LES SOURDS-MUETS
PEUTBHT ENTENDRE ET iPPBENBEE A PARLER.
Les belle* choies lont difflcilei.
Platon.
La nature a-t-elle voulu qu'il y eût des êtres qui fussent à jamais condamnés à souffrir ? Je n'en sais rien. Mais, un jour, envoyant un sourd-muet plein de jeunesse et d'intelligence, je le considérai fort longtemps; mon cœur fut ému. La science, dans ce cas , est donc impuissante? me disais-je. Tous les efforts hiunains ont été tentés; il ne reste plus aucun espoir. Chercher aujourd'hui à guérir celte infirmité cruelle est un désir noble, sans doute , mais inconsidéré ; ainsi ont dit les savants, ainsi a répété la foule. Mon cœur battait plus fort; une pensée me vint : j'éprouvai une sorte d'attraction plus forte que ma raiso^^ et je fus entraîné vers Télre
intéressantque j'âyaisdeyant moi, et qui, calme^inir mobile, semblait indifférent à ^n propre malheur «]
Je le fis asseoir, et, sans qu'il sût rien du ma«* gnétisme, il tomba bientôt dans un doux sommeil; Je lui prononçai alors, à trois ou quatre pouces de l'oreille , mon nom par syllabes : Du-po-tet, Il répéta les trois syllabes avec une intonation et une accentuation parfaites : A-dol-phe (c'était son som) Tut répété aussi distinciement. Sa mère était là. Emue, comme je Tétais moi-même, nous nous regardions sans nous adresser la parole; son étonnement était le mien ; sa surprise, je la partageais, Mais toute espérance s'évanouit bientôt : éveillé, il n'entendait plus. Je lui prononçai les mêmes mots avec la même voix; il souiïla sans produire de sons.
Que venais-je donc de produire? Je n'en savais rien encore, mais cela m'avait donné la fièvre. J'essayai de l'endormir le lendemain; je ne pus y parvenir; une troisième fois je n'obtins pas plus de succès. Enfin, il repartit pour l'école de Toulouse, dont il était un des élèves les plus distingués.
Une découverte ne se fait pas tout d'abord; la pensée entrevoit la possibilité d'une chose, on exécute une ébauche; l'esprit n'est pas satisfait, il y a des imperfections, vous vous désespérez, attendez,
l'âme travaille pour vous ; au moment oîi vous tié serez plus sous l'empire de la pensée qui s'était emparée de vos facultés, vous serez saisi de nouveau par une préoccupation plus violente, vous renouvellerez vos essais ; il y aura des imperfections, mais vous marchez au but pourtant, et enfin le jour arrive où le doute n'est plus possible; le problème est résolu : vous avez réussi.
Dijon, berceau de mes pères, c'est là qu'il m'était réservé un bonheur nouveau, c'est là que Dieu récompensa mes efforts; pouvait-il mieux choisir le lieu? Pouvait-il me faire entendre plus clairement combien ma persévérance lui était agréable ?
Mes chers élèves et amis de Dijon, de Gray et de Vesoul, vous qui avez été témoins des faits merveilleux que je vais citer, je vous adjure de me démentir si j'exagère en rien mes récits. C'est vous qui ameniez les sourds-muets à nos expériences : je n'en connaissais pas un seul, et c'est encore vous qui, de mille manières, constatiez l'audition que j'avais su leur donner. C'est vous qui m'aidiez à enseigner les premiers mots de notre langage à ces infortunés. Je n'ai, croyez-le, oublié ni vos noms ni votre souvenir. Je doutais encore, lorsque tant de faits avaient porté chez vous la conviction j il
me fallait chaque jour un sujet nouveau pour qud^ lui donnant la faculté d'entendre, je crusse avoir bien réellement découvert le moyen de réveiller la sensibilité d'un organe que des maladies avaient paralysé, ou bien que par impuissance la nature avait laissé endormi.
Non, le principe qui entend n'est pas l'organe ; celui-ci est nécessaire, sans doute, mais chercher à guérir cette infirmité par des perforations de tympan, des sétons, des vésicatoires, et toute cette série de remèdes excitants dont on n'a jamais retiré aucun avantage, persister dans leur emploi, n'est plus qu'une barbarie froidement calculée; car l'Académie a constaté que la médecine jamaû n avait produit un seul cas de guérison.
