elles ont le malheur de perdre et l'ombre et la lumière, « lorsqu'un nuage ouqnc la nuit vitnt àlenr dérober le soleil... » Qu'il « en « est d'un cœur noble et généreux comme d'un aiglon , (jui, dès le moment « (|ue le nid où il a été élevé est détruit, tend les ailes, prend son essor, K se dérobe à nos yeux , et va contempler d'un a'il fixe et «l'une paupière « intrépide (imago sublime ) le bel astre dont les bibous ne peuvent souten nir la lumière; » que « tout ce qu'il y a de iirineeset de princesses auprt:s « du lit de mort de madame Henriette répondent h ses cris par leurs n larmes et leurs soupirs, et font un cliuur de deuil et de tristesse autour « d'elle , qui lui est un fidèle miroir de ses maux et du danger où elle est;, « cor principum peribit;» enfin que « le grand, l'invincible et le ma- « gnanime Louis, à qui l'anticiuité eût donné »!///« ccrurs , elle qui les n multipliait dans les héros selon le nombre de leurs grandes ipialités, se • trouve sans cœur à ce spectacle, pcribit cor régis, b
Ce dernier calembour, ce pathos, tontes ces figures et ces comparaisons
Voltaire, ce pompeux gali- Thomas^ , qu'on peut imputer à Mascaron. Il est quelquefois un peu faible, diffus , vague, décoloré dans sou style ; mais ce n'est ordinairement pas le goût, c'est la profondeur, c'est le pathétique , c'est surtout le nerf et le coloris qui manquent trop souvent a son talent.
Or, si une pareille imputation est souverainement injuste envers le premier prédicateur célèbre dont ait pu s'illustrer la congrégation de l'Oratoire , combien ne doit-elle pas nous paraître plus révoltante à l'égard du grand Bossuet , qui a encore, s'il faut eu croire Thomas, quelques-uns de ces dé- Jauts !
Voici le juste honnnage que cet académicien rend d'abord au génie oratoire de l'évéque de Meaux , dans le même chapitre : << On a dit que Bossuet était le seul homme vraiment éloquent '• du siècle de Louis XIV. Ce jugement paraîtra sans doute « extraordinaire ; mais si l'éloquence consiste à s'emparer for- « tement d'un sujet, à en connaître les ressources, à en me- « surer l'étendue, à en enchaîner toutes les parties, à fairesuc- « céder avec impétuosité les idées aux idées et les sentiments « aux sentiments . à être poussé par une force irrésistible qui « vous entraîne, et à communiquer ce mouvement rapide et « involontaire aux autres ; si elle consiste à peindre avec des « images vives, à agrandir l'âme, à l'étonner, à répandre dans
de mauvais s;oût dont Thomas dut être blessé, à la vue de pareilles inepties, prouvent la bonne foi de ses critiques, qui n'avaient nullement besoin , pour être suftisarament motivées, des enluminures qu'y ajoute son imagination. II crui .sans doute, comme le Misantrope, que le temps ne faisait, rien à l'ajjaire ; mais il aurait été digne de son équité d'observer qu'une partie seulement de ce fatras se trouvait , pour ainsi dire, reléguée dans un ou deux de ces discours composés trop à la li.ite par Mascaron. Je regrette qu'il ait oublié de lui rendre cette justice, en restreignant ainsi une censure qui n'exciterait aucune réclamation s'il l'avait moins généralisée.
' Ce que l'on peut reprocher au stjle de Thomas n'est nullement cet abus extravagant des comparaisons ampoulées et triviales : c'est le mauvais goût d'exagérer, comme on l'a dit, ses sentiments iiar ses idées, ses pensées par ses images , et ses images par ses expressions.
