LXXVIII. De l'Action oratoire
Lorsqu'un sermon est achevé, et même lorsqu'il est appris, il reste encore beaucoup à faire à un prédicateur pour le complément et le triomphe de son apostolat. Le succès de la composition dépend singulièrement de la manière de dire. Cette partie de l'art suffirait pour fournir seule la matière d'un grand ou\Tage. Les anciens regardaient l'action comme une portion très-importante de l'éloquence; et ils avaient porté la savante magie du débit à un degré de perfection dont nous n'avons probablement aucune idée , si nous en jugeons du moins par les étonnants effets qu'ils lui attribuent.
Cicéron appelle cet art de la déclamation une espèce d'éloquence du corps, qui se compose de la voix et des mouvements de lorateur, Est actio quasi quxdam corporis eloguentia, cmn constei motu et voce. L'abbé Dinouart en a fait le sujet d'un traité intitulé de f Éloquence du corps. Ce livre, assez peu connu, renferme des leçons élémentaires et commîmes sur l'attitude et les gestes, ou les mouvements des bras et des mains, qui sont une langue pantomime propre à parler aux yeux. Je ne me jetterai point dans Cftte théorie didactique , dont les résultats n'aboutissent presque jamais à des règles usuelles auxquelles on puisse astreindre l'exercice du ministère de la parole.
Les études les plus instractives en ce genre consistent à contracter de bonne heure l'habitude de bien lire à haute voix, surtout en société ( genre de mérite assez rare ) , d'abord des livres historiques qui n'ont besoin d'aucune déclamation, ensuite de bons ouvrages dans le genre épistolaire , qui se rapprochent beaucoup plus de la conversation, c'est-à-dire, du ton , de la variété et des inflexions naturelles , qu'on devrait, ce semble, retrouver sans le moindre effort, et reproduire le plus qu'il est possible , mais avec beaucoup plus de noblesse et d'éclat, quand on parle en public.
Cet exercice habituel apprend à bienlire les ouvrages de tout genre, quand on commence par les fables de La Fontaine, que je regarde comme Fouvrage le mieux assorti à ce dessein, parce qu'il réunit au plus haut degré les nuances les plus variées , pour avertir et pour diriger, à chaque ligne, le goût du lecteur par la simplicité et le naturel des récits, le mélange des tons, la rapidité des traits, la pompe de certaines descriptions, l'intérêt d'un dialogue coupé, vif et serré, qui s'élève quelquefois à la plus haute poésie et à la plus sublime éloquence. C'est après ces premiers essais qu'on peut lire à haute voix , avec autant de confiance que de proflt, les poètes et les orateurs , en se bornant à bien articuler ce qui ue doit être que parlé, en déclamant devant des juges éclairés et sévères, tantôt debout, tantôt assis, quelquefois même, comme le demandait sagement Rollin, pour s'assurer une contenance décente dans les exercices littéraires , en s'appuyant, quand on parle de mémoire , sur une chaise ou sur un bureau , qui deviennent une espèce de tribune aux harangues. C'est ainsi qu'il faut étudier la tactique du barreau et de la chaire, je dirai même de chaque chaire en particulier, en y essayant la portée de sa voi.x, et en y cherchant les points les plus sonores, pour se mettre d'avance en scène avec les auditeurs, sur lesquels on doit exercer la puissance de la parole.
Toute autre méthode pour apprendre à déclamer un discours ne serait guère que l'art mécanique et froid de copier servilement un maître , et de dénaturer son propre talent , sans acquérir celui qu'on chercherait à imiter. Les bons modèles et l'exercice sont plus instructifs en ce genre que les leçons et les livres.
Si nous voulons imiter la nature , qui doit être toujours le type et la règle de l'art, nous verrons qu'on se recueille au lieu de s'agiter en parlant, quand on expose ses raisons, pour les faire écouter; et si nous savons observer la société, il nous sera facile de nous convaincre qu'on y gesticule encore moins qu'on n'y déclame. IXous en concluons que tout ce qui n'est qu'exposition, preuve ou récit, ne comporte aucune décla-
niation, et que la multiplicité des gestes n'est jamais noble.
Tout ce qui est de pur raisonnement dans un discours doit donc être dit avec dignité et simplicité. jMais les mouvements de l'ame veulent être accentués par les inflexions variées d'une voix tantôt élevée, tantôt adoucie , tantôt lente , tantôt précipitée, qui marquent la nuance des sentiments qu'on veut exprimer ou exciter. L'art de la musique se borne à cette seule et savante variété de sept notes dont le retour répété sans cesse , et toujours nouveau , paraît être ce que la nature offre de plus merveilleux dans l'emploi diversifié d'une quantité si restreinte d'éléments primitifs, après toutefois les combinaisons infinies d'un premier idiome donné à l'homme par son Créateur, et formé de si peu de lettres de l'alphabet , avec lesquelles l'esprit humain , réduit à ce petit nombre de sons, qu'il a saisis dans l'organe de la voix, a su créer ensuite toutes les langues et composer tous les livres. Ce même art de varier les inflexions de la voix est aussi le grand secret de la déclamation oratoire : c'est cette continuité ou cette diversité d'accents, de mesures, de tons et demi-tons, qui soutiennent et font ressortir les mouvements, les figures et les couleurs du discours. Delille possédait au plus haut degré le talent enchanteur de ralentir ou d'accélérer son débit , quand il récitait ses vers : c'était son grand secret pour faire ressortir l'harmonie , la richesse et tout le charme de son style avec une magie qui lui était propre, et qui enlevait les applaudissements universels.
Je défendrais cependant, avec la plus juste sévérité, aux jeunes orateurs de regarder jamais ni le théâtre comme une bonne école de gestes , ni les acteurs comme les vrais modèles de la déclamation oratoire. L'optique de la scène et les contrastes du dialogue exigent ou du moins comportent une charge, ujie familiarité, une exaltation et des mouvements que le monologue et l'espace de la tribune sacrée ne sauraient admettre. La différence d'action et de genre est ici très-marquée. Rien n'est donc de plus mauvais goût, et plus contraire au ton de la chaire, qu'une manière théâtrale. On en est
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averti sur-le-champ quand on a le sentiment et l'habitude du saint ministère ; et ce n'est jamais à l'avantage dudéclamateur gui s'abaisse à ces indécentes imitations.
Je me souviens d'avoir entendu Le Kain lire d'une manière déplorable l'oraison funèbre du grand Gondé, en présence d'une société choisie, qui s'était promis un très-grand plaisir de son premier essai en ce genre. Tl déflgurait totalement Bossuet, dont les morceaux les plus sublimes, exagérés avec emphase, étonnaient plus qu'ils ne plaisaient dans sa bouche. Le Kain s'en aperçut bientôt, et il ne tarda point à comprendre que l'action oratoire d'un prédicateur devait être moins turbulente , sans être moins animée, que la déclamation dramatique. Il voulut qu'un homme du métier hit devant lui quelques pages de ce chef-d'œuvre, qu'il était si loin de faire valoir ; et , reprenant ensuite la lecture mieux raisonnée du même discours , il y fit entrevoir quelques lueurs de son talent. La vérité ne me permet de le louer qu'avec cette mesure. Malgré la prévention très-favorable avec laquelle on l'écoutait , il parut à une distance infinie de l'enthousiasme qu'il inspirait dans ses rôles; et il reconnut qu'un orateur ne devait pas, ûit-'û , joue?' comme un comédien.
Vous éviterez la monotonie du débit, qui est le grand écueil du monologue, envous tenant souvent debout, quand vous avez besoin de soutenir votre voix dans la même plénitude, en vous asseyant lorsque vous désirez qu'elle baisse , et en changeant d'attitude toutes les fois que vous voudrez en varier les intonations ou la modulation. Le ton de cet organe, qui dépend , dans chaque période, de la gravité ou de l'éclat qu'on lui donne au commencement de la phrase, a une haison intime avec toute l'habitude du corps. Or, il n'existe plus de déclamation oratoire sans cette diversité d'inflexions , qu'il faut donc pouvoir nuancer à volonté, en les assortissant à la manière de se dessiner en chaire. Les cloches, dont le timbre est si agréable, et l'uniformité si monotone, n'ont aucune harmonie , précisément parce qu'elles n'ont aucune variété, à moins que les sons n'en soient assez progressivement gradués
pour que la série des notes permette d'en concerter les accords dans toute l'étendue de l'échelle diatonique.
L'attitude du prédicateur, qui est par conséquent une partie très-importante de son action en public, dépend surtout en chaire de la position de ses pieds. Les anciens avaient analysé le vrai beau dans ses moindres nuances ; ils savaient combien cet art , si indifférent en apparence , d'affermir les bases et d'assurer les balancements de son corps , influe sur toute la contenance d'un homme qui parle en public. Relativement aux pieds , dit Quintilien , il y a deux choses à observer, la pose et la marche. In pedibus obsercantw status et incessus; lib. II, cap. m. En effet, sanscetteprécautionde bien poser ses pieds un orateur ne peut plus avoir ni assurance, ni aplomb, ni noblesse, ni maintien, ni grâce, ni fermeté, dans sa manière de se mettre en scène avec son auditoire, devant lequel la posture qu'il prend doit être naturelle et libre, mais sans abandon et sans famih'arité, composée et grave , et néanmoins sans apprêt comme sans gêne. Les jeunes prédicateurs sont loin de soupçonner que les pieds concourent presque autant que les mains à cet ensemble du geste , qui ne constitue point, inais qui relève singulièrement l'action oratoire; et que toute la souplesse du corps dépend de cette position, qui en détermine l'attitude et en règle la mobilité.
Quand vous aurez ainsi assuré le port noble qui se prête le mieux à la liberté de vos mouvements, choisissez et saisissez les intonations les plus propres à l'effet que vous voulez produire. Ne dirigez jamais votre voix vers un espace vide où elle irait se perdre; mais par la direction des sons que produit votre bouche, donnez-lui pour points de répercussion une enceinte plus resserrée, des murs pleins, des piliers, des colonnes , des cintres , des corps sonores , qui la fassent retentir dans tout l'auditoire. Parlez habituellemeut devant vous , sans vous tourner et même sans vous pencher à droite ou à gauche. Votre organe ne peut .s'étendreque dans une sphère dont vous êtes le centre. Si vous vous dirigez trop vers un coté , on ne vous entend plus de l'autre, au lieu qu'en vous orientant vers
le point central de votre assemblée , vous répandez également les rayons de votre voix dans tout le cercle qui vous environne. L'exercice de la chaire révèle peu à peu tous ces secrets secondaires de lart aux observations d'un orateur prévoyant , qui doit étudier sous tous ses rapports le local de chaque église où il veut remplir le ministère évaugéliqne.
Articulez nettement vos paroles, soyez même attentif à les relever par une plénitude ascendante de ton aux finales de chaque période; ponctuez, et, toutes les fois que l'exactitude ou l'usage l'exige, orthographiez, en quelque sorte, le langage ; faites vibrer à l'oreille toutes les consonnes qui doivent frapper les voyelles; appuyez sensiblement sur la chute de vos phrases , sans la moindre affectation , mais en même temps sans vous permettre ces aspirations gutturales dont les vagues désinences ne forment qu'un bruit «ourd et confus, sans descendre à ce demi-ton prolongé et inarticulé qui , eu laissant tomber les syllabes , engloutit les mots, et surtout sans aucune des prononciations négligées ou avortées de la société, rsecraignezjamais qu'une articulation pleine et exacte, pourvu qu'elle ne blesse aucune règle de la prosodie, vous donne un mauvais accent de province, que les grands acteurs prennent pourtant quelquefois , à leur insu , dans des situations trèsanimées , parce qu'il est alors le véritable accent de la nature des passions et de l'éloquence. Tenez-vous le plus souvent debout et toujours droit , sans roideur, en évitant également le double excès de lever ou d'incliner immodérément la tête, qui n'a plus de grâce quand elle est trop haute ni de noblesse quand elle est trop baissée.