Cependant mes sourds-muets entendaient, et
aucun remède ne leur avait été donné s par quel moyen donc recouvraient-ils ou acquéraient-ils la faculté auditive? Comment dévoiler ce mystère, afin que, connu, il puisse servir à d'autres pour opérer les mêmes merveilles? Jésus avait dît : Crois, mais la croyance si nécessaire n'est utile cependant que pour trouver la force ; les facultés de l'âme ont besoin de quelque chose de physique, il leur faut des instruments pour se manifester, car elles n'agissent pas seulement sur l'esprit, mais sur la
malière, et ici on voît naitre des phénomènes physiques et physiologiques; le travail est sensible, Toreille douloureuse, une partie du cerveau souffre également ; la gorge, les mâchoires et les bras participent au malaise passager qui naît dans l'organisation; la langue surtout devient froide, tandis que tous les organes susmentionnés sont chauds et quelquefois tuméfiés ; les oreilles suintent et laissent échapper des vapeurs d'une odeur fétide ; les yeux deviennent brillants, et bientôt commence le plus curieux travail de l'intelligence du sourdmuet.
J'ai cherché des philosophes pour examiner ces faits, je n'en ai trouvé aucun; des savants pour les expliquer, ils ne sont pas venus; des philanthropes pour les généraliser dans l'intérêt de l'humanité; je dois avouer que, s'il en existe, j'ignore où ils sont. Seul au milieu d'un grand nombre d'hommes , bons et éclairés sans doute, mais avides de phénomènes curieux, je n'avais ni le temps ni la faculté de me livrer à l'étude de ma découverte; occupé de produire vite, mes forces s'usaient par les émotions et le travail.
Dijon, 8 mai 1840.
Thérèse Estivatet, âgée de trente-quatre ans, fut
là première sourde-muette qui recouvra Touïe. Je puis dire qu'elle entendait trop ; car le moindre bruit, le son le plus léger ébranlait son organisation au point de la faire beaucoup souffrir. Sa voix, qu'elle n'avait jamais entendue, avait produit sur elle des émotions que l'on ne peut décrire; elle passait les jours à crier, chanter, imiter les paroles et les chants qu'elle entendait, les cris des animaux, les aboiements d'un chien, le son d^une cloche, etc., etc. Elle cherchait à tout reproduire, et son étonnement de ne pas être comprise lorsqu'elle parlait était aussi grand que celui qu'elle causait aux curieux qui l'excitaient à parler.
Henry (de Fontaine-Française), jeune homme de dix-huit ans, élevé à l'école de Besançon, ne recouvra la sensibilité que d'une seule oreille, mais il percevait néanmoins tous les sons avec une justesse d'audition remarquable.
Antoine Besancenot (de Chargey), sourd-muet de naissance, âgé de sept ans, entendait si bien qu'on eût pu croire qu'il n'avait jamais été sourd.
Quinze autres, aussi heureux que ce dernier, reçurent de mes mains ce don si merveilleux. Trois ou quatre n'éprouvèrent qu'une légère modification dans leur état. C'était, dans ce cas, par l'^^pigastre qu'ils percevaient les sons. C'étaeint ceux sur
qui la science avait pesé de tout son poids ; martyrs de l'art, ils avaient eu le tympan perforé ou le conduit audilif altéré par des substances corro^ sives.
Qui dira ce qu'il y avait d'instructif pour la philosophie dans ces moments où l'organe nouveau fonctionnait pour la première fois, où nous entendions des voix d'enfant au berceau sortir de poitrines complètement développées, où le besoin qu'avait leur intelligence de faire comprendre plus qu'on ne peut exprimer donnait à leur physionomie un caractère nouveau et surnaturel?
Les muscles qui servent à la voix n'étaient pas ceux qu'ils employaient pour articuler des sons dans leur état de surdi-mulité, et, plusieurs ne pouvant comprendre comment une faculté naissante, qui leur donnait tant de douleurs et de peines, pouvait être enviée et tant recherchée, refusaient obstinément de faire des efforts pour parler, et se bouchaient les oreilles.
Tout à l'heure l'Académie des Sciences, sur la proposition de trois de ses membres, dira que j'ai menti en lui annonçant ces faits; elle rejettera l'examen d'un sourd-muet parfaitement guéri (Antoine Besancenot), et les pièces constatant son infirmité, signées de vingt nt)tables et de tout le con-
seil municipal. Il faudra justifier à ses yeux, sur des sourds-muets de l'institution de Paris, la découverte dont je me vante. On refusera d'abord de . constater par écrit leur état ; puis enfin, on con-sentira à me donner cette pièce qui dira :
« Monsieur, « Conformément à votre désir, la commission que j'ai l'honneur de présider met à votre disposition trois jeunes sourds-muets de namance; leur
INFIRMITÉ EST COMPLÈTE; ik SOïlt tUSen^bleS A TOUTE
ESPÈCE de bruit. Ce sont les nommés Lemarie, âgé de quinze ans ; Jérôme, âgé de dix-neuf ans , et Rîgault, âgé de dix-huit ans. Ils appartiennent tous trois à l'Institution royale des Sourds-Muets, où vous devez vous rendre pour leur appliquer, s'il y a lieu, vos procédés curatifs.