« le discours un sentiment qui se mêle à chaque idée, et lui « donne la vie; si elle consiste à créer des expressions pro- « fondes et vastes qui enrichissent les langues , à enchanter « l'oreille par une harmonie majestueuse, à n'avoir ni un ton « ni une manière fixe , mais à prendre toujours et le ton et la « manière du moment, à marcher quelquefois avec une gran> « deur imposante et calme , puis tout à coup à s'élancer, à s'é- « lever, à descendre, à s'élever encore, imitant la nature, qui « est irréguhère et grande , et qui embellit quelquefois l'ordre « de l'univers par le désordre même; si tel est le caractère de « la sublime éloquence, qui jamais parmi nous a été aussi élo- « quent que Bossuet? »
Qui croirait qu'à la suite de ce magnifique éloge, dans lequel Thomas paraît sentir si vivement le génie oratoire de Bossuet, mais non pas au même degré peut-être toutes les beautés intimes de ce style , d'autant plus divin , en quelque sorte, qu'il est toujours naturel et simple dans sa sublimité , qui croirait qu'il ajoute ces étranges paroles , que je copie à regret? « On « a dit , il v a longtemps , que Bossuet était inégal ; mais on n'a " point dit assez combien il est long et froid, et vide d'idées « dans quelques parties de ses discours. » Thomas, dont l'esprit pouvait s'enorgueillir à bon droit de tant d'autres aperçus beaucoup plus ingénieux , se félicite ici trop mal à propos d'une semblable découverte , quand il semble revendiquer hautement un si étrange mérite auprès de ses lecteurs ; personne assurément ne sera jamais tenté de lui eu disputer la gloire.
Il faut d'abord bien établir que dans ce chapitre Thomas ne parle , ne veut et même ne peut réellement parler que du seul volume où se trouvent réunies les oraisons funèbres de Bossuet. Son admiration y analyse uniquement, et avec enthousiasme, les éloges de la reine d'Angleterre, de sa fille Henriette , duchesse d'Orléans, de la princesse palatine et du prince de Condé. 11 serait injuste et même absurde, en effet, de vouloir apprécier le mérite oratoire d'un si grand homme d'après quelques-uns de ses premiers sermons, imprimés sans
choix et sans discernement, soixante-huit ans après sa mort. Thomas n'en dit pas un mot dans son Essai sur les Éloges , qu'il avait même composé avant qu'on les rendît publics. C'est par conséquent des chefs-d'œuvre immortels de l'évéque de Meaux, considérés au moins dajis quelques-unes de leurs parties, qu'il porte im jugement si peu réfléchi.
Bossuet n'est véritablement responsable que des ouvrages qu'il a lui-même publies , et qui nous donnent la véritable mesure de son talent. Or je demande à tous les hommes de goût s'il y a encore , je ne dirai point dans le Discours prodigieux sur l^ Histoire universelle, mais dans ses oraisons funèbres, dans celle même de la princesse palatine, que le sujet rend néanmoins fort inférieure aux trois autres, quoiqu'on y admire de très-grandes beautés, je demande, dis-je, si l'on trouve dans quelques parties de ces discours quelques-uns de ces défauts dignes de Ronsard et de du Bartas , de ces lieux communs de déclamation et d'ennui qu'on a pris si longtemps, et chez tant de peuples, pour de la poésie et de l'éloquence^ Je demande en même temps si ., après avoir lu ces subhmes compositions, aucun critique, de quelque autorité dans la littérature, est répréhensible de n'avoir pas observé , en regrettant qu'aucun rhéteur ne l'eût encore prévenu , qu'on a dit depuis longtemps que Bossuet était inégal, mais qu^on n'a point dit assez combien il est long , froid, vide d'idées , et que lorsque son sujet l'abandonne, personne n'y supplée moins que lui 7
Certes, dans l'éloge déjà cité de la princesse palatine , Bossuet supplée magnifiquement à la stérilité des faits par les créations de son génie ; c'est son grand caractère, c'est le merveilleux secret de son talent. Il sait donner également à tous les sujets qu'il traite le plus haut degré d'intérêt dont ils sont susceptibles. J'avoue qu'il ne doit et ne veut pas être toujours sublime ; car ce serait le plus infaillible moyen de ne l'être jamais. Mais nul orateur, sans excepter Démosthène lui-même, n'a écrit avec plus de verve et d'ardeur, et n'a montré plus que lui de ce véritable feu de l'âme et du génie
qui étincelle dans tous ses discours , où , de l'aveu même de Thomas, un sentiment se mêle à chaque idée et lui domie la vie. Bossuetne se montre jamais bouffi, tendu, monotone, sec et métaphysique , sujet à la roideur et à l'enflure , naturellement enclin à une élocution boursouflée , pleine de termes techniques et abstraits, surchargée de métaphores outrées ou de mots scientifiques ; et c'est pour cela même que son style original et sublime, mais très-pur, très-correct, entièrement à l'abri de tout reproche d'inégalitp choquante , quoi qu'on en ait pu dire sur parole , ressemble toujours à l'épanchement, à l'abandon et au premier mouvement du génie.