On ne saurait en chaire s'interdire avec assez de rigueur toute continuité de cris pénibles et prolongés. On devient bruyant, parce qu'on n'ose pas se fier à un débit calme sans craindre de devenir ennuyeux et plat. Tout ce vain bruit ne fait jamais paraître un discours meilleur. Loin de vous livrer aveuglément à ces fatigantes vociférations , distinguez le ton grave, le ton moyen et le ton aigu de votre organe ; si vous ne savez pa^ les choisir et les employer alternativement à vo-
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lonté, l'art de la déclamation n'existe pas pour vous. C'est le milieu de votre voix que vous devez prendre habituellement, afin qu'elle puisse monter sans devenir criarde, et baisser sans être sourde. Les cris multipliés ne servent qu'à se détruire l'un l'autre, et à distraire l'auditoire ou à l'excéder. Voulez-vous être bien écouté d'une nombreuse assemblée, diminuez donc le volume de votre voix au lieu de l'enfler. C'est ainsi que l'on fixe l'attention. 11 ne faut pas sans doute qu'il en coûte une contention habituelle d'oreille pour démêler vos paroles ; mais il importe qu'on seute le besoin d'une certaine application d'esprit , commandée par l'intérêt progressif des idées, pour suivre sans relâche le lil de votre discours, et que sans gêne comme sans effort on craigne la moindre distraction qui en ferait perdre l'enchaînement et l'ensemble.
Un cri perçant, dans la bouche d'un orateur, peut cependant ajouter quelquefois une grande énergie à un trait ou à un mot remarquable , dans un morceau de sentiment et dans une tirade véhémente. Ce n'est donc point cet accent pathétique d'une àme profondément émue que je prétends interdire aux ministres de la parole; c'est uniquement l'abus, c'est-àdire la fréquence , la réunion et surtout la répétition de ces détonations brusques et discordantes, qu'on doit éviter en chaire , parce que tous ces éclats de voix diminuent l'effet d'un tableau éloquent, au lieu d'en augmenter la puissance.
J'avoue hautement qu'on peut citer, dans l'histoire de la chaire , de grands exemples qui semblent recommander ces cris aigus et déchirants au triomphe de l'action oratoire : il ne s'agit que de les placer à propos, de ne pas trop les étendre, et de ne les prodiguer jamais. Bossuet, dont l'autorité est législative dans tous les domaines de l'éloquence , avait saisi la véritable mesure de la perfection dans sa manière de dire , où le naturel faisait disparaître l'art. L'abbé de Choisy , qui l'avait très-souvent entendu prêcher, rend un hommage bien mérité au nouvel empire qu'empruntait souvent son génie des élans de son organe. Voici le témoignage traditionnel qu'il nous eu a transmis, au milieu de l'élose de ce grand homme ,
prononcé en présence de l'Académie française, et qu'on trouve dans le recueil des discours publiés , en 1704 , par cette compagnie. « Son action dans la chaire de vérité, dit-il, était si « naturelle , ses tons si perçants et en même temps si justes, « ses peintures si vives, que, tantôt majestueux et tranquille « comme un grand fleuve, il nous conduisait d'une manière « douce et presque insensible à la connaissance de la vérité; « et tantôt rapide, impétueux comme un torrent, il forçait les « esprits, entraînait les cœurs, et ne vous permettait que le « silence et l'admiration. »
Les orateurs les plus populaires, tels que Bridaine et le père Beauregard , avaient reçu de la nature, comme Bossuet, un-très bel organe. Kous les avons vus s'en prévaloir de nos jours, et même jusqu'à l'excès, si j'ose le dire, pour relever, par des cris aigus et retentissants, le remplissage de lieux communs, dans le débit de leurs sermons. La première explosion de ces inflexions inattendues excitait une vive émotion dans l'auditoire; mais, il faut l'avouer, la suite et l'accroissement de ces éclats forcés et monotones , loin de soutenir cette impression de terreur, dégénéraient quelquefois en glapissements aigres et discords , et ne faisaient plus éprouver aux auditeurs qu'une sensation pénible et une fatigue importune.
Je veux, dit Quintilieu, que la parole soit coulante sans être précipitée, et qu'elle soit toujours réglée sans être jamais lente. Promptum sit os non prxceps, moderatum non lentum. Cet habile maître voulait prémunir également ses disciples contre les pertes inévitables qu'occasionne un débit trop rapide , et contre le dégoût d'une prononciation sans cesse interrompue par le besoin de reprendre haleine : il connaissait aussi l'artiUce si commun de ces inflexions astucieuses et de ces repos brusques , qu'on appelle au théâtre Vart de battre la caisse. On éloigne ainsi de soi l'attention de l'auditeur en voulant ravir son admiration , quand on s'expose à la double honte de prétendre la forcer, et de ne pouvoir pas l'obtenir. Or, ce mécompte se renouvelle souvent quand on fait succéder un repos absolu aux transports les plus véhéments. C'est
l'expédient ordinaire de ces orateurs qu'on voit , seion l'observation de Quintilien , s'arrêter tout à coup , et aiexidier des applaudissements par leur silence. Sistere subito , et laudem silentio poscere {De but. Orat. lib. II, cap. m). « Tous ces « déclamateurs, ajoute plus loin Quintilien, cherchent parleur « manière de débitera se faire une réputation d'orateur éner « gique. Us crient à tout propos , ils mugissent continuelle- « ment, en parlant toujours, comme ils disent eux-mêmes , « avec une main en l'air ; ils tournent de tous côtés, haletant, « s'agitant, gesticulant, secouant la tête comme des furieux. « On les voit bientôt battre sans cesse des mains, frapper du « pied, se meurtrir la cuisse, la poitrine, le front : voilà ce « qui produit un effet merveilleux sur le menu peuple ; mais « ce qu'ils appellent de la véhémence n'est autre chose que a de l'emportement ' . »
Si, sans aspirer aux triomphes éclatants et rares d'une action oratoire qu'on puisse citer comme un modèle , vos facultés vous restreignent au seul espoir d'apprendre à éviter les défauts les plus ordinaires dans la déclamation, voici les moyens que l'art peut indiquer pour obtenir un succès si modeste. S'exciter à une confiance encourageante, en augurant favorablement du succès de son discours, et en se disant à soi-même, au moment où l'on va le prononcer, qu'on peut se flatter d'intéresser l'auditoire, quelque éclairé qu'on le suppose, parce qu'aucun des assistants n'a la matière que l'orateur va traiter aussi présente que lui à sa pensée; se pénétrer profondément de son sujet, et se reporter à l'instant de la composition pour retrouver et reproduire, dans l'esprit des auditeurs, la première impression que firent vos idées et vos sentiments sur votre âme; distribuer avec une sage économie, dans toutes
' t Veram hi pronuntiatione quoqiie famam dicendi fortius quserunt. Nam et clamant ubique , et omnia levala , ut ipsi vocant , manu emugiunt, multo discursu, anlielitii, jactatione furentes. Jam collidere m.inus. terra; pedeni intulere, fenmr, peclus, frontem caedere, mire ad pnllatum circulum facit... At iili banc vim appellant quae est potius violentia. » Lib. IF, cap. xn.
les parties du discours, la chaleur dont on est aniiné, de peur de tomber dans la langueur eu épuisant ses forces ; parler avec une religieuse autorité, mais sans aucune teinte d'orgueil, pour captiver à la fois l'attention et la bienveillance de l'auditoire ; éviter toute emphase, et l'astuce trop sensible de glisser rapidement sur un morceau faible, pour appuyer avec prétention sur les traits qu'on croit plus heureux; s'interdire absolument la déclamation d'un acteur, et craindre d'introduire dans la chaire la pantomime théâtrale , qui n'y réussira jamais ■, être bien convaincu qu'on s'expose à ne plus produire aucun effet quand on veut tout faire valoir ; éviter la multiplicité des gestes, et ne jamais se permettre surtout celui du mot , dans le mouvement général de la période ; se préservei Je toute agitation, et ne jamais frapper la chaire ni des pieds ni des mains; varier ses inflexions, à chaque figure, et ses intonations à chaque paragraphe; imiter le plus qu'il est possible les accents simples et passionnés de la nature , dans l'action comme dans la composition elle-même; mêler enfin, dans le courant du débit , toutes les fois qu'un trait oratoire l'exige, des repos ou des silences, toujours frappants quand ils sont rares et bien placés : tels sont les innocents artificec qu'un orateur chrétien peut faire contribuer, sans inconvenance , aux saints triomphes de son ministère.
Les stations d'un grand orateur m'ont toujours paru la meilleure école de déclamation que l'on puisse fréquenter. On n'oubliera jamais l'effet prodigieux que produisait l'action imposante et auguste de Bossuet. Rien n'y annonçait l'apprêt ; il était simple et sublime. « La noblesse, le port majestueux " de tout son extérieur, ajoutaient encore un nouveau poids à « ses paroles ; cet air de modestie et de candeur qu'on voyait « répandu sur sa personne , prévenait d'avance en sa faveur ; ■< le ton de sa voix douce , flexible, sonore, mais grave, ferme '<■ et mâle; ses mouvements produits sans effort et sans affec- •< tation, tout en un mot parlait dans Bossuet, tout était « animé, grand, persuasif; et Ton ne savait ce qu'on devait « le plus admirer en lui . la vie exemplaire , l'éloquence, les
« choses ou la manière de les présenter '. « Il se permettait peu de gestes, quoiqu'il fût très-animé; et l'on voyait sur tous les traits de sa belle et majestueuse flgure cet air persuadé, cette vive émotion d'un orateur qui , pour me servir d'une heureuse expression des anciens, portait la république dans son cœur.
L'action de Bourdaloue était aussi très-dominante et trèsnoble. Il avait une voix pleine et touchante et toute la dignité d'un prophète. Sa mémoire le préoccupait et l'inquiétait si habituellement , que , pour éviter toute distraction dans son débit , il s'imposait la loi d'avoir sans cesse les yeux fermés : c'est ainsi que tous ses portraits nous le représentent. Il devait peut-être en partie à cette habitude de ne se permettre aucun regard en présence de son auditoire , ce beau port de tête qui accompagneordinairementune vue courte. Cependant, malgré cette précaution , il affligeait encore quelquefois son auditoire par la triste nécessité de recourir à son cahier, qu'il plaçait toujours humblement à côté de lui sur le siège de la chaire.
Massillon plaisait infiniment par sa manière de dire : il était moins rapide et moins pressant que Bourdaloue, mais ordinairement il avait plus de charme et d'onction. Il parlait avec beaucoup d'autorité , et il se tenait presque toujours debout. Son port, quoiqu'il fût d'une taille médiocre, était surtout remarquable par son recueillement et par sa noblesse. On croyait voir et entendre saint Ambroise : il avait ses mains souvent jointes, d'autres fois il les croisait quelques instants sur son front avec un merveilleux effet ; et avec ses yeux d'aigle il faisait de son regard le plus beau de ses gestes, qui étaient aussi augustes que rares. Et pourquoi donc les eùt-il multipliés ? Une lecture oratoire n'en exige presque point pour assurer à l'éloquence tout son effet, quand on sait varier ses intonations , que Cicéron appelle , avec tant d'esprit, les différentes couleurs de la parole. La voix de Massillon était moelleuse et sonore , elle allait droit au cœur : quand il la renforçait elle devenait effrayante et lugubre. On disait que
* Préface des Sermons de Bosstict.
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dans certains moments elle était pleine de larmes, parce qu'elle faisait entendre l'accent le plus pathétique de la pitié , de la douleur, du reproche plaintif, et que ses soupirs prolongés allaient remuer jusqu'au fond des cœurs et des consciences.
L'abhé Poulie et le père Renaud, ancien oratorien, ont réuni , de nos jours, à leurs autres talents une très-intéressante et souvent très-belle manière de dire, quoique l'action, naturellement maniérée , du premier ne fût pas exempte d'affectation ; aucun prédicateur du dernier siècle n'a pu les égaler en ce genre. Le père Renaud était si convaincu du prestige que sa voix veloutée et la magie de son débit ajoutaient à sa composition, que, malgré tous ses succès, il n'a jamais osé publier un seul de ses sermons, pas même son panégmque de saint Louis, prononcé devant l'Académie française. Quand on le pressait, dans sa vieillesse, de les faire imprimer : Très-volontiers, répondait-il, pourvu qu'on imprime en même temps le prédicateur.
