‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 58 sur 61 · LXXVII. De la Mémoire · texte numérisé non relu

LXXVII. De la Mémoire

En vain auriez-vous reçu de la nature cet heureux don de persuader et d'émouvoir, en vain auriez-vous perfectionné votre talent par l'étude des règles, en vain même écririezvous avec éloquence, vous ne seriez jamais en chaire un orateur vraiment éloquent si vous étiez souvent interrompu, dans le débit de vos discours, par les infidélités ou les hésitations de votre mémoire ; vous devez même être assez indépendant et assez sûr de cette faculté pour oser improviser toiis les traits heureux que le momeut inspire, sans être contraint de négliger votre éloculion par la crainte de ne plus retrouver le fil de votre discours au iK)int fixe où vous cessez de le suivre.

Cicéron appelle la mémoire le trésor de l'esprit '; et il

' « Memoria thésaurus est menti. » Dr Orator. 27,

!a compte toujours parmi les qualités les plus essentielles à un orateur daus la carrière même du barreau , où elle est bien moins éprouvée qu'en chaire. On récite mal ce qu'on ne sait pas imperturbablement; on ajoute par cet embarras au ton d'apprêt, qui n'est déjà que trop sensible en chaire, une inquiète oppression qui fatigue et détache l'auditoire.

Toutes les fois que les auditeurs subissent un si triste déplaisir, ils craignent de s'exposer encore au même mécompte, et n'écoutent plus qu'avec anxiété; d'où il résulte qu"uu défaut de mémoire , qui ne fait aucun tort au mérite de l'orateur, nuit infiniment à l'effet du discours. Le moindre incident, la plus légère cause de distraction, le plus petit bruit dans l'église où l'on prêche, suffisent pour rompre le fil des idées, et pour couper toute espèce de mouvement oratoire. L'auditeur, ainsi séparé de l'intérêt qui l'entraînait, laisse divaguer ses pensées quand on l'a troublé dans son attention. Ne regardez donc jamais conmie perdu le temps que vous sacrifiez à ce travail , pour ainsi dire mécanique , de la mémoire. Non certes, ce n'est point ce temps fastidieux que vous perdez , c'est au contraire toute la fatigue antérieure d'une composition soignée que vous rendez inutile , si vous n'apprenez , avec la plus patiente^exactitude , ce même sermon qui, après vous avoir coûté tant de veilles, n'obtiendra néanmoins aucun succès en chaire sans ce prestige d'un débit coulant , et n'y pourra par conséquent produire aucun fruit.

Bourdaloue et Massillon , nés l'un et l'autre avec une mémoire ingrate , et d'ailleurs surchargée d'un si grand nombre de discours , qu'ils pouvaient prêcher toutes les stations, toutes les solennités et presque chaque semaine de l'année , sans jamais en répéter aucun, étaient quelquefois obligés d'avoir recours à leur manuscrit, surtout Bourdaloue, qui ne voulut jamais s'assujettir à l'assistance d'un souffleur, dans l'exercice du ministère sacré; mais il devait sentir avec une espèce d'humiliation combien cet état pénible d'un auditoire déconcerté et interrompu dans la jouissance d'un si

beau talent , diminuait l'intérêt et le charme qu'on trouvait à Tentendre. L'évéque de Clermont, excédé , disait-il, d'apprendre tous les jours sa leçon comme un écolier, en conçut un tel dégoût pour la chaire, qu'il ne voulut plus y monter pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Il se réduisit, durant tout le cours de son épiscopat, à lire ses discours synodaux dans son séminaire. On sait qu'étant un jour pressé d'indiquer celui de ses sermons dont il était le plus content, il répondit avec une ingénieuse franchise, de la manière la plus propre à bien faire sentir à quel point la fidélité de la mémoire influe sur l'effet du débit , et par conséquent sur le succès de la plus belle production oratoire : C'est celui que je sais le mieux.

L'usage de réciter par cœur rend , il est vrai , la chaire accessible à la médiocrité et même à la nullité de talent, en ouvrant la barrière à cette foule de prédicateurs , ou d'échos polysyllabes, selon le sobriquet donné par madame de Sévigné a l'abbé Roquette , et applicable <à tous ses pareils ; qui , par paresse ou par défaut d'esprit et d'études , répètent misérablement les sermons d'autrui. Pour cette espèce de déclamateurs ambulants, tous les travaux de la chaire se bornent à l'effort pénible et dégoûtant de graver dans leur cerveau des discours qu'ils n'ont jamais eu la peine ou le plaisir de composer. Cette faconde, purement machinale, met en quelque sorte sur la même ligne tous les orateurs chrétiens, aux yeux du peuple , et sert de supplément extérieur aux facultés naturelles qu'exige le don si rare de l'éloquence. jNIais ce léger inconvénient doit exciter d'autant moins de regret , qu'il peut devenir utile à la religion , sans être jamais nuisible aux progrès de l'art; car il est à présumer que lorsqu'on prêche des sermons où l'on ne met rien du sien , si ce n'est la servitude de sa mémoire, on ne serait point capable d'en composer.je ne dirai passeulementde meilleurs, maismémed'aussi médiocres.

Un semblable expédient ne conduit jamais loin dans cette carrière. On ne saurait cacher longtemps, surtout au public clairvoyant de la capitale, un personnage si humiliant, quand

OU veut siii>Te la route de la prédication. Le danger de répéter le soir dans la même église le sermon qu'un autre y aura prêché le matin ; une multitude précoce, et dès lors suspecte, de sermons sur toutes sortes de sujets ; l'époque des premières stations qu'on a remplies; les peintures quelquefois surannées des mœurs et du monde; les diseussions qu'amène la critique de ces pièces d'emprunt dont on ue peut rendre compte ; l'impuissance bien avérée de rien changer, de rien ajouter à ces mêmes discours qu'un véritable auteur retoucherait sans cesse, et surtout d'en faire jamais aucun nouveau; le souvenir encore présent des orateurs sacrés qui ont eu quelque vogue, et dont les ouvrages n'ont jamais été imprimés; la notoriété des études et les découvertes de la rivalité; l'emploi du temps, très-jalousement épié; l'humiliation de se refuser à tout travail de circonstance et à toute épreuve inattendue; que dirai-je encore ? le langage habituel , ou ïesprit de tous les jours ; un compliment commandé par une occasion unique, une lettre, une conversation, et même le silence prudent auquel se voient réduits les usurpateurs de la vogue , sur les matières les plus communes de leurs discours, suffisent tôt ou tard pour donner la véritable mesure de tous ces pauvres prédicateurs qui , en montrant plus d'esprit qu'ils n'en ont reçu de la nature , et qu'ils ne peuvent en foundr dans la société , se flattent vainement de se faire un nom par des sermons qu'ils ont appris.

Cependant, malgré la possibilité réelle ou supposée d'un pareil inconvénient , qui n'en est même pas un pour l'enseignement de la religion , il faut toujours conserver l'ancienne méthode, et assujettir les prédicateurs à la loi d'apprendre par cœur tous les discours qu'ils prononcent dans les chaires chrétiennes. Si jamais les ministres de l'Évangile voulaient se contenter de lire leurs instructions en chaire, ils n'attireraient plus dans nos temples une si grande affluence d'auditeurs, et leur mission produirait beaucoup moins de fruit. Un débit de mémoire se rapproche quelquefois d'une inspiration soudaine, au lieu que la froide lecture d'un manuscrit

ne saurait jamais dominer une assemblée nombreuse avec autant d'empire.

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