Heureusement pour sa gloire , Thomas s'est bien gardé de dire, en propres termes , que IJossuet fut un froid écrivain. ]\lais quand il lui reproche de l'être quelquefois, ce qui est très-injuste, il s'expose d'autant plus à lui faire imputer cette prétendue stérilité et cette froideur assez fréquente , qu'il en accuse formellement du moins quelques parties de ses discours; et même , que, peu content de l'affirmer, il ose se plaindre de ce qu'on n'a point dit assez avant lui combien Bossuet est quelquefois long , froid et vide d'idées.
Bossuet un froid écrivain! Le faire entendre à mots couverts, ce serait un blasphème contre le génie ; nul homme de lettres ne méritait mieux que Thomas de n'en méconnaître jamais le langage , qui est quelquefois le sien propre. Eh ! digne admirateur, noble panégyriste de ce grand homme, qu'insinuez-vous ? Si la nature vous eût doué d'un goût égal à votre esprit , vous n'auriez pas été entraîné par ce malheureux penchant vers une chaleur factice à trouver long , froid et vide d'idées tout ce qui n'est dans un discours ni forcé ni exagéré. Ne savez-vous pas ce que c'est qu'un écrivain froid? Par quelle distraction ou par quelle fatalité avez-vous donc pu l'oublier en parlant du premier des orateurs? Le législateur Boileau nous l'apprend avec assez d'énergie, quand il prononce sur le Parnasse cet arrêt mémorable, dont la conséquence vous eût étrangement surpris si votre mémoire
VOUS l'eût rappelé au moment même où votre plume semblait eu faire , à votre insu , l'application à Bossuet :
Qui dit Iroid écrivain dit détestable auii'ur '.
]\on , non , si vous vous en étiez souvenu , vous n'auriez jamais écrit une si révoltante assertion , que votre ombre désavoue , qui dément tous les justes éloges que vous décernez à ce grand génie , et vous met avec vous-même dans un état d'opposition que je voudrais vainement excuser ou expliquer.
Hélas ! il faut le dire pour l'instruction des vivants plutôt que pour exercer une triste censure envers les morts! On sait combien l'avocat Linguet, dont les paradoxes et le mauvais goiit se retracent en ce moment a ma pensée , et qui était à une si grande distance du talent de ïbomas , avait outré cette étrange tbéorie d'une fausse chaleur oratoire.
Ah ! c'est quand on se livre ainsi , dans ses compositions , à une exaltation habituelle de tête , qu'on a le malheur de trouver Bossuet un écrivain froid! C'est d'une pareille effervescence d'idées que doit provenir le travers desprit par lequel on prend l'emphase pour le talent oratoire , les fumées d'une imagination échauffée pour la flamme du génie, les mots à prétention pour les pensées du cœur ', les écarts pour des élans , l'ivresse pour l'enthousiasme , les transports factices pour des mouvements sublimes , enfln pour véhémence le délire furibond de ces avocats qui vendent chèrement, dit fuvénal, /ewr feinte co/ère ^ , et dont Quintilien appelle les cris et les emportements une éloquence de chien enragé,
CANINA ELOQUEi\TIA'<.