Si un jeune orateur craignait sagement de s'exposer à perdre l'inappréciable avantage d'une action naturelle, en recherchant Tart de la déclamation avant de s'être rendu maître de son débit par l'exercice et la sûreté de sa mémoire, je lui conseillerais de ne hasarder d'abord presque aucun geste, d'appuyer ses mains sur le bord de la chaire, de les soulever de temps en temps, durant toute l'étendue d'une période oratoire, de les soutenir l'une et l'autre presqu'à la hauteur de sa poitrine dans une direction horizontale , et de les balancer trèslentement dans les morceaux les plus animés de ses discours. Rien n'est moins périlleux et plus noble que ce maintien grave sans agitation. Onne doit se permettre des gestes que lorsqu'on est bien assuré de ne pas trop les multiplier : c'est un écueil que les débutants ne sauraient éviter avec assez de soin.
Je conseillerais encore, comme une excellente méthode, le soin de retoucher un sermon chaque fois qu'on le prêche, quand on vient de le composer. La chaire, qui devient une école d'éloquence très-instructive et très-sûre, en fait aussitôt ressortir les beautés et les défauts; et, pourvu que l'on sache
observer l'impression du discours sur l'auditoire , il est aisé à l'orateur de remarquer les morceaux faibles ou languissants , trop peu développés ou trop prolixes, qui réclament un nouveau travail. Qu'il se juge donc lui-même en descendant de la tribune sacrée , moins encore sur la foi d'un censeur, même de très-bon goût, que sur ses propres observations, beaucoup plus lumineuses à cette bauteur, et dont le souvenir doit lui retracer tous les jugements muets en apparence, mais non équivoques , du public. C'est en prêchant cinq ou six fois un discours, et en le corrigeant immédiatement, qu'on en juge trèsbien l'effet et l'ensemble , qu'on en fortiûe les mouvements , qu'on en élague les longueurs, qu'on en multiplie et perfectionne les beautés. Tout ce qui a laissé l'auditoire distrait , inattentif, et l'a séparé de l'orateur, doit être réformé sans ménagement et sans regret : au contraire, tout ce qui a été écouté avec un profond silence est encore plus consacré que les morceaux les plus sensiblement applaudis. Ce n'est donc qu'en chaire qu'on apprend à bien apprécier un sermon, et à y mettre la dernière main.
LXXIX. Des dégoûts que doivent surmonter les orateurs chrétiens.
Ces corrections multipliées coûtent, j'en conviens , un travail d'autant plus pénible aux prédicateurs, qu'indépendamment des épines de la révision, elles décuplent ensuite pour eux les frais de la mémoire, ainsi flottante entre tout ce qu'elle doit apprendre, oublier ou retenir dans le même discours. Cependant, ce qu'il y a de plus triste et de plus effrayant dans notre ministère, ce n'est ni la fatigue qu'exige la composition ni la rebutante nécessité d'en savoir par cœur toutes les variantes ; c'est le découragement qui augmente à mesure que l'on vieillit dans ses fonctions; c'est l'ennui de répéter toujours des sermons qu'on ne dit presque plus sans répugnance; c'est la certitude de découvrir sans cesse de nouvelles corrections à faire dans ses ouvrages les plus travaillés, sans pouvoir toujours se satisfaire soi-même, et de rester ainsi , je ne dirai pas seulement fort en deçà de la perfection , mais encore
au-dessous du sentiment qu'on a de son propre talent ; c'est Tirréligion dominante de nos jours, où nous pouvons gémir, avec bien plus de raison que Bourdaloue, de ce que l'incrédulité est devenue la véritable hérésie de notre temps ^^ c'est surtout Tindifférence générale de notre siècle pour la religion, indifférence de laquelle il résulte qu'on assiste à une instruction chrétienne, comme à un spectacle profane ; qu'on veut réduire notre zélé à sacrifier , et les vérités les plus importantes , et l'éloquence la plus impétueuse , à je ne sais quels sujets frivoles, ou à quelques fleurs de rhétorique; enfin qu'il semble que nous devions nous dégrader également, et comme apôtres et comme orateurs, pour plaire à la multitude.
Ces dégoûts sont amers sans doute : il faut cependant les surmonter. Quand même nous ne parviendrions , dans cette pénible carrière, qu'à procurer du soulagement à une seule famille abandonnée, à ramener un seul homme pervers dans les sentiers de la vertu, à éteindre la fureur de la vengeance dans les profondeurs d'un cœur ulcéré, à préserver un seul malheureux du désespoir, à épargner enfin un seul crime à la terre, que faudrait-il de plus pour ranimer notre ardeur ? Quelle àme honnête et chrétienoe ne serait enflammée par une si encourageante perspective? Nous aurions rempli notre vocation, en nous rendant utiles à nos semblables. Nous serions dédommagés de toutes nos fatigues et de tous nos sacrifices par leurs progrès dans le bien, autant que par la certitude de leur bonheur, qui serait notre ouvrage. Le doux souvenir des travaux de notre jeunesse viendrait récréer un jour la solitude de nos vieux ans ; et quand la mort s'avancerait ensuite pour fermer nos paupières , nous pourrions dire avec confiance au juge suprême dont nous aurions publié les lois : « Grand Dieu ! j'ai semé ta parole sainte sur un champ sté- « rile, où la rosée du ciel est venue lui prodiguer les plus « heureux accroissements. Tu m'avais donné tes enfants à « instruire : je te bénis de m'avoir choisi pour les rendre « meilleurs. Souviens-toi de toutes les grâces que tu as ré-
' Sermon sur la prédeslinatiori, deuxième volume du Carême.
;' pandues sur ton peuple par le canal de mon ministère. Les « larmes que j'ai essuyées ou que j'ai fait couler en ton noni « sollicitent en ce moment grâce à ton tribunal pour celui « qui en te prêtant sa voix y mêla si souvent les siennes pro- « près. Heureusement pour le genre humain, ce tribunal si « redoutable est une croix, c'est-a-dire une source inépuisable « de charité, un autel d'expiation, un trône d'amour, un signe « sacré de salut, un trésor public d'espérances. O mon Dieu ! « ô mou père ! j'ai été l'organe et l'instrument de ta clémence : « ne me réduis donc pas moi-même à ta seule justice, et n'é- « coûte plus en me jugeant que ton infinie miséricorde. »
Une vie entière consacrée au ministère de la parole doit répandre en effet sur les derniers jours les plus douces consolations. Cette carrière laborieuse, que Massillon avait parcourue avec tant de gloire, se retraçait sans doute à sa pensée, avec tous les travaux et tous les mérites dont elle était remplie, quand il disait , avec autant de vérité que d'éloquence, vers la fin de son sermon sur la parole de Dieu : « S'il était « permis de nous recommander ici nous-mêmc, comme le « disait autrefois l'apôtre à des hommes ingrats, plus attentifs >< à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage, « que touchés des fatigues et des périls innombrables qu'il « venait d'essuyer pour leur annoncer l'Évangile et les con- « vertir à la foi; s'il nous était permis d'en parler, nous « dirions : INIes frères, nous soutenons pour vous tout le « poids d'un ministère pénible; nos soins, nos veilles, nos « prières, les travaux infinis qui nous conduisent à ces chaires « chrétiennes, n'ont point d'autre objet que votre salut. Eh ! « ne méritons-nous pas , du moins , que vous respectiez nos « peines.^ Le zèle qui souffre tout pour assurer votre salut « peut-il devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos cen- <- sures? Demandez à Dieu, à la bonne heure, pour la gloire « de son Église et pour l'honneur de son Évangile, qu'il sus- « cite à son peuple des ouvriers puissants en paroles, de ces « hommes que la seule onction de l'esprit de Dieu rend élo- « quents, et qui annoncent la religion d'une manière digne
« de son élévation et de sa sainteté! Mais quand nous y man- « quons, que votre foi supplée à nos discours ; que votre piété « rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre » bouche; et par vos dégoûts injustes n'obligez pas les mi- « nistres de l'Évangile à recourir, pour vous plaire, aux vains « artifices d'une éloquence humaine, à briller plutôt qu'à ins- « tru ire, et à descendre chez les Philistins, comme autrefois « les Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés à cul- « tiver la terre ; je veux dire, à chercher dans les sciences pro- « fanes, ou dans le langage d'un monde ennemi , des orne- <■ ments étrangers pour embellir la simplicité de l'Évangile, et « donner aux instruments et aux talents destinés à faire croî- « tre et fructifier la semence sainte un brillant et une subti- « lité qui émousseraient sa force et sa vertu, en mettant un '< faux éclat à la place du zèle et de la vérité. Descendebat « ergo omnis Israël ad PhiUstiim, utexacueretunusquisque «■ vomerem suwn et ligonem. » I. Reg. cap. xiii, vers. 20.
Mais à qui » iens-je donc appliquer dans ce moment ces réflexions de l'un des plus illustres prédicateurs de la France? Où sont aujourd'hui les successeurs de ces grands hommes et les disciples destinés à exercer dans leur patrie le ministère de la parole , qu'ils ont rendu si difficile ? Kos chaires sont presque partout muettes ; la plupart de nos maisons d'éducation ecclésiastique sont encore désertes. La génération qui perpétuait, au moins en partie, les triomphes de l'éloquence sacrée va s'engloutir tout entière sous nos yeux dans la nuit du tombeau. Les grandes études et la concurrence , qui soutenaient une si utile émulation dans cette carrière, viennent h peine de se ranimer ; et tout nous fait craindre que l'Église de France ne puisse de longtemps remonter à cette éclatante renommée où des orateurs, sans rivaux comme sans modèles, avaient su l'élever, en signalant la tribune évangélique parmi les plus magnifiques monuments de notre gloire littéraire.
Note I, page 41.
Je me souviens que lorsque je décernai pour la première fois cet honmiage de la préséance du génie à notre grand Bossuet , La Harpe ne fut point de mon avis , et combattit mon opinion avec beaucoup de vivacité dans nos sociétés littéraires. A cette époque il n'avait encore lu que les oraisons funèbres, et Y liisloire universelle : création unique de l'esprit humain , étrangement méconnue par Voltaire , qui a critiqué la grande et sublime conception par laquelle tous les événements sont dirigés d'en haut vers l'établissement de la religion , c'est-à-dire précisément ce qu'il y a de plus admirable et de plus merveilleux dans cet ouvrage. La Harpe, de venu depuis un si célèbre critique , voulut opposer alors à Bossuet Platon , Aristote , Démosthène, Cicëron , Tacite , Leibnitz, Pascal, nos autres écrivav>is du dix-septième siècle , et principalement l'universalité supposée de l'esprit de Voltaire , qu'il exaltait par-dessus tout. La discussion de tous ces objets de comparaison fut tellement favorable à l'évêque de Meaux , qu'elle réduisit mon adversaire au silence. Je dois ajouter à ce récit , que plus de vingt ans après notre dispute il a rendu , de son propre mouvement, la même justice que moi au génie transcendant de Bossuet, en motivant son opinion sur une partie des raisons que je lui avais opposées. A'oici comment il s'exprime, en paraissant supposer, je ne sais pourquoi, qu'il fait un acte de courage littéraire lorsqu'il s'honore lui-même par un si beau tribut de justice, dans le treizième volume de son Cours de Littérature : « Un homme, si j'ose « dire ce que j'en pense, me paraît avoir été plus magnifiquement « partagé que personne, puisque seul il s'est élevé au plus haut « degré dans ce qui est de la science et ce qui est du génie : c'est « Bossuet. H n'a point d'égal dans la partie de l'éloquence, dans « celle de l'oraison funèbre, dans celle de l'histoire, dans celle des « affectiQus religieuses ' , dans celle de la controverse ^ ; et en même
' Voyez ses Méditations sur l'Évangile. ' Voyez l'Histoire des Fariations.