« Signé Màgendie. »
1" mars l8/il.
Puis, lorsque le rapport se fera, on dira que ces sourds-muets entendaient avant mes expériences^ qu'ils parlaient même ; on assurera qu'ils n'avaient acquis qu'une légère nuance d'audition qu'ils perdirent de suite; on affirmera que j'ai abandonné leur traitement , moi' qui ai sollicité vainement qu'on me les envoyât chaque jour, les jugeant assez avancés en audition pour leur ap-
prendre à parler, bien qu'ils n'eussent été que quinze jours entre mes mains, et qu'ils eussent par conséquent reçu chacun , en tout, seulement trois ou quatre heures de mes soins.
Tandis que j'attendais, avec confiance, le résultat de mes démarches faites auprès du ministre, pour avoir ces sourds-muets chez moi, un rapport se lisait à l'Académie, où la vérité était dénaturée, la surdi-mutité déclarée incurable, et moi, pour prix de mes généreux efforts , j'étais flétri.
L'audition avait été constatée devant moi par ces messieurs ; ils étaient convenus du changement heureux qui s'était opéré chez ces sourds-muets. Un de leurs professeurs avoua hautement ce changement devant les commissaires. Qu'importe?
L'Académie avait jugé, dans un temps, que le magnétisme n'existait pas; elle ne peut aujourd'hui admettre un de ses effets sans se donner un démenti. Elle en a reçu tant déjà!
En faisant cette démarche auprès de l'Académie, j'avais obéi aux conseils d'hommes éclairés, qui avaient vu les résultats que j'obtenais chaque jour; en ne la faisant point, j'eusse été coupable à leurs yeux. Je leur disais pourtant : Choisiriezvous pour juges des hommes qui seraient lésés par le gain de votre procès? Est-il prudent que celui
qui foît plus aille chercher le suffrage de ceux qui font moins?
Ils doivent en être aux regrets maintenant.
Je les remercie cependant comme si j'avais triomphé] il faut à certains hommes toutes les amertumes, et je suis du nombre de ces privilégiés. Pour qu'un homme se dise éclairé, il faut qu'il approche au moins une fois des immortels^ et cette faveur je l'ai reçue.
Oui, répétons-le donc, le plus grand nombre des sourds-muets peut rentrer dans la vie habituelle, ayant le sens qui nous distingue d'eux. Mais c'est un travail que ne fera pas la science; il lui faut des instruments ou des remèdes; elle n'imagine rien au delà, et aujourd'hui Jésus, s'il revenait, ne serait, selon elle, qu'un charlatan; ses miracles, des impostures*; ceux qui se diraient guéris, des niais ou des fripons. Tel est le progrès de, l'intelligence académique.
Fais ton fait, comme le dit Montaigne. Produis sans écouter aucun conseil , crains que le contact des savants ne vienne refroidir la chaleur de ton âme et diminuer ton pouvoir. L'humidité introduiteprèsd' une machine électrique rend douteuses sa force et sa puissance. En tout semblable, lorsqu'il s'agit d'œuvres morales, chacun de ceux qui
t'approcheront agiront sur toi, sans que tu t'en aperçoives. Sans doute , leur rire, leur sarcasme, leurs faux maintiens, tout viendra altérer ta nature. Tu as besoin, pour réussir, d'être toujours toi-même y et tu ne le seras plus. Rappelle-toi que, pour des œuvres moindres, mais qui dépendaient pourtant aussi d'une certaine disposition du système nerveux , Bleton et cent autres , en dernier lieu, ces deux jeunes Grecques dont nous allons citer l'histoire, virent cesser leur étonnante faculté à l'approche d'hommes qui ne pouvaient être montés au même ton. C'est une lumière placée près de certains gaz qui ont la propriété de l'éteindre; c'est le brillant d'un métal pur qui se ternit en demeurant un instant dans certains lieux.
Moi-même j'ai senti qu'il s'était opéré une modification dans mon être, et que, plus encore, les œuvres de mes mains et démon intelligence avaient perdu de leur grandeur. Mais aussi l'irritation de mon esprit, la colère peut-être, causée par un déni de justice, tout, à mon insu, m'avait rabaissé à la hauteur de mes illustres juges. Plus encore, mes œuvres commencées , je ne pus les achever, et je subis, malgré moi, et bien douloureusement, les conséquences d'une première fautç, celle d'avoir écouté, contre mon sentiment, des hommes qui,
sans rien produire de ce que je faisais, savaient pourtant colorer leurs conseils et leur donner une sorte de justesse.
Rappelle-toi enfin que, si un guide trompeur te conduit à T Académie , rappelle-toi que ceux qui dùtribyffnt les prix de vertu ne sont pas tenus d'en avoir, et que, dans ce lieu tant honoré, jamais une vérité de quelque importance n'a été reçue sans un long combat.