Il faut savoir lire et sentir Bossuet pour apprécier toute la sublimité et saisir toute la mesure de son talent. Il est trèspeu de lecteurs qui aient assez d'esprit, de goût et de tact,
' C'est le trente-troisième vers du quatricnie chant de VJrt poétique. ' a Cogitationes cordis. » Cic 2 « Iras vendit. »
* Voyez Yers la fin, dans une note marginale, la préface de la traduction de Quintilien par l'abbé Gedoyn.
pour démêler toutes les richesses de ses compositions. Plus on a de sagacité, plus on le médite, plus aussi on y découvre de beautés cachées. Il a ce trait de ressemblance avec tous les écrivains du premier ordre et tous les grands hommes, que, malgré le sentiment habituel de l'admiration qu'il inspire et qu'il paraît continuellement épuiser, sou génie excite encore dans chacune de ses productions une nouvelle surprisç,, eu paraissant toujours se surpasser lui-même.
Je regrette qu'avec un talent supérieur qui le porte à la noblesse et à l'élévation , mais qui l'expose à l'exagération et à l'enûure, Thomas nous montre, par de si tristes exemples dans ses écrits, combien il faut se tenir en garde contre l'excès des dons même les plus heureux de la nature, quand on voit à quel point l'usage en avoisine de près l'abus. Ce n'est plus atteindre le but que de le dépasser. On peut appliquer à ses ouvrages ce que pense des compositions de Sénèque le sage et judicieux Ouintilien : « Vous désireriez, dit-il, qu'il eût « écrit avec son esprit, mais avec un autre goût que le sien. « Felles cum suo ingenio dixlsse, alienojudicio'. »
J'entends vanter tous les jours les jugements littéraires de Thomas sur les orateurs, dont il apprécie l'éloquence dans son Essai sur les Éloges. Je reconnais, en effet, qu'il l'exception des erreurs de goût et des restrictions qu'il mêle inconsidérément à son estime pour ]\lascaron et à son admiration pour Bossuet, on peut adopter avec confiance presque toutes ses opinions critiques dans le genre oratoire , jusqu'à l'époque où il nous parle de ses contemporains. :\Iais, il faut le dire en excusant son indulgente sensibilité, quand il s'expose au danger d'apprécier des auteurs vivants, il montre bien plus d'affection et de complaisance que de franchise et de discernement envers quelques écrivains célèbres qu'il a pour amis : et qu'il ne semble plus juger avec son esprit, mais uniquement avec son cœur. Son embarras et ses efforts trahissent manifestement sa conscience littéraire, dès qu'il se voit condanmé
' « De Institutione Oratoria. » Lib. X, c^^. m.
374 ESSAI SUR L'ÉLOQUE.NCE
par ses liaisons à louer des ouvrages qu'il ne saurait estimer. Ainsi, à la suite des injustes réserves qui contrebalancent le ravissement que lui causent les chefs-d'œuvre de Bossuet. Thomas se bat les flancs , s'il est permis d'employer cette locution vulgaire, qui peint exactement sa contrainte, lorsqu'il veut exalter le panégyriste de Montesquieu , de l'abbé Terrasson, de BernouilU et de Dumarsais. Il a poiu-tant la pudeur de ne jamais placer le mot éloquence à côté du nom de son ami d'Alembert, que le jugement de ses pairs a classé parmi les hommes les plus célèbres dans les mathématiques : écrivain d'un ordre supérieur, doué d'une véritable force et d'une grande étendue d'esprit, et qui a composé dans la suite plusieurs éloges académiques fort supérieurs à ses premiers essais en ce genre, mais dont il me semble que la nature n'avait pas voulu faire un orateur. Après avoir finement analysé le caractère de son talent, qui réunissait, dit Thomas, à une philosophie pleine de fermeté , et quelquefois de hauteur, un style précis, qui n'orne point la pensée, et dont la /parure est la force, il ajoute à cette louange assez juste, quoiqu'un peu déplacée dans un chapitre où il s'agit du genre des éloges, que si l'on a comparé Fontenelle à Pline, on peut AYEC PLUS DE BAisoN comparer d'Alembert à Tacite. Il en a la marche, souvent la profondeur ; et l'éloge de Montesquieu rappelle en plus d'un endroit l'éloge d'Jgricola. ?se sufût-il pas de rapporter une pareille assertion pour la réfuter? L'objet de comparaison ne pouvait être plus malheureusement choisi : c'était rapprocher deux écrivains et deux ouvrages qui n'ont entre eux aucune ressemblance. D'Alembert avait certainement beaucoup de lumières dans l'esprit; mais il faut avouer qu'il montre dans ces quatre éloges, qui n'ont rien de saillant, rien de profond, la même sécheresse que dans ses Éléments de Philosophie. Tacite, au contraire, attendrit le lecteur à chaque page, par la pieuse sensibilité avec laquelle il loue son beau-père Agricola , qu'il fait révérer, regretter et chérir, en parlant toujours de lui avec l'accent le plus touchant de l'admiration , de la tendresse et de la douleur.