« temps personne n"a été plus loin dans une science immense, qui H en renferme une foule d'autres, celle de la religion. C'est . ce me « semble, l'homme qui fait le plus d'honneur à la France et à l'É- « glise des derniers siècles. »
Je ne comprends pas bien ce qu'a voulu dire La Harpe par la réserve de ces trois derniers mots. Aucun des Pères de l'Église ne peut être comparé à Bossuet sous le rapport de l'éloquence. Saint Jean Chrysostome , et bien plus encore saint Augustin , ont été trè,s-certainement des hommes du plus grand talent; mais le mauvais goût du siècle dans lequel ils ont vécu aurait suffi pour les placer à une extrême distance de Bossuet , quand même ils auraient été , ce que je suis loin de croire, aussi magnifiquement partagés que lui par le ciel dans la distribution des dons du génie. Ce sont , à mon avis , les Pères de l'Église que La Bruyère flatte , et non pas Bossuet, en disant de lui : Parlons d'avance le langage de la postérité : un Père de l'Église .' Cet hommage est assurément trèsiionorable et très-beau pour un évêque vivant qui le recevait en persomie, au milieu d'une séance publique de l'Académie française. Mais il me semble que depuis la mort de ce grand homme, en mettant à parc l'incomparable autorité que doiment le titre authentique et sacré de Père de l'Église et le droit d'être ainsi compté parmi les anneaux dont se forme la chaîne de la tradition ; en ne considérant que sous des rapports purement littéraires l'érudition, la dialectique et l'éloquence des écrivains ecclésiastiques; enfin , en n'admettant dans l'échelle graduée de son admiration , pour fixer les rangs parmi les hommes les plus célèbres, aucune autre règle d'appréciation que la mesure de leurs talents individuels : il me semble, dis-je, qu'on pourrait, en jugeant ainsi Bossuet, l'appeler, avec autant de confiance que de vérité . le premier des Pères de l'Église.
A la suite de l'opinion de La Harpe en faveur de Bossuet , qu'il regardait comme l'écrivain qui honore le plus la France, je me plais à citer de lui un autre passage , où il a montré qu'il sentait toute la sublimité d'un si giand talent. « Qu'un homme de goût, « dit-il , le relise , qu'il le médite : il en sera terrassé d'admiration. « Je ne saurais exprimer autrement la mienne pour Bossuet. Dans « ses écrits on ne trouve jamais la moindre apparence d'effort ni « d'apprêt , rien qui vous fasse songer à l'auteur. Il vous échappe « entièrement , et ne vous attache qu'à ce qu'il dit. C'est là sur- « tout, on ne saurait trop le répéter, la différence essentielle du
« grand talent et de la médiocrité, du bon goût et du mauvais. Si « votre imagination vous commande , vous me commandez ; et dans « ce cas, je ne verrai rien dans vous qui démente cette impression. <i Je ne vous verrai rien chercher, rien affecter, rien contourner. Sui- « vez de l'œil l'aigle au plus haut des airs, traversant toute léten- « due de Ihorizon ; il vole, et ses ailes semblent immobiles : on croi- « rait que les airs le portent; c'est l'emblème de l'orateur et du '<■ poète dans le genre sublime, c'est celui de Bossuet. » Cette dernière image est une très-belle imitation du style de Bossuet lui-même, et par là même la plus vraie et la plus heureuse manière de le louer.
Note II, page G1.
Marmontel s'est toujours souvenu avec des transports d'enthousiasme d'avoir entendu dans sa première jeunesse ce grand orateur du peuple. Les plus brillants succès de collège venaient de signaler son talent naissant en rhétorique à Toulouse , quand il suivit, durant toute une mission de Bridaine , ce nouveau cours d'éloquence dans l'église cathédrale de Clermont. jMassillon assistait f.rès-assidùment aux exercices spirituels du missionnaire, dont il ne cessait d'exalter et d'envier l'empire sur l'esprit , ou plutôt sur la conscience de ses innombrables auditeurs, qu'il faisait fondre en larmes. Jl aurait effacé tous les prédicateurs , disait l'évèque de Clermont dans sa société la plus intime , si une heureuse culture eût perfectionné de si beaux dons naturels. C'est une mine d'or, ajoutait-il ; mais ce saint homme , qui ne l'exploite pas pour luimême, ne songe point à séparer le inétal du sable.
Le jeune Marmontel avait été tellement frappé du pouvoir de l'éloquence dans la bouche et l'action de Bridaine , qu'après plus d'un demi-siècle d'études et de comparaisons instructives , son admiration , toujours fidèle à cette première jouissance d'un grand succès oratoire , ne croit pouvoir célébrer dignement les triomphes de Bridaine qu'en les assimilant aux prodiges qui signalaient dans l'antiquité la toute-puissance des plus beaux poèmes lyriques , an milieu des fêtes que leur consacrait le peuple le plus spirituel et le plus sensible de l'univers. « En voyant en chaire , dit-il , le mis- « sionnaire Bridaine , les yeu k enflammés ou remplis de larmes, le « front ruisselant de sueur, faisant retentir les voûtes d'un temple « des sons de sa voix déchirante, et unissant à la chaleur du sen- • timent le plus exalté la véhémence de l'action la plus éloquente
442 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE DE LA CHAlRt:.
1 et la pliis Traie , je l'ai supposé quelquefois transfonné en poète, « et fortifiant par les accents dune harmonie pathétique les sentiments ou les images dont il frappait l'âme des peuples ; et j'ai << dit : Tel devait être Épiménide au milieu d'Athènes, Therpandre • ou TjTtée au milieu de Lacédémone, Alcée au milieu de Lesbos '. » Après lui avoir rendu cet hommage en prose, le même écrivain nous présente ainsi en vers et en action le tableau de l'éloquence de Bridaine dans la chaire, où il avait été souvent témoin de son ascendant sur la multitude, qu'il électrisait du même feu dont il était embrasé.
Toutefois , rendons gl(jire à la simple nature.
Dans nos jardins l'arbuste a besoin de culture;
Le chêne inculte régne au milieu des forêts.
Le génie éloquent le sera sans apprêts.
.le l'ai vu : cet exemple a frappé ma jeunesse;
11 m'est présent encore, il le sera sans cesse ;
Je l'ai vu : Massillon lui-même en fut témoin.
De s'égaler à lui l'orateur était loin.
Ce n'était point ce style ingénieux et tendre
Oui semble ittaclier lïime au plaisir de l'entendre ,
Ce langage épuré qu'une sensible voix
Parlait si doucement à l'oreille des rois;
C'était un orateur saintement populaire.
Qui, content d'émouvoir, négligeait l'art déplaire.
D'une élégance vaine il dédaignait les fleurs ;
Il n'avait que des cris , des sanglots et des pleurs ;
Mais de longs traits de feu, jetés à l'aventure.
D'une chaleur brûlante animaient sa peinture.
C'était i'àme d'un père ouverte aux malheureux :
Son cœur se déchirait en gémissant sur eux.
Le faible et l'indigent croyaient voir, à son zèle.
L'ange consolateur les couvrir de son aile.
Mais à l'homme superbe, à l'injuste oppresseur.
Au riche impitoyable, au cruel ravisseur,
Déclarait-il la guerre, une voix fulminante
A leur .iiiie de fer imprimait l'épouvante :
Tout tremblait sous sa main : le méchant cousterué
D'un ténébreux abime était environné.
Il domptait l'habitude, il domptait la nature;
Il faisait du remords éprouver la torture.
' Eléments de Littérature , article Lyrique.
De son faste à ses pieds l'orgueil se dépouillait; La rapine tombait des mains qu'elle souillait. La volupté rompait ses chaînes les plus chères; Ennemis et rivaux se pardonnaient en frères : C'était un nouveau peuple , et ce peuple charmé Bénissait l'orateur qui l'avait transformé.
( Discours en vers sur l'éloquence, lu dans l'assemblée de l'Académie française, du 29 février 1776, jour de la réception de M. l'archevêque d'Aix. )
Note III, page 112.
L'intérêt d'éclaircir pour la première fois cette discussion littéraire et l'extrême rareté des livres qui sont les pièces du procès excuseront ces détails et l'étendue de cette note , qu'on a abrégée autant que possible.
Voyez à la fin du Siècle de Louis XIV, dans le catalogue des écrivains , l'article Sévigné.
Voltaire dit dans le trente-deuxième cbapitre de son même Siècle de Louis XIV : « Jeon de Lingendes, évêque de Mâcon, aujour- « d'hui inconnu , parce qu'il ne fit point imprimer ses ouvrages , X fut le premier orateur qui parla dans le grand goût. Ses sermons « et ses oraisons funèbres, quoique mêlés encore de la rouille de son (1 temps , furent le modèle des orateurs , qui l'imitèrent et le sur- « passèrent. L'oraison funèbre de Charles-Emmanuel , duc de Sa- II voie , surnommé le Grand dans son pays , prononcée par Linu gendes en 1630 , était pleine de si grands traits d'éloquence , que " Fléchier, longtemps après , en prit l'exorde tout entier, aussi bien « que le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa « fameuse oraison funèbre du vicomte de Turenne. »
Cette assertion de Voltaire na pas encore été éclaircie. On voit qu'il confond ici l'évêque Lingendes avec le père Claude de Lingendes, jésuite, qui fut en eflet le premier réfonnaleur de l'éloquence de la chaire, et qu'en citant un discours imprimé de ce prélat il suppose qu'il ne fit. point imprimer ses ouvrages. L'oraison funèbre dont il parle n'est pas consacrée non plus , conmie il prétend , à la mémoire de Charles-Emmanuel , duc de Savoie , surnommé le Grand , mais à la gloire de son fils , le prince Victor- Amédée, duc de Savoie. Elle fut prononcée le 29 octobre 1637, dans l'église métropolitaine de Paris, par l'abbé Lingendes, sacré évêque de Sarlat en 1642 , et tiansféré à l'évèché de Mâcon en 16&0.
Cet éloge funèbre de Victor-Aiiiédée fut imprime : on le trouve dans les recueils du temps, et j'en ai dans ce moment sous mes yeux deux éditions uniformes.
Voici le misérable exorde , où j'ai cherché vainement les grands traits d'éloquence, lexorde entier, surtout le texte, dont Fléchier est accusé d'avoir orné son oraison funèbre de Turenne.
« In mortuum proditc lacrymas, et fac planctiim secundum « mcritum. Répands tes larmes dessus le mort, et fais un deuil « selon sa dignité el son mérite. Eccles. cliap. xxxviii, vers. 18. '< (Tel est le texte de Lingendes. ) De toutes les pierres des tom- « beaux , dit-il ensuite, il semble que la justice et la vérité bâtis- '< sent un temple où elles veulent que la mémoire des morts soit '< honorée. La louange et la réputation est le .seul de tous les biens « du monde, selon les pensées de Platon , qui les accompagne dans « les sépulcres et après que la pompe des vanités , l'abondance des « délices et la superbe de la vie , les a abandonnés , en cette jour- » née terrible de la dernière séparation d'avec les créatures. En * l'état où ils tombent d'extrême pauvreté et indigence où les hom-
I mes ne possèdent plus rien , si leur vie néanmoins a été accom- « pagnée de belles et grandes actions, ils en demeurent riches à jan mais par leurs prétentions légitimes à l'immortalité et à la gloire.
i< Il y a , dit Aristote , diverses espèces de larcins ; et le plus pu- •i nissable de tous est celui qui peut être commis en la personne ■I des morts : quoi donc, la mort! Après avoir dépouillé les vivants '< de tous leurs biens , restent-ils encore dans un état qui les ex- ■( pose à en souffrir quelque violence et quelque injustice? Et peut- •< on les dépouiller de quelque chose dont la mort, qui dépouille de 'I tout, ne les ait point dépouillés auparavant? On le peut, certes.
<c L".empire de la mort ne s'étend que sur le corps et sui' les biens n mortels des hommes. Mais outre ces richesses et biens caducs, « il y a encore en tout homme vertueux une vigueur éternelle- « ment florissante de la vertu et du mérite qui ne peut jamais mou- << rir. Or, partout où il y a aveu et reconnaissance de mérite il y « a obligation de l'honorer : tellement que dans ces occasions qui-
II conque ravit, diminue ou dénie cet honneur qui doit être rendu <i à la réputation des morts, il ravit et dénie une chose qu'il est « obligé de leur donner, et se rend par conséquent coupable de " larcin et d'injustice. »
« In mortuum produc lacrymas, porte le sacré texte qui a ou- K vert ce discours; et fac planctum secundum mcritum ejus : ré-
« pands des Jarmes dessus le moil, et à propoilion de son méiile « honoies-en la mémoire par tes regrets. Actions illustres et ccla- « tantes, rares et éminentes qualités, perfections souhaitables et re- « levées , ou desprit , ou de corps , ou de nature , ou de fortune , ou « de vertu, qui faites l'excellence des hommes, il est vrai , au même B temps que par la mort vous cessez de paraître devant nos yeux, « vous méritez d'être louées et pleurées ; et si dans ces déplorables « événements nous refusons ou l'un ou l'autre de ces devoirs , « nous sommes injustes envers les morts.
