XL — POTERNE DE GARNIER DU PRÉ
Entre la porte Saint-Hilaire et la porte Saint-Pregts, on voit encore, dans une courtine romaine haute de 10^25 et couronnée par une balustrade de imio, une poterne de la fin du xne ou du commencement du xme siècle. Deux contreforts aussi élevés que les murailles
(t) BulUlin, t. III, p. 6a.
l'enceinte de la ville de sens
soutiennent un arc surbaissé au-dessus d'un escalier qui par dix degrés conduit à une porte cintrée que protégait autrefois une herse dont les rainures ont été respectées. Derrière cette porte., une rampe conduit au niveau du sol d'un jardin.
Avant 1 3 58, date à laquelle le roi fit recreuser les fossés, une ruelle partant de cette porte établissait une communication facile pour les habitants de la ville avec la Maison-Dieu, bâtie avant 1208 et dotée par Garnier du Pré, proche la porte Saint -Pregts et le couvent des Frères- Mineurs, transféré de l'extrémité du faubourg Saint-Pregts dans un emplacement voisin de la Maison-Dieu, mais un peu plus à l’est (1).
A quelle époque cette ouverture a-t-elle été pratiquée dans le mur d'enceinte de la ville? Rien ne nous l'indique d'une manière certaine. Dans un acte de 1232, conservé à la Bibliothèque nationale (2), nous lisons un passage intéressant à plus d'un titre. 11 s’agit d'un cens de six deniers parisis dû par Clément d'Autun, bourgeois de Sens, et selon B. Taveau, paroissien de Villenavotte, au Chapitre de Sens sur un chemin commençant à la vieille poterne, construite par feu Garnier du Pré, près de la grande voûte de sa grande maison de pierre, et rejoignant la voie publique qui mène du marché de Sens (marché aux pourceaux) à l'église Saint-Hilaire (3).
11 résulte de cette pièce que, en 1232, la poterne était qualifiée de vieille, et cependant la construction en est attribuée à Garnier du Pré, qui vivait encore en 1217 (4). Ce n'est pas aune construction aussi récente que l'œuvre de Garnier du Pré que l'on peut appliquer l'épithète de vieille, mais à une ouverture existant depuis longtemps. On peut donc, jusqu’à preuve du contraire, admettre que l’ouverture était ancienne, peut-être romaine, et que Garnier du Pré (5) la fit réédifier en même temps que sa grande maison de pierre et sa magnifique cave
(1) En 1567, on voyait encore la belle petite église de ce couvent « en laquelle, dit B. Taveau, estoyent anciens sépulchres de notables bourgeois dudict Sens, qui a esté destruicte de ce temps, lorsque la dicte ville fut assiégée par les huguenotz et rebelles à la fin de novembre mil cinq cens soixante sept. » [Cartulaire sénonais de Balthasar Taveau, éd. Julliot, p. 3q.)
(2) Bibliothèque nationale, ms. lat. 9120, pièce n° 3o.
(3) « Omnibus présentes litteras inspecturis, magister Mich ., officialis curie Senonensis, salutem in Domino. Noverint universi quod constituti in presentia nostra Clemens de Edua. civis Senon., et Luca, uxor ejus, recognoverunt se terras inferius subnotatas videhcet sex arpenta et quartam partem unius quarterii terre sita in territorio quod dicitur Corveia Beate Marie, et sex arpenta trinque quarteria et dimidium quarterium juxta pratum Creeriarum sita et sex arpenta dimidium arpentum et quartam partem unius quarterii in territorio quod dicitur Troussebacon sita, et tresdecim arpenta unum quarterium et dimidium quarterium juxta terram Karoli de Pontarlia que fuit Theobaudi de Sancto Florentino ad censum tenere a capitulo Senon., videlicet quodlibet arpentum ad sex denarios parisienses census, et arpenta omnium terrarutn predictarum sunt ad arpentum domini Regis quadraginta tesiarum, et etiam recognoverunt coram nobis se ab eodem capitulo tenere ad censum sex denariorutn parisiensium quandam viam sicut ilia via se comportât a veteri posterna quam fecit fieri defunctus Garnerus de Prato, sita juxta magnam voltam magne domus lapidee que fuit ejusdem Garneri usque ad magnam viam publicam que ducit a mercato Senon. ad ecclesiam beati Hylarii Senon., et dictus census debet, ipsis confitentibus, reddi dicto capitulo annuatim in crastino octabarum Pasche. Fiduciaverunt autem prefati Clemens et Luca, uxor sua, se contra predicta de cetero non venturos. Actum anno Domini millesimo ducentesimo tricesimo primo, mense martio, die lune post dominicam qua cantatur Reminiscere. » (Bibliothèque nationale, ms. lat. 9120, pièce n' 3o. Original, autrefois scellé. Copie de M. Duplès-Agier.)