Quel rapport peut-il donc'y avoir entre les froides et métaphysiques analyses qui composent les quatre notices liistonques de d'Alembert, dont on n'a rien retenu, et l'éloge si lumineux et si éloquent d'un général d'armée, l'un des ouvrages de l'antiquité où l'on trouve le plus d'âme et de génie, enfin un chef-d'œuvre de Tacite, étincelant de traits sublimes qu'on emprunte encore de lui tous les jours, comme les plus dignes hommages de l'amour, de l'enthousiasme et des regrets publics, à la tête de i'éloge funèbre des hommes les plus illustres dans tous les états et dans tous les genres, et qu'on ne peut relire sans verser des pleurs?
Mais avançons. Voici dans un autre ouvrage de Thomas un autre exemple encore plus propre à signaler aux yeux du goût les chances périlleuses de ce commerce de louanges réciproques entre des auteurs contemporains. Quand il parle , dans son 36^ chapitre, de V Éloge de Richardson , esquisse où l'on trouve quelquefois de l'élan, de la chaleur, des mouvements passionnés, surtout beaucoup d'esprit et d'originalité, soit dans les pensées, soit plus encore dans les formes d'un style presque toujours hydropique ; mais, il faut le dire, esquisse tracée dans un redoublement de transport au cerveau, et le plus souvent sans effet, parce qu'elle est sans mesure, Thomas ne craint pas de prodiguer à Diderot une admiration subtile et péniblement exagérée ; il préconise, au lieu d'excuser, s'il était possible, l'exaltation factice, le désordre et le délire du panégyriste; il va même jusqu'à ne plus voir simplement iin éloge, mais mi hymne, dans cette espèce de rêve d'un visionnaire qui vient de lire Clarisse pour la première fois.
Est-ce bien, en effet, le vrai langage de l'enthousiasme que nous fait entendre Thomas , ou plutôt n'est-ce pas, au moins en partie, l'engouement métaphysique si familier à Diderot, qu'il semble vouloir imiter lui-même, lorsqu'ea appréciant cet écrivain, dont l'esprit, presque toujours emporté par la fougue de l'imagination, écrivit quelques belles pages, et ne composa jamais un beau livre, il nous dit sérieusement qu'ici rorateur ressemble à ces grands pi\ètbes antiques qui,
à la lueur du feu sacré, parlaient aux peuples, aux pieds de la statue de leur divinité? Peu content de toutes ces hyperboles, il ajoute qu'en l'écoutant, le sentiment, quoique exagéré, pabait vrai; qu'il y a des hommes qui ne peuvent approuver dans les autres ce qu'ils n'ont pas senti, et que ceux-là goûtent des beautés d'un autre genre; mais que ces invocations , ce désordre , ces élans, et ensuite ces silences , ces repos , laissent /'ame , à la fin, dans une émotion vive et profonde; que celui qui a reçu de la nature une ame ouverte à toutes les impressions , et qui a ce ressort dans /'ame a un sens de plus, dont il doit remercier la nature'. On n'a jamais tant parlé de râine, pour conclure qu'elle finit par être , ou, si l'on veut, par créer un SEXS de plus, que dans cet éloge alambiquéd'im philosophe qui ne croyait guère en avoir une.