« La France, qui ne peut être ingrate ni insensible, messieurs, « pour ceux qui l'ont animée, ne souffre pas cette injustice ; et en « ce jour de deuil , qui lui remet devant les yeux la triste et lamen- « table mort d'un prince incomparablement vertueux , .se ressou- «< vient de ce qu'elle a perdu ; et la mémoire de cette perte l'ayant « profondément touchée, pour satisfaire à ces sentiments elle at- « tend de nos yeux une profusion abondante de larmes, répandues « en l'amertume de nos pensées, et de ma bouche des éloges et '« des louanges conçues dans la plus haute estime que l'on puisse >■ avoir de la vertu.
« Le deuil de la piété chrétienne ordonné dans les cérémonies « semblables à celles-ci n'est autre chose, à mon avis, qu'un mé- « lange doux et amer en même temps d'acclamations et de louanges « mêlées et confondues parmi des gémissements et des soupirs; il « y aurait de l'inhumanité à ne pas s'affliger amèrement dessus la « perte des grands hommes , et particulièrement des princes qui « ont cessé de jouir de la lumière , puisqu'en ces occasions la com- « passion et la piété enjoint des larmes, in mortuiim prodiic la- « crymas. Et à ces larmes chacun est obligé encore de joindre des « louanges dont la mémoire des morts soit honorée, pour ce que « la piété n'impose pas moins religieusement cette seconde obli- « gation que la justice la première, et fac planctum secundinii « meritum ejus. Ainsi, messieurs , suivant ces règles, nous voici « assemblés pour satisfaire à la piété par des larmes versées des- « sus la mort de ce grand prince, et satisfaire encore à la justice '< par des louanges rendues à sa vertu et à son mérite. O Dieu ! '< pour la conduite et l'exécution de ce dessein, daignez en cette " chaire ouvrir mes lèvres, gu'der ma langue, animer mes pensées, H élever mes imaginations, etc., etc. »
Tel est presque tout l'exorde de Lingendes, que Voltaire m'a obligé de copier à regret , et dont le style a déjà quelque pom[ic
oratoire. Il n'y avait là rien à prendre pour Fléchier, et très-certainement il n'y a rien pris. II a ciioisi très-habilement pour texte ce passage du chapitre ix du premier livre des Machabées : Fleverunt eum omnis populus Israël planctu rnagno, et lugebanl dies multos, et dixerunt : Quomodo cecidit potens qui salvum faciebat populum Israël? Tout le peuple le pleura amèrement ; et après avoir pleuré durant plusieurs jours, ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël.
Lingendes n'a jamais songé à employer ce beau texte, que Voltaire ne craint pourtant pas de lui attribuer, et dont Eléchier a su tirer un si grand parti. L'application du verset , le portrait allégorique et. frappant du héros de ce discours , et le rapprochement admirable de la vie et de la mort de Judas Machabée avec la vie et la mort de Turenne , fournirent à l'orateur du générai français l'un des exordes lés plus neufs, les plus remarquables par la richesse, par la variété, par la magie vraiment unique du nombre et de l'harmonie oratoire, enfin le mieux adaptés au sujet, et le plus justement vantés dans l'éloquence de la chaire.
Mais il y a dans ce magnifique exorde un passage que je dois rapporter ici : « Puissances ennemies de la France , vous vivez , et l'es- « prit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour « votre mort. Puissiez-vous seulement reconnaître la justice de nos « armes , recevoir la paix , que malgré vos peiles vous avez tant de <( fois refusée , et dans l'abondance de vos lannes éteindre les feux « d'une guerre que vous avez malheureusement allumée ! A Dieu « ne plaise que je poile mes souhaits plus loin ! Les jugements de (i Dieu sont impénétrables. Mais vous vivez , et je plains en cette '( chaire un sage et vertueux capitaine , dont les intentions étaient « pures , et dont la vertu semblait mériter une vie plus longue et « plus étendue. »
Or, voilà précisément le seul trait que Fléchier ait eu la maladresse de prendre , non dans l'exorde , mais dans la dixième page de l'oraison funèbre de Victor-Amédée par Lingendes. On pourrait absoudre Fléchier ou du moins l'excuser s'il s'était permis dans lui moment de distraction toutes ces négligences; mais on ne saurait lui faire grâce d'un plagiat si pauvre , et sous tous les rapports si indigne de lui. 11 n imite pas, il copie; et son amour pour l'harmoiiie d'une chute finale lui fait prendre jusqu'aux deux, dernières épithètes synonj-mes d'une vie plus longue et plus étendue.
En effet, Lingendes avait dit avant lui , et presque littéralement
comme lui, dans son éloge funèbre de Victor-Amédée : « Puissances « adversaires et ennemies de la France , vous vivez , et l'esprit de ■< la charité du christianisme , qui m'interdit de faire aucuns souhaits u pour votre mort, m'en donne ou me permet d'en concevoir beau- « coup pour la correction de vos crimes et de vos injustices. Mais « vous vivez , et cependant je plains en cette chaire la mort d'un « prince de qui lés mopurs et la piété paraissent mériter le ciel « plus doux et favorable , et une vie plus longue et plus élen- « due. »
Ce plagiat fut dénoncé au public on 1702 , huit ans avant la mort de Fléchier, par le père Houdry , dans son Traité sur la manière (Tiinitcr les bons prédicalenrs. Ce jésuite, par courtoisie ou par simplicité (car je n'ose pas dire par malice), en félicita hautement l'évoque de Nîmes lui-même, « dont le mérite, dit-il, est assez « connu, sans qu'il soit nécessaire de faire son éloge, et à qui le « public est obligé d'avoir, dans les excellents discours qu'il a mis « au jour, enseigné la manière de bien imiter. Voici quelques en- « droits qu'il a embellis en imitant les autres prédicateurs qui Vont « précédé ; en telle sorte qu'il a donné un tour plus éloquent à leurs « pensées et les a exprimées plus heureusement. »
Le père Houdry relève , dans le tableau de la mort de ïurenne par Fléchier, une seconde imitation dans la même dixième page de l'oraison funèbre de Lingendes : « Pourquoi , s'écrie Fléchier, pour- « quoi , mon Dieu , si j'ose répandre mon âme en votre présence... « pourquoi le perdons-nous dans la nécessité la plus pressante?... « Peut-être avions-nous mis en lui trop de confiance ; et vous nous dé- « fendez dans vos Écritures de nous faire un bras de chair, et de « nous confier aux enfants des hommes. Peut-être est-ce une puni- « tion de notre orgueil, de nos injustices. Comme il s'élève du fond « des vallées des vapeurs grossières, dont se forme la foudre qui « tombe sur les montagnes, il sort du cœur des peuples des ini- « quités dont vous déchargez les châtiments sur la tête de ceux qni « les gouvernent ou les défendent. Je ne viens pas , Seignem-, son- « der les abîmes de vos jugements : je ne veux et je ne dois que « les adorer. Mais vous êtes juste : vous nous affligez ; et , dans « un siècle aussi corrompu que le nôtre , nous ne devons cher- « cher ailleurs que dans le dérèglement de nos mœurs toutes les « causes de nos misères. »
On trouve dans l'oraison funèbre de 'Victor-Amédée par Lingendes, l'alinéa suivant , que lévêque de Nîmes avait bien certainement lu,
et qu'il relisait sans doute au moment où il écrivit le passage qu'on vient de lire :
« Hélas ! dit-il , la vie abrégée de tant de princes n est-elle point « une vengeance secrète de nos offenses , et l'obscurcissement de '< ces étoiles ne viendrait-il point des vapeurs que nos péchés eussent " élevées? Je sais bien qu'il n'appartient à personne de pénétrer « dans les abîmes des jugements de Dieu ;... mais je sais aussi que n nous perdons beaucoup en cette affliction , et que Dieu , qui n'est " jamais vengeur injuste, a appesanti sa main sur nous. Il y a ap- « parence de craindre que vos vices n'aient attiré ses châtiments « et cette perte. Je sais davantage que dans un siècle si malicieux et u si corrompu comme est le nôtre , nous sommes assez méchants « pour ne chercher point ailleurs que dans la perversion et le déré- " glement de nos mœurs toutes les causes de nos misères ; et je sais « bien enfin que, comme les vallées fournissent la matière des « foudres qui tombent sur les montagnes , tout de même l'iniquité n des peuples mérite assez souvent des punitions que la colère du '< ciel envoie sur la tète des princes. »
Le père Houdry, croyant toujours faire infiniment d'honneur à Fléchier de savoir embellir ainsi tout ce qu'il imite, le loue beaucoup d'avoir rendu à Lingendes une espèce de service, en daignant retoucher ce morceau de la même oraison funèbre de Yictor-Amédée : '<■ Oh! dit Lingendes, oii! si ce divin Esprit, qui est le créateur '< de toutes les'l>eautés d'une éloquence si animée, daignait orner « et enricliir ce discours , quelle plus noble matière est disposée à « recevoir ces ornements , que la vie de ce prince dont nous par- « Ions , nourri , élevé , et enfin mort dans les armes , et comme en- " sevcli dans la gloire de ses triompties ? Presque tous les effets " de sa vertu militaire ont été éclatants , conduites d'armées , sièges « de places, prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, « retraites honorables , veilles, travaux , périls , hasards , blessures, '■ et partout une passion ardente et généreuse de faire croître des ■< lauriers, pour ses couronnes , dedans l'effusion de son sang... De « combien d'excellentes idées et d'agréables images ne remplirais-je ". pas vos esprits si je pouvais représenter ici devant vos yeux le « succès de ses premières armes dans la première guerre ! etc. »
J'avoue qu'après ces mouvements oratoires de Lingendes, Fléchier n'avait pas besoin de grands efforts d'imagination, et qu'il lui suffisait presque de le transcrire, pour dire ce que je vais citer de son exorde , où il emprunte de lui, une page auparavant , cette ma-
gnifique expression , reçut la coup mortel et demeura comme exsl- AELr DANS SON TRIOMPHE , supeibc locutioii qiie iMascaron avait déjà voiée avant lui clans son éloge dn duc de Beaiifort, liéros mort et enseveli dans son propre triomphe. » Oii! si l'Esprit divin, esprit « de force et de vérité, avait enriclù mon discours de ces images « vives et naturelles qui représentent la vertu , et qui la persuadent « tout ensemble , de combien de nobles idées remplirais-je vos es- « prits, et quelle impression iciait sur vos cœurs le récit de tant d'ac- '( tions édifiantes et glorieuses ! Quelle matière lut jamais plus dis- « posée à recevoir tous les ornements d'une grave et solide éloquence. « que la vie et la mort de ce grand bomme? Où brillent avec plus « d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire, conduites d'armées, « sièges de places , prises de villes , passages de rivières , attaques « bardies , retraites lionora])les , campements bien ordonnés , com « bats soutenus , batailles gagnées , ennemis vaincus par la force , « dissipés par l'adresse, lassés et consumés par une sage et noble pa « tience? »
Le père Houdry ne se lasse point de ciierciier, poiu' la gloire de Flécbier, d'autres preuves de son admirable talent pour limitation, dans la même oraison funèbre , où il s'appropiie , comme on va le voir, quatre lignes d'un autre orateur, en leur donnant les derniers traits de l'éloquence, riécliier a dit : « L'éloquence de la chaire i< n'est pas propre au récit des combats et des batailles. La langue « d'un prêtre, destinée à louer Jésus-Curist, le Sauveur des bommes, « ne doit pas être employée à parler d'un art qui tend à leur destriic- « tion. »
C'est dans l'oraison funèbre de Louis XI il, par Godeau, évêque dt Vence, que le père Houdry découvre cet humiliant plagiat, comme un nouveau fleuron pour en orner la couronne oratoire de VimitaieurVlédùcr.