(4) Quantin, Recueil de pièces, t. III. p. 87. Voyez la note suivante.
(3) Garnier du Pré ou des Prés était un riche bourgeois de Sens, autant qu’on en peut juger par les biens que, conjointement avec sa femme, Hilaire, il donna, l’an 1 2 1 5, à l’un de ses enfants, Geoffroy, chevalier, qui lui fit hommage et qu’il reçut comme homme lige : sa vigne de Bachy (commune de Serbonnes), Beaumont (commune de Champigny), toutes ses acquisitions de Pontsur-Seine, à Villeneuve-la-Guyard, ses labourages de Champeaux (commune de Voisines), de Nôlon, qu’il avait acquis de l’abbé de Saint-Jean de Sens, en 1 190, tout ce qu’il possédait à Gisy et à Granchette-sur-Mauvotte et du Popelin de Sens à Villeneuve- la- Guy ard, le bois de Mùlay-le-Vicomte qu’il tenait de la vicomtesse de Sens. (Cart. de l’Yonne, t. III, p. 74, n° 159.) En 1 217, on le trouve qualifié du titre de bailli royal et chargé d’une enquête à faire en compagnie de Guillaume de la Chapelle et de Barthélemy de Dreux. (Cart. de l'Yonne, t. III, p. 87 n° 194.)
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voûtée. Cette maison devint plus tard la propriété des familles Quatremares (i), de Richebourg (2), Lhermite de Champbertrand (3), Schlaepffer et Roy. Le public donna successivement à la ruelle et à la poterne les noms des propriétaires. Nous avons entre les mains un dessin anonyme de cette poterne; il paraît remonter à la fin du siècle dernier. On y voit, outre la poterne, la courtine dans son entier et la tour qui s’élève à l’est de la maison de Garnier du Pré. La balustrade de briques, qui couronne la courtine, y est figurée ; mais le dessinateur a supprimé le principal des bâtiments qui s'appuient contre la muraille romaine, indiquant seulement deux petites chambres, Tune sur la tour à l’est, et l’autre à l’ouest de la poterne. Depuis l’exécution de ce dessin, les arbres ont grandi, et le sol a été remblayé. (PI. VIII.)
Une grande lithographie, plus moderne, signée V. P., 283 (4), nous donne avec la poterne une partie des deux courtines qui se trouvaient à sa droite et à sa gauche. Celle de gauche est aujourd'hui démolie.
Quant à celle de droite, elle subsiste encore, et l'on y compte, au-dessus du sol. quatre rangs de pierres de taille, huit à dix rangs de pierres de petit appareil au-dessous du premier cordon de briques, puis douze rangs de petit appareil et un cordon de briques (5) interrompu par une grosse pierre de taille. Au-dessus de ce cordon, le petit appareil est remplacé par une assise de moellons couronnée par une rangée de pierres plus grosses et aupareillées. Au-dessus de ce cordon, il règne, dans l’épaisseur du mur, un chemin voûté, éclairé par de petits regards dont les deux extrêmes semblent avoir servi de meurtrières. Ce chemin pénétrait dans la tour voisine, mais il est aujourd'hui fermé par un mur.