Et Voltaire aussi était vivant encore quand Thomas publia YEssai sur les Eloges! On s'en aperçoit aisément à la lecture du chapitre qui lui est consacré. Malgré toute la noble fierté de son talent et de sou caractère , cet estimable académicien, entraîné par une si dominante renommée , crut devoir brûler quelques grains d'encens en l'honneur du patriarche de Ferney; et, pour ne pas faire de ces louanges un hors-d'œuvre désobligeant, dans son traité historique de l'art oratoire, il se vit en quelque sorte forcé de célébrer comme orateur cet homme extraordinaire, très-souvent éloquenten vers,etniéme dans quelques traits isolés de sa prose , mais qui n'a jamais pu parvenir, malgré tous ses efforts réitérés , à composer un discours d'une véritable éloquence : genre de style et d'harmonie auquel son esprit se refuse , et dont son oreille même, si délicate en poésie , semble ignorer les premiers éléments. Thomas subit d'abord la pénible épreuve de parler du panégyrique de Louis XV. On sent combien doit le gêner la triste nécessité qu'il s'impose d'assigner à Voltaire pour titre de gloire , dans cette galerie des plus grands orateurs , un éloge
' Œuvres complètes de Thomas , t. IV, chap. xxxvi.
écrit comme un chapitre de ses Mé/anges, où Tou n'aperçoit ni verve, ni mouvement, ni aucune espèce de couleur oratoire. Voici comment Tliomas essaye de se tirer lui-même, ainsi que l'auteur du panégyrique, d'un embarras également fâcheux, pour l'unet pour l'autre, et auquel il serait à désirer, pour leur propre gloire , qu'ils n'eussent jamais été exposés. « Pélisson, » dit-ih , est presque toujours orateur dans^son panégyrique « de Louis XIV (certes, je ne puis admettre cette supposition : je serais plutôt tenté de dire qu'on n'y trouve pas un seul mouvement de grande éloquence j^; et l'on voit qu'il « veut l'être. Le panégyriste de Louis XV, au contraire, ne « l'est jamais ; il semble éviter l'éloquence , comme l'autre « paraît la chercher. // «e xe permet nulle part ces mouve- « ments , ces tours périodiques et harmonieux , qui semblent « donner plusd'appareilauxidéeset un air plus imposautaudis-
' Essai sur les É/uycs , t. IV.
-Le style de ce pancsyriquc, écrit avec beaucoup de pompe , est en effet oratoire; mais je n'ai pu y découvrir aucuu morceau vraiment éloquent, et bien moins encore sublime. Après s'être demandé sérieusement k lui-même, s'il y a eu dans le ciel, à la naissance de Louis XIV, quelque révolution extraordinaire , quelque conjonction ou quelque constellation nouvelle , puisqu'il est certain et indubitable que nos rois sont nos astres, et leurs regards nos injluenccs , Pélisson dit que ce prince commence à gouverner lui-même, a^jant désormais pour premier ministre le génie. Cette dernière expression est la plus remarquable du discours. L'éloge solennel du roi se trouve renfermé dans la réponse de Pélisson, le 3 février 1671 , jour de la réception de M. de Harlay de Chaiivalon , nommé ;i rarchevcclié de Paris, successeur de M. Péréfixe de Beaumont, arclievêque de Paris, précepteur de Louis XIV, et auteur de V Histoire de Henri IF. Voyez les Œuvres diverses de Pélisson, édition de Didot, en <73o, tome II, page 204. On lit dans le même volume, pa.:;e 328, une Conversation de Louis XIF ausicge de Lille, rédigée par Pélisson, qui était en tiers dans cet entretien. C'est un récit curieux en dix-sept pages, que le rédacteur n'a pas manqué sans doute d'embellir oflicieu.semcnt, et qui fait peut-être encore plus dbonneur à Louis XIV (|uc le panégyrique très-estimable, et toujours fondii sur des faits, qui fut prononcé par Pélisson dans une séance pidtiique de l'Acailémie française. On ne pouvait mieux peindre l'air clievalercsiiuc , et même un peu cspasiiol , dont ce monarque avait une teinte très-marquée dans l'esprit comme dans le caractère, qu'en le faisant ainsi parler eonfidcntielli ment.