« L'éloquence de la chaire, avait dit Godeau, ignore les termes « de la guerre, et n'a point de pinceau pour représenter ni les " sièges ni les batailles. La langue des évoques, destinée à la louange " de Jésus-Christ, le Sauveur du genre humain, ne doit pas pro- » férer les termes d'un art (pii tend à la destruction des hommes. »
•le me borne ici aux imitations de l'éloge de Turenne. JNlais le père Houdry, toujours /.('île pour faire valoir le rare mérite de l'iéchier dans le genre de l'imitation, ne se contente pas de l'exalter, conmie on vient de le voir, en confrontant avec le discours de Lingendes cette oraison funèbre dans laquelle il découvre six lignes de Godeau,
il en cite encore deux autres exemples très-insignifiants , tirés de réloge funèbre de madame de Monlausier, par l'évèque de >iinies ; l'un est copié du panégyrique de sainte Anne par un abbé Ogier, et Tautre de Pcraison funèbre de Louis XIII par le même orateur.
Je ne cberche nullement à justifier Fléchier de tous ces reproches mal déguisés. Mais il n'en est pas moins vrai que ces imitations , dont on a fait tant de bruit, n'ont absolument rien de commun avec le texte si heureux , avec presque tout le magnifique exorde , et bien moins encore avec les plus beaux traits d'éloquence de son oraison funèbre de Turenne , tels que les premières pages de cet éloge , le tableau raccourci des campagnes de Turenne en Flandre et en Allemagne , l'apostrophe à la Flandre , la délmition d'une armée , la modestie de Turenne après ses victoires , quand il se dérobe à sa réputation , le sublime récit de ses deux dernières années de guerre et des approches de sa fin : Déjà Jrémissait dans son camp l'ennemi confus : déjà prenait Vessor pour se sauver dans les montagnes cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces ; te\s encore que le spectacle tragique de ce grand homme étendu sur ses propres trophées, au milieu duquel l'orateur refroidit tout à coup notr^ intérêt par cette distraction inconcevable d'un déclamateur qui manque ici de logique et de mesure, n'attendez pas que je fasse crier son sang ainsi que celui d'Abel : coimne si le sang de Turenne, répandu avec honneur sur un champ de bataille , pouvait jamais crier vengeance avec autant de justice et de force que celui d'Abel versé par les mains d'un fratricide ; tels enfin que la scène si admirable qui suit les premiers moments de la mort de Turenne, le trouble, les regrets, les plaintes de l'orateur qui la raconte, en l'environnant de tous les hommages de la douleur et de l'admiration de la France, et la belle prière qui termime ce discours. Quand on est si riche de son propre fonds , quand on a été assez bien partagé dans la distribution des duns les plus heureux de la natui-e pour n'avoir à se défendre que de l'abus de l'esprit, de la fréquence des antithèses, de l'affectation du nombre ou des repos trop marqués et trop recherchés , c'est être en vérité trop modeste que d'imiter et surtout de copier les ouvrages d'autrui. Fléchier a voulu sauver quelques idées peu remarquables de l'obscurité et d'un éternel oubli. Voltaire, si rigide envers lui , ne s'est pas montré plus scrupuleux : il s'emparait volontiers des beaux vers de nos grands poètes , quand il les trouvait à sa convenance , et ne dédaignait même pas d'en emprunter plusieurs du père Le Moine, jésuite doué d'une ardente ima-
gination, mais écrivain sans goût, dans son poëme de Saint Louis, où peu de lecteurs seront tentés de les aller chercher.
Voltaire étudiait au collège de Louis le Grand en 1709, , lorsque le père Houdry , jésuite , y publia son prétendu Traité de la manière d'imiter les bons prédicateurs. C'est une simple et très-longue table alphabétique précédée d'une préface , laquelle forme tout ce traité de rhétorique. Le titre du livre ne paraît donc qu'un prétexte insidieux sous un voile de courtoisie, pour dénoncer à la sourdine, comme autant d'imitations légitimes et admirables , quatre ou cinq plagiats manifestes, mais fort courts et très-peu importants, d'un seul orateur, c'est-à-dire uniquement de f léchier, qui vivait encore alors et jouissait de toute sa réputation.
On sent quelle rumeur dut exciter cette découverte dans une telle maison d'éducation , où tous les écoliers de rhétorique avaient habituellement entre leurs mains l'oraison funèbre de Turenne, ainsi <lénoncée au tribunal du pubhc, comme l'emplie de larcins littéraires. L'imagination du jeune Voltaire surtout ne pouvait pas manquer d'en ♦Mre vivement frappée. Il est pour le moins très-probable que dans la maturité de l'âge, où il s'épargnait volontiers la peine de consulter les originaux. Voltaire a toujours répété de mémoire l'accusation intentée dans son enfance contre Fléchier, sur la foi du seul père Houdry, dont il n'avait plus l'ouvrage sous les yeux. L'étrange manière dont il parle de l'oraison funèbre de Lingendes est pour moi une démonstration qu'il ne l'avait jamais lue, et qu'il n'en connaissait que les citations du jésuite , auxquelles il ajoutait poétiquement tant de suppositions idéales. On ne saurait expliquer autrement la légèreté , les inexactitudes , les erreurs de toute espèce et les fausses assertions qu'on remarque dans son récit. Les rédacteurs de tous les dictionnaires historiques ont trouvé plus commode et plus court de transcrire les mémw imputations , que de les vérifier. Ils ne se sont même pas conl*>ntés de les copier : ils ont renchéri encore sur les fictions du censeur, en avançant que le texte et la belle allégorie de la mort de Machabée , si heureusement adaptée à Turenne , nonseulement se trouvaient dans la prétendue oraison funèbre de Charles- Emmanuel, duc de Savoie , par Lingendes , mais que Fromentières, évéque d'Aire , en avait fait auparavant usage dans l'oraison funèbre du duc de Beaufort. C'est une seconde supposition imaginée pour soutenir la première.
Fromentières nous a laissé six volumes de ses compositions oratoires. Mais nous ne connaissons point d'autre oraison funèbre de ce
iliic de Beaulort , le roi des halles, que celle de Mascaron , prononcée dans l'église de Paris eu 1G70. 11 n'en existe aucune sur le même sujet dans la collection de Fromentières, quoiqu'il rappelle lui-même, dans la première phrase de son discours sur la réparation d'un sacrilège , en présence de l'assemblée générale du clergé , dans l'église des Cordeliers à Pontoise , qu'il avait prêché peu de jours auparavant devant le même auditoire, aux services de madame et de monsieur de Beaufort. Ce n'était probablement pas un éloge funèbre : on ne le trouve nulle part ; et l'on n'en cite pas moins ce discours inconnu comme une seconde preuve du plagiat de Fléchier, en l'accusant d'en avoir copié le texte et l'allégorie de INIachabée , pour célébrer la mort et le triomphe de Turenne.
Cependant les oraisons funèbres de Fromentières , si vainement réclamées dans cette discussion de plagiat , me fournissent deux observations relatives à l'objet de cette note.
La première, c'est qu'un texte tiré de l'Écriture sainte appartient également à tous les orateurs sacrés. C'est l'heureux usage qu'on en fait qui en établit la propriété. Ainsi Bossuet eut tout droit et toute raison, en prononçant l'oraison funèbre de Henriette de France, reine de la Grande-Bretagne , de choisir un texte si frappant et si beau après la révolution d'Angleterre , et au milieu des funérailles de la veuve de Charles I'"', quoiqu'il eût été employé, quatre ans auparavant, mais sans analogie comme sans effet, par Fromentières , pour réloge de la reine régente Anne d'Autriche : Et nunc, reges, intelligi/e, erudimini, qui judicatis terram. Maintenant, ô rois ! apprenez; instruisez-vous, juges de la terre. Psal. 11, vers. 10.
Ma seconde observation se rapporte à une phrase de Fromentières, qui se trouve au commencement de la première partie de l'oraison funèbie de Pérélixe. L'orateur dit, en parlant du frère de ce prélat , tué au siège de Dôle, qu'il se trouva enseveli dans son propre triomphe. Fromentières avait pris lui-même à Lingendes , comme je l'ai déjà relevé, cette magnifique expression; mais, toute belle qu'elle est, elle ne fit aucun eflet sous la plume de ces deux orateurs, parce que les sujets auxquels ils vouluient l'adapter ne pouvaient soutenir un pareil éloge : on l'admira très-justement dans la bouche de lléchier, qui sut la rendre neuve, vraie et sublime, en se l'appropriant pour l'appliquer à la mort et au triomphe de Turenne.
Instructive singularité, bien propre à dégoûter les plagiaires! Fléchier emprunte d'un orateur oublié, lr(jis ou quatie fois dans l'un de ses discours, environ dix lignes très-peu saillantes, qui, loin de con-
courir à son succès, compromettent jusqu'à sou i^oùt et lui altiren* les plus sévères critiques , et Ton se prévaut de cette découverte pour lui enlever, pour attribuer même à l'auteur ainsi copie tous les traits les plus originaux du meilleur de ses propres ouvrages !
Note IV, page 119.
Voici sur tous ces objets le témoignage très-succinct, mais très-suflisant, du président Ilénault, dans son Abrégé chronologique de l'Histoire de France, sous la date de IGGS.
« Abjuration de Tureune, le 23 octobre. Il commençait depuis <c longtemps à entrevoir la vérité , mais il tenait encore à l'erreur 'i par les préjugés de l'éducation, et par l'attacbement ([u'il portait à <i madame de Turenne, sa femme, fdle du duc de la Force, calviniste « de bonne foi. Sa mort, arrivée en IGGG, et les instructions de ^I. de « Meaux, achevèrent de décider M. de Turenne. Ce fut pour lui qu'il « composa son livre de V Exposition de la Foi, ouvrage raisonnable <■ et solide, que les protestants laissèrent sans réplique, et qui iusti- « fie surtout l'Église romaine des superstitions ridicules qu'on lu; « impute. »
Ce témoignage a d'autant plus de poids pour assurer à Bossnet la principale gloire de la conversion de Turenne , que le président Hénault était incontestablement, de nos jours, le témoin le plus digne de foi, comme l'homme de France qui savait le mieux l'histoire du lègne et de la cour de Louis XIV, dont il avait connu plusieurs grands personnages. Il conserve partout, dans ses réflexions et dans ses récits, un esprit juste, impartial, circonspect ; et il se montre fort éloigné d'affirmer ce qu'il ne pourrait pas prouver. Cet écrivain mérite d'ailleurs d'autant plus de confiance sur les anecdotes historiques du dix-septième siècle, qu'il en est très-sobre dans son Abrégé chronologique.
On trouve dans le recueil des discours prononcés à l'Académie française l'éloge particulier de Bossnet par l'abbé de Choisy, le jour de la réception du cardinal de l'olignac, successeur de l'évèque de Meaux. Cet orateur de notre premier corps littéraire ékùt très-lié avec lecardinal de Bouillon; et son témoignage, qui doit être pour nous de la plus imposante autorité, puiscjue aucun de ses contemporains ne se permit de lui opposer la moindre réclamation, attribua solennellement, dans cette séance publique, au seul Bossuet et à son Exposition de la Foi toute la gloire de l'abjuration de Turenne.
454 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCli DE LA CHAIRE.