« cours. Peut-être cette différence est-elle seulement l'ouvrage « du goût. Sans doute le panégyriste a pensé que toute espèce « d'éloquence a un peu de faste, etc. » C'est une manière toute nouvelle de célébrer un orateur, que de présenter ainsi son impuissance oratoire comme un système, comme un expédient de goût , enfin comme une suite d'un changement qui s'était opéré, sous le régne de Louis XV, dans la direction des esprits ; époque où la réflexion qui médite prit la place de r enthousiasme qui sent, et où fon s'éloigna plus que jamais duton de l'éloquence, quand l'esprit philosophique, qui discute toujours avant de juger, et qui est sans cesse sur ses gardes, parce qu' il craint la soepbise du SENTiMr.>"T, devint peu à peu Fesprit général, et fit la loi aux orateurs mêmes. Je défère au lecteur le jugement des singulières louanges et des opinions systématiques par lesquelles , avec beaucoup d'esprit assurément , mais non pas avec un bon esprit de critique, s'il u'est pas simplement historien, en traçant le tableau d'une pareille théorie oratoire , Thomas donne tant de prise contre lui dans ce morceau, qui, sans qu'on y en découvre la tournure et bien moins encore l'intention, n'en serait cependant pas moins susceptible d'être aisément travesti en persiflage.
L'auteur, si justement célèbre, de V Essai sur les Éloges , pressé du besoin d'admirer quelque éloquence dans la prose de Voltaire, cherche tout ce qu'il peut relever de louable dans un très-beau sujet, que ce grand poète eut le mérite de choisir avec l'instinct du goût, mais non pas la gloire de traiter avec un enthousiasme digne d'un si grand intérêt : c'est l'éloge funèbre des officiers morts dans la guerre de 1741. Quoique cet ouvrage me semble manqué, ou du moins fort au-dessous du génie de son auteur, il est sans doute beaucoup meilleur que le panégyrique de Louis XV. L'éloge de Vauvenargues, qui en forme la péroraison, est écrit avec une sensibilité -qu'on voudrait trouver plus souvent dans la prose de Voltaire ; mais un si faible discours , où la finesse de l'esprit et le ton de la déclamation usurpent trop souvent la place de l'éloquence ,
est loin de pouvoir fonder jamais la réputation d'un orateur. Le panégyriste de Marc-Aurèle avait trop de tact, et surtout un sentiment trop juste de la vraie éloquence , pour pouvoir se le dissimuler : il n'en respecte néanmoins pas davantage son propre jugement, lorsqu'il porte l'exagérationjusqa'à dire que cet éloge funèbre doit être mis au rang des ouvrages éloquents de notre langue!
Thomas a été seul jusqu'à présent de cet avis; ou plutôt était-ce bien là son opinion?
Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?
Et pour l'honneur de cet écrivain , si généralement considéré, ne doit-on voir dans l'exagération de l'hommage qu'un tribut de déférence, dont on a peine à se défendre envers un homme de génie, même quand il s'agit de ses moindres productions dans le genre le plus étranger à son talent? Ah i l'amitié coûte trop cher à un homme de lettres quand elle arrache de semblables témoignages, je ne dirai pas à son goût, mais du moins à sa plume, et qu'elle fait subir une telle violence à son admiration, en présence des chefs-d'œuvre immortels de l'éloquence française! La tyrannie de l'esprit de parti et le tribut des éloges de commande qu'imposent les relations sociales ou les coteries littéraires ne sont jamais d'une longue durée. L'adulation ne procure pas plus de gloire à l'auteur, d'ailleurs très-fameux, d'un ouvrage médiocre qui en est l'objet, qu'elle n'attire de suffrages à l'ami vainement généreux qui s'en fait l'organe. Les hommes passent; mais les jugements restent, et honorent ou accusent à jamais le goût d'un écrivain au tribunal de la postérité , qui viendra en tenir ou en demander compte à son ombre, jusque dans Tasile du tombeau.