« Dans les conférences , dit l'abbé de Choisj', page 7 de cet éloge, ■ les plus habiles, les plus fameux adversaires de Bossuet ne te- « naient pas devant lui ; et, ne voulant pas se rendre à la force de son « raisonnement, ils ne trouvaient d'excuse à leur défaite visible " que dans la véhémence de son discours et dans la vivacité de se-- " réparties. Alors commença véritablement le triomphe de la religion u cathohque... Un héros, de tous les côtés grand maître dans l'art « de la guerre, n'a pas dédaignéde recevoir ses instructions. Turcnne, « le grand Turenne se rendit à la vérité , et soumit aux pieds de « Bossuet cette àme hautaine que tant de victoires avaient accoutumée <' à l'indépendance ; et dans toute la suite de sa vie , pénétré de re- " connaissance pour les grâces reçues, altéré de grâces nouvelles , il « venait puiser dans la source où il avait trouvé sa guérison... Ce " fut en cette occasion , et pour un si grand sujet , que parut le livre " de VExpositior. de la Foi (on ne l'imprima que deux ans après) : " livre admirable, qui , dans une noble simplicité, expose si claire- « ment toutes les vérités de la religion ; qui , en ouvrant les yeux à « tant d'âmes aveuglées, les a fait rentrer dans la bonne voie... Ainsi " Bossuet, par ses écrits et par ses conférences avec les hérétiques, « en dissipant leurs préjugés , leur aplanissait le chemin du ciel. » Xous n'avons besoin ni de produire d'autres preuves pour assurer la gloire de Bossuet , ni d'entrer dans d'autres détails sur la conversion de Turcnne, qui fut son plus beau triomphe. On assure que les causes et les circonstances de cette abjuration se trouvent développées dans des manuscrits qui seront probablement publiés un jour. Je ne les connais point , je n'en puis rien dire. Toutes les personnes instruites savent que le cardinal de Bouillon se plaisait à jouir, dans sa petite cour, de l'honneur d'avoir converti ce grand homme. Il était neveu de Turenne ; il fut l'ami et le défenseur officieux de Fénelon ; et il avait toutes les préventions de la jalousie contre Bossuet, auquel son amour-propre enviait une si honorable victoire. Malheureusement pour ses flatteurs , l'opinion qu'on avait de son esprit et de ses connaissances théologiques ôtait toute espèce de crédit à une pareille prétention. Ses courtisans les plus dévoués n'osèrent jamais porter l'excès de la flatterie jusqu'à le présenter au public comme le principal mobile de cette abjuration. L'on comptait parmi eux l'oratorien Mascaron, qui eut assez d'esprit et de pudeur pour conserver beaucoup démesure quand il voulut décerner eu chaire cette apparence d'hommage à son protecteur. Voici avec quelle réserve il sut faire au cardinal de Bouillon sa part de gloire, en portant la courtoisie aussi loin
que pouvaient le permettre les bienséances oratoires , dans la troisième partie de son éloge funèbre de Tureune :
« Les bénédictions, dit-il, et les applaudissements ne s'arrêtèrent « pas il cet illustre converti ; Us passèrent jusques à ce cher et illustre <• neveu qui , par ses conférences fréquentes , avait conlribué si efii- « cacement à la con^ ersion de ce grand homme. Certes, messieurs, « si pour mériter Phonneur du triomphe parmi les Romains, et « pour monter au C'apitole avec la pourpre, il fallait avoir étendu « les bornes de l'empire et défait des années considérables ; quand « la grandeur de la naissance, la profondeur du savoir, l'iuno- « cence des mœurs, une sagesse consommée dans une grande jeu- « nesse, n'auraient pas assuré à ce prince la plus émineule di- « gnité de l'Église, il suffisait d'avoir coiNtribué pour quelque « chose à la conquête de cette grande àme pour mériter d'entrer « en triomphe , et couvert de la pourpre sacrée, dans le Capitole du « monde chrétien. «
L'orateur regrette sensiblement de ne pouvoir pas dire que le neveu a été fait cardinal pour avoir ramené l'oncle dans le sein de l'ÉgHse; il le loue modestement d'y a\o\v conlribué jjour quelque chose. L'éloge serait mince pour le véritable minisire de la conversion de Turenne. Jlascaron respecta l'opinion publique, et n'osa pas aller plus loin en présence même du cardinal de Bouillon, qui officiait à celte cérémonie; mais s'il ne flatta pas davantage sa vanité, il la consola du moins en ne proférant pas le grand nom de Eossuet, qui l'eût trop éclipsé , et qu'une époque si solennelle dut rappeler à tous les esprits, précisément parce que l'orateur l'oubliait. C'était retrancher saint Ambroise de la conversion d'Augustin.
Au surplus , le cardinal de Bouillon et plusieurs autres grands personnages, tels surtout que le duc d'Albrel, avaient fort bien pu contribuer, comme l'insinue Mascaron , à disposer favorablement l'esprit de Turenne en faveur de l'Église catholique. Un iiomme si considérable, auquel le cardinal de Richelieu avait offert en vain, dans la plénitude de sa toute-puissance, une de ses nièces en mariage, à condition qu'il professerait la foi catholique; un homme doué d'une telle justesse cl d'une telle solidité d'esprit, qui s'occupait sérieusement de l'étude de la religion depuis la mort de sa femme, très-zélée calviniste , et bien plus encore depuis la conversion du duc de Bouillon, son frère aîné, auquel il ne voulut pas se joindre, avait sans doute beaucoup de relations de société qui pouvaient préparer de loin son esprit à ce grand changement. Mais on savait,
plusieurs mois avant son abjuration , que Bossuet avait été admis à son conseil de conscience , et qu'il avait avec lui des conférences suivies, dont l'objet ne devait paraître équivoque à personne. Or, dés ([ue Bossuet fut appelé à une pareille discussion, la supériorité de son génie , l'ascendant de sa réputation , le mérite éminent de ses ouvrages, le souvenir et l'éclat de ses victoires en ce genre , persuadèrent a toute la France, au moment surtout oii Bossuet venait de composer r Exposition de la Foi, qu'un tel controversislene figurait pas en seconde ligne dans de semblables occasions ; et Bossuet dut être placé |iar l'opinion publique, comme il la été depuis par Tliistoire, a la tète des théologiens qui concoururent à ce grand triomphe de la vérité.
Puisque j'ai rappelé dans cette note l'oraison funèbre de Turenne par Mascaron, j'ajouterai ici à ce que je dis de ce discours dans le texte de mon ouvrage , qu'en traitant le même sujet , l'orateur est resté néanmoins au-dessous de Fléchier. L'exorde et toute la première partie de Mascaron sont d'un style de narration d une extrême faiblesse et d'une couleur très-commune, à 1 exception de, deux ou trois beaux mouvements que son sujet lui inspire. Mais, depuis le milieu de la seconde partie jusqu'à la fin de la péroraison, il signale son talent par de fréquentes et grandes beautés, des idées lumineuses , des traits fins et saillants , dont rien n'approche dans ses autres ouvrages; et j'avoue que dans plusieurs endroits il fait mieux connaître Turenne et le fait aussi beaucoup plus aimer que Fléchier. 11 y déploie surtout une verve oratoire et une éloquence entraînante qu'on chercherait inutilement dans le discours de l'évêque de Mmes. Mascaron n'avait ni le goût , ni l'élégance , ni l'imagination, ni l'harmonie, ni le coloris de son rival. En montrant dans Tureime le grand capitaine, le sage et le chrétien, il a la maladresse de raconter et de célébrer la mort de son héros à la fin de sa première partie. Avec un mérite distingué comme prédicateur, il se montre aussi trop didactique , trop raisonneur, trop moraliste, et veut paraître un peu trop érudit dans l'oraison funèbre : genre d'éloquence , dit très-bien Voltaire, qui demande de l'iniagination et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie, dont d faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec discrétion, qlaxd on te.nd .\i' sublime ( Siècle de Louis XIV, chap. xxxii, des Bcaux-Arls).
Note V, page 119.
Toutes ces anecdotes sont conformes aux Mémoires sur la vie de Turenne publiés par Ramsai, à son histoire composée par l'abbé Raguenet , au récit des mémoires et des journaux du temps , spécialement au journal si volumineux du marquis de Dangeau , et , selon l'obseiTation de Voltaire , aux lettres de Pellisson. Pour ne pas surcharger cette note de citations , je me bornerai à rapporter les témoignages historiques de l'abbé Raguenet et de Voltaire , relativement à la conversion de Turenne, et à son refus de l'épée de connétable, dont il aurait pu faire, plusieurs années auparavant, le prix de son abjuration.
« Le roi, est-il dit dans V Histoire du vicomte de Turenne, voulant « le récompenser des services qu'il lui avait rendus pendant le cours « de cette guerre qui précéda la paix des Pyrénées, lui donna la «■ charge de maréchal général de ses camps et armées. Le cardinal " Mazarin lui fit même entendre qu'il ne tenait qu'à lui d'être élevé " à une plus haute dignité ; que la charge de connétable, qui était la « première du royaume , avait à la vérité été supprimée à cause « de la trop grande puissance qui y était attachée : que néanmoins le « roi la rétablirait volontiers en sa faveur si lui-môme n'y mettait '< obstacle par la religion qu'il professait. Mais le vicomte de Turenne « n'était pas d'un caractère à se laisser tenter par l'attrait des hon- « neuis quand il s'agissait de religion. L'offre de la première charge « de la couronne ne fut pas capable de lui faire quitter la religion « calviniste tant qu'il la crut la meilleure, comme nulle considéu ration ne put l'y retenir cjuand il fut persuadé du contraire. »
Il me semble que Fléchier ne pouvait ignorer ni l'intention de Louis XIV ni le refus de 'J'urenne; et l'on nen découvre aucune indication dans son oraison funèbre. On ne saurait expliquer un pareil sacrifice oratoire dans un sujet d'éloge assurément très-riche, mais qui n'offrait rien de plus fiivorable à l'éloquence qu'un si récent et si magnifique souvenir. En supposant , si l'on veut , que Louis XIV, instruit par vingt-cinq années de règne, eût changé davis, et crijt funeste à son autorité le rétablissement de la première charge de la couronne, il était (iicile à un orateur tel que Fléchier de célébrer le premier dessein d'estime et de reconnaissance du roi , sans désapprouver la sage circonspection de son expérience. L'art oratoire , si fécond en expédients de ce genre, n'aurait manqué ni de moyens ni de précautions pour rendre 1 honunage d'un tel
vœu glorieux à Louis XIV lui-même , après la moi1 de Turenne , qui en aurait eu , sans compromettre pei*sonne , tout l'honneur dans son tombeau.
Le silence absolu de Fléchier est d'autant plus étonnant , que Mascaron , son émule , loin d'user d'une si timide prétérition , Tenait, peu de jours auparavant, de relever franchement ce noble refus de Turenne, dans la troisième partie de son oraison funèbre. Lorateur y avait dit , sans craindie les démentis de Tenvie et sans en être blâmé de personne, ce que je vais transcrire , quand il expliquait les délais de son abjuration jusqu'au temps ou la plus ferme conviction vint s'établir dans son âme : " Jamais homme n'a été de '< meilleure foi dans l'erreur que M. de Turenne... Il fut pourtant '<■ attaqué par tout ce qu'il y a sur la terre de plus fort et de plus « sensible... La fortune et la gloire le sollicitèrent par tout ce qu'el- « les ont de force et d'attraits. Le roi , avant la pai.v des Pyrénées, « eût honoré la plus grande vertu de son royaume de la première « charge de la couroime , si M. de Turenne eût cru qu'il eût été per- •: mis de s'élever aux plus grands honneurs de la terre en foulant aux « pieds la religion qu'il professait. Quelle perte que tant de cons- " tance et de fermeté n'ait pas été employé pour la bonne cause ! La '< Providence le permit , afin que la gloire de sa conversion ne fût « pas douteuse , et qu'il parût que , sans le mélange d'aucun motif « humain, il n'avait été vaincu que par l'amour de la vérité. Ce >< combat intérieur... a été l'occasion de sa plus noble victoire et de '< sou triomphe le plus illustre. Il employa pour se vaincre lui-même « plus d'art , plus de sagesse et plus de courage , qu'il n'en avait ja- '• mais employé à vaincre les autres... Il triompha de la mauvaise " honte, qui parmi les hommes fait passer pour faiblesse un chan- «■ gement, lors même qu'il conduit à la vérité ou à la vertu. L'Église » regarda cette conversion avec autant de joie que celle d'un royaume "■ tout entier. 31. de Turenne vainqueur des ennemis de l'État ne '< causa jamais à la France une joie si universelle et si sensible que « M. de Turenne vaincu par la vérité et soumis au joug de la foi. »
Je ne remarque encore ici l'étrange silence de Fléchier que relativement au refus de l'épée de connétable. Mascaron n'a pas su , j'en conviens, célébrer un si beau sacrifice avec l'éloquence d'un grand oi'ateur. Mais du moins il en a parlé, il a donné à l'imagination de ses auditeurs le signal de l'admiration, et il a ainsi rendu plus surprenante et moins excusable cette omission trop longtemps impunie de Fléchier.
Reprenons à présent la suite des témoignages que nous fournit l'histoire sur ce refus de Turenne, et suria véritable cause de sa conversion, dont l'abbé de Choisy et le président Hénault nous ont déjà fait connaître le motif le plus déterminant, dans la note précédente.
!) Les occupations de la guerre, poursuit l'abbé Raguenet, n'a- « valent pas empêché le vicomte de Turenne de continuer à cherce cher dans les livres catholiques l'éclaircissement de ses doutes au « sujet de la religion calviniste. La paix , durant laquelle il était » bien moins occupé , lui fut encore plus favorable pour s'en éclairu cir. Il sentit enGn le faible du calvinisme; et, pressé par sa « conscience, il fit connaître son état à quelques évêques de ses « amis : il s'ouvrit encore au duc d'Albret, qui leva jusqu'au moindre « doute qui pouvait lui faire quelque peine Alors, convaincu qu'il « était hors de la véritable Église , quoiqu'il fût regardé parmi les « calvinistes comme l'un des protecteurs de leur secte, il l'aban- « donna. Il alla faire son abjuration, le 23 octobre 1668 , entre les u mains de M. de Péréfixe, archevêque de Paris; et il ne l'avertit de « son dessein que la veille du jour où il la devait faire , voulant « éviter l'ostentation qui accoiiipagne ordinairement ces sortes de « cérémonies , quand elles viennent à la connaissance du public. « Le pape lui écrivit un bref pour le féliciter de sa conversion. »
Écoutons enfin le récit de Voltaire dans le douzième chapitre du Siècle de Louis XIV, intitulé Belle campagne et mort de Turenne. « Né calviniste, dit-il, il s'était fait catholique l'an 1668. On sa- « vait que Louis XW, en le créant maréchal général de ses armées, u lui avait dit ces propres paroles, rapportées dans les lettres de u Pellisson et ailleurs : Je voudrais que vous m'obligeassiez défaire « quelque chose de plus pour vous. Ces paroles pouvaient avec le « temps opérer une conversion. La place de connétable pouvait « tenter un creur ambitieux. Il était possible aussi que sa conver- « sion fût sincère. Le cœur humain rassemble souvent la politique, « l'ambition , les faiblesses de lamour, les sentiments de la religion. « Enfin il est très-vraisemblable que Turenne ne quitta larcli- « gion de ses pères que par politique ; mais les catholiques , qui « triomphèrent de ce changement, ne crurent pas la grande âme « de Turenne capable de feindre, n
"Voltaire a trop souvent oublié, en écrivant l'histoire, cette sage règle - critique consacrée par l'autorité de Boileau :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,
4G0 essai sur L'éloquence de la chaire.
et il s'est étrangement trompé en voulant soumettre toujours la vérité des faits aux règles de la vraisemblance. Mais ses préventions contre la religion le jettent ici dans un autre excès. L'étrange vraisemblance qu'il admet , en supposant qu'il est très-vraisemblable que Turenne ne quitta la religion de ses pères que par politique, est au contraire l'invraisemblance la plus révoltante qu'on puisse imaginer. Voltaire réfute assez lui-même son imputation , en avouant qu'il était possible que la conversion de Turenne fût sincère , imputation démentie encore plus hautement par le désaveu unanime de l'opinion publique, et surtout par la droiture et l'élévation d'àme de ce grand homme , dont aucun de ses contemporains ne révoqua jamais en doute le désintéressement et la bonne foi. Voltaire seul s'est permis cet injurieux soupçon contre la véracité et la vertu de Turenne.
Si les catholiques triomphèrent de son changement, comme Voltaire l'assure , leur triomphe , assurément très-légitime , fut du moins singulièrement modeste , au moment où ce héros, enviionné du respect et de l'admiration de toute la France , vint , dans son douzième lustre, se rallier à leur religion; car leur premier organe , Bossuet , qui avait eu tant de part à une si glorieuse victoire sur les protestants , et qui aurait si bien su la célébrer, n'en a jamais dit un seul mot dans aucun de ses ouvrages.
Au reste , si les seuls catholiques crurent Turenne incapable de feindre, au moment de son abjuration, comme l'insinue Voltaire, ils se montrèrent, par un si juste hommage, seuls dignes de le juger et de le louer. Il aurait fallu que Turenne devînt connétable après s'être fait catholique pour qu'on pût attribuer sa conversion, avec quelque ombre de vraisemblance , à ce motif intéressé que Voltaire ne craint pas d'indiquer, sans oser pourtant le garantir. Or, Turenne a survécu pendant sept ans à son abjuration : Turenne n'a jamais été connétable de France ; et sa vie ne nous ofl're aucun indice ni de désir ni de regret qu'une si haute dignité ait jamais fait naître dans son àme. Toute la France savait que , malgré la haine très-prononcée de Louvois pour un si grand homme , Louis XIV lui avait offert publiquement de rétablir en sa faveur la charge de connétable, dès qu'il voudrait lever l'unique obstacle que le calvinisme opposait à cette promotion. Toute la cour savait également qu'à l'époque de sa conversion la délicatesse de Turenne avait prévenu d'avance le roi de son refus , dans le cas où sa majcstipersisterait à lui destiner une récompense si bien méritée. Enfin ,
KOTES. 46t
quand Voltaire dit que ces paroles du roi pouvaient avec le temps opérer une conversion , il oublie que si elles avaient pu déterminer la conre/sio?? de Turenne, elles l'auraient opcrec beaucoup plus lot et plus utilement pour sa fortune.
Note VI, page 132.
On a inséré dans les Mémoires du cardinal de Retz un éloge de saint Louis dont le cardinal de Retz est bien véritablement lauteur : il est intitulé : Sermon de saint Louis, roi de France, fait et prononcé devant le roi et la reine régente sa mère, par monseigneur Jeaii- François-Paul de Gondy, archevêque de Corinthe, et coadjuteur de Paris, dans l'église de Saint- Louis, des pères jésuites, le 25 août IG48.
Le titre dit la vérité. C'est un sermon , ce n'est pas un panégyrique. Le sujet n'y est nullement traité ; et l'on cbercberait inutilement dans ce discours les vertus , le caractère , la législation ou les Établissements , la politique et le règne mémorable de saint Louis, Le style de l'auteur, souvent inférieur à celui qu'on admire dans ses Mémoires, ou son génie était beaucoup plus dans sa spbère, s'y distingue déjà , de loin en loin , par sa vigueur, par son abondance , par sa noblesse , et suilout par un ton oratoire dont l'élévation et la véhémence éclatent une fois dans un trait sublime, que l'on verra briller à la fin de cette note. Le cardinal de Ketz parle avec toute la dignité et l'autorité du ministère épiscopal à Louis XIV, qui n'était alors que dans sa dixième année. A n'en juger que par les effets , il devait y avoir plus d'éloquence dans les autres sermons qu'il prècbait dans Paris, pour y exciter la guerre ridicule de la Tronde. Mais ce fut probablement moins encore par ses talents en ce genre que par l'influence de sou rang et de son caractère qu'il eut un ascendant si absolu sur l'esprit de la multitude. Ce discours sur saint Louis n'est pas très-commun , et ne se trouve point dans toutes les éditions de ses Mémoires. Je vais donc en extraire les trois morceaux les plus remarquables , sur lesquels chaque lecteur pouria faire ses observations , et apprécier le mérite oratoire du cardinal de Retz.
Voici d'abord les leçons chrétiennes qu'il donne au jeune roi , auquel il adresse continuellement la parole , en lui ajipropriant ainsi presque exclusivement la morale de son discours, comme s'il n'avait que lui seul pour auditeur. Cet exemple n'a été que trop suivi de nos jours.
Il On ne peut, dit-il, commencer la vie de saint Louis par rien tt de plus élevé que sa naissance; et celte longue suite de rois dont « il a tiré son origine ouvrirait avec pompe ce discours , si je n'é- .1 tais persuadé que les avantages les plus illustres , et de la nais- « sance et de la foilune , ne méritent jamais d'être relevés dans les K chaires chrétiennes. Ils sont trop au-dessous de la dignité d'un « lieu sanctifié par la parole de l'Évangile pour n'être pas ense- « velis dans le silence. Mais ce silence , sire , est peut-être ce qui K sera le plus instructif dans ce discours. II apprendra à votre ma- « jeslé que cette haute naissance qui , par un privilège dû aux •-- seules maisons dont vous sortez, vous sépare du conunun des « rois, n'est rien devant Dieu, puisque je n'ose seulement pas la c fane entrer en part des éloges que je donne à un de vosprédé- 'i cesseurs , dans cette chaire qui est pourtant le véritable lieu des « louanges , puisque c'est celui d'oii l'on les doit distribuer selon le « poids du sanctuaire. De sorte que le seul avantage véritablement 'i solide que vous pouvez tirer de ce grand nombre de monarques ^i que vous avez pour aïeux est la connaissance de l'obligation que '<■ vous avez de songer, plus souvent qice fous les autres pnnces a de la (erre, que vous êtes mortel, parce que vous comptez plus « d'ancêtres qui vous enseignent cette vérité par leurs exemples ; 'I et cette considération, dès le commencement de votre vie , vous ft doit tous les jours humilier devant Dieu , même en vue de ce que (1 vous avez de plus grand dans le monde , à la différence des « autres hommes , qui trouvent assez de sujets dans eux-mêmes , « même selon la terre, pour abaisser leur orgueil; et toutefois ou- « vrons ici nos consciences : confessons-nous publiquement à la vue « du ciel et de la terre. N'est-il pas vrai que, sans descendre du sang <c des rois, la moindre chimère , assez souvent ridicule , même selon « le monde, nous empoi^te à des vanités criminelles contre les ordres u du ciel? »
La naissance des rois ne saurait rendre cette leçon absolument exclusive à Louis XIV et à son trône , puisque dans toutes les autres familles régnantes, et même dans les conditions privées, on est également assuré de la mort de tous ses ancêtres , quoiqu'on ne connaisse pas si bien leur histoire. Il n'est donc pas rigoureusement vrai que les rois comptent plus d'ancêtres qui leur ensei- (jnent cette vérité par leur exemijle. Après cette tirade de déclamation , où un sévère esprit de critique peut relever un païadoxe appuyé sur un sophisme, le cardinal de Retz parle au mo-
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narque enfant , de la reine Anne d'Autriche , pour lui inculquer l'obéissance qu'il doit à sa aière ; mais l'orateur ne lui donna pas longtemps l'exemple de cette soumission à la régente.
Le jour où ce discours fut prononcé à Paris devant Louis XIV et Anne d'Autriche présente une date singulièrement remarquable. Ce fut le 25 août 1648 que le coadjuteur, qui était déjà secrètement l'un des chefs de la Fronde , prête à éclater le lendemain, lit entendre au jeune roi cette instruction sur la piété liliale, tandis qu'il était lui-même littéralement à la veille de se déclarer en état de pleine révolte contre la mère du roi. Lisez, en effet, l'abrégé historique du président Hénault. .sous la même année 1648 : vous y trouverez que le 26 du mois d'août , c'est-à-dire le lendemain de son sermon , le cardinal de Relz , dont toute la fortune alors se bornait à l'expectative de l'arclievêché de Paris , ordonna de barricader les rues de la capitale. « Le cardinal Mazarin , dit-il, crut « que le jour où l'on chantait le Te Detim à ISotre-Danie pour le « gain de la bataille de Lens, qui était le 26 août, serait une oc- « casion favorable pour faire arrêter le président Potier de Bianc- « Ménil et Broussel .. Cet emprisonnement fit plus de bruit qu'on « ne s'y était attendu. Le peuple les redemanda. Bientôt les chaînes «i furent tendues dans Paris : c'est ce qu'on appelle la journée des « barricades; et la reine fut obligée de rendre les prisonniers... A « la tête des frondeurs étaient le duc de BeauCort , de Retz, coadju- « leur de Paris, qui fut depuis cardinal, la duchesse deLongueville, « le prince de Marsillac , le prince d-s Conti , le duc de Vendôme , le « duc de Nemours , le duc de Bouillon avec le maréchal de Turenne « son frère , et le maréchal de la Motiie. »
Le cardinal de Relz se souvint toujours, et il prenait plaisir à raconter dans la suite, qu'un bourgeois, impatient de voir les ordres du prélat promptement exécutés et les chaînes tendues à tous les carrefours , l'importuna plusieurs fois de celte question , qu'il fut obligé de se faire répéter pour en comprendre le sens , et que Boileau citait de préférence, d'après lui, en parlant de l'harmonie du style , comme une telle cacophome, que l'oreille ne pouvait plus distinguer si c'était de l'arabe ou du français : Monseigneur , ou'at-