‹ Essai sur l'eschatologie paulinienneChapitre 7 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Nous avons exposé, en les mettant en regard l’une de l’autre, l’eschatologie juive et l'eschatologie paulinienne. De la comparaison des deux systèmes il résulte: premièrement que Paul à conservé les idées juives dans leur charpente générale, tout en transformant le fonds d'une manière trèssensible, et, en second lieu, que les deux manières de voir se distinguent principalement en ce quela plus ancienne se place à un point de vue essentiellement national, tandis que celle de Paul est absolument universaliste. Comment expliquer qu’un même esprit ait pu être à la fois si conservat'ur et si hardi? Comment admettre surtout qu’un juif ait pu être conduit à croire que Dieu aime tous les hommes avec une égale impartialité, ne faisant aucune différence entre les peuples? Le caractère de Paul, l’éducation que celui-ci reçut pendant sa jeunesse, les milieux dans lesquels ila vécu nous semblent expliquer suffisamment ces étrangetés; c’est ce que nous allons nous efforcer de faire voir.

L’apôtre Paul:est au moral un homme que la passion religieuse possède. Nous employons ce terme dans son sens le plus favorable, mais en même temps le plus énergique.

Pour notre apôtre, la vérité n’est pas une abstraction aimable, propre à récréer les intelligences bien faites ; c'est une affaire toute personnelle qui saisit le mot, l’occupe tout entier, devient la maîtresse de tous les sentiments et de tous les actes. C’est d’abord, que chez lui la foi est ab:olue, c’est en second lieu que son bonheur à venir, et nonseulement le sien, mais aussi celui de l’humarnité entière, un bonheur prochain, immense, dépend de la réalité de cette foi. Aussi la vérité qui a fait de lui son esclave devient en retour son bien, sa chose. Elle est son évangile, et il défend celui-ci avec toute l'ardeur, toute l’âpreté d'un avare à qui l’on veut ravir ses trésors. Cet évangile rencontre-t-il des obstacles, Paul ne s’attriste pas, il s’indigne, s’irrite, s'exaspère. Sa prédication rencontre-t-elle, au contraire, un terrain favorable, aussitôt s'exhalent de son cœur en flots abondants des accents affectueux, des effluves d’une tendresse inouïe. Tantôt l’évidence, la beauté de.ses conceptions lui apparaissent si vives, qu’elles passent du dedans au dehors et se matérialisent presque. Il croit les voir, les toucher ; des accents de triomphe s’échappent retentissants, il est ravi jusqu’au ‘roisièmne ciel et contemple en extase des spectacles que le langage humain se refuse à traduire. D’autres fois, au contraire, il tombe dans l’abattement, mais il se relève vite, et la certitude des choses espérées lui rend aussitôt toute sa vaillance. La vérité est donc pour lui plus qu’une chose comprise, c’est une idée sentie, vécue, aimée, adorée avec passion. Aussi ne reniet-il jamais un principe admis ; s’il le corrige, c’est sans en avoir conscience. Ses idées se modifient sans doute avec le temps, mais c’est toujours par superposition de la foi nouvelle sur l’ancienne. Sa pensée est un trésor auquel il ajoute sans cesse et dont il ne retranche jamais rien. Jusqu’à la fin iltire gloire d’avoir été un pharisien rigide, et l’on ne saurait affirmer qu’il ait jamais considéré comme

en D une mauvaise action d’avoir persécuté les chrétiens. (Gal. F, 14 (4); — Phil. ILE, 6.) Ce sont là des phénomènes moraux qui tiennent à la nature intime de l’âme ; ils ne s'expliquent pas, ils se constatent.

Au point de vue intellectuel, la pensée de notre apôtre dérive de trois faits que nous énumérons dans leur ordre chronologique :

D est d’origine judéo-helléniste; et par là s’explique l’universalisme qui distingue d’une façon si spéciale sa théologie, comme aussi cet esprit ouvert à tout qui lui fait adopter des idées nouvelles, quelle que soit leur provenance (2).

Il a reçu à Jérusalem, et cela pendant de nombreuses années, les leçons d’un célèbre docteur pharisien. Telle est l’origine de la profonde science théologique qui lui fournira presque tous les matériaux de son système.

Enfin, il est devenu chrétien. Mais sa conversion ne lui apporta comme élément nouveau, qu’un nom, celui du Messie.

Paul ou Saul, car il portait ces deux noms, est né à Tarse, ville de Cilicie. C'était alors une cité importante, riche en écoles et en instituts scientifiques, célèbre par le grand nombre d'hommes savants qu’elle produisait, pleine d’un grand concours de peuples où dominait la race grecque (3). A Tarse, comme à Antioche, à Alexandrie et dans un très grand nombre de villes de l'Egypte et de la Syrie s'était

(1) Le terme nepocotépws ne contient pas nécessairement une idée de blâme.

(2) Nous faisons allusion à la notion de l'immortalité de l'âme que nous croyons avoir été enseignée à Paul par l’Alexandrin Apollos.

(3) V. Renan : les apôtres, p. 165.

formée une nombreuse colonie de juifs gardant leurs croyances et leur nationalité, mais ayant perdu, au point de vue national comme au point de vue religieux, une bonne part de l’âpreté qui allait se renforçant chez leurs frères de Palestine. Dans ces cités populeuses où les croyances, les langues, les mœurs les plus diverses venaient sans cesse se rencontrer, se heurter, se mêler, les sentiments devaient par force s’empreindre de cosmopolitisme et de tolérance (1). La famille de Paul n’a pu échapper à la loi commune. Sans doute elle ne reniait point le peuple dont elle était sortie ; elle affirmait avec orgueil descendre de la tribu de Benjamin (Rom. XI, 1. — Phili. III, 5), elle n’eut garde de confier Paul aux écoles brillantes mais païennes de Tarse, et celui-ci reçut une éducation purement judaïque, (Act. XXII, 3), mais elle acceptait sans répugnance de vivre en bons termes avec les incirconcis. Cela est démontré de la façon la plus péremptoire par cette circonstance qu’elle possédait le droit de bourgeoisie romaine (Act. XII, 28), avantage que le peuple-roi donnait ou vendait uniquement à ses amis.

Le père de Paul jouissait d’une position honorable, car il était pharisien (Act. XXIII, 6), possédait, avons-nous dit, le titre de citoyen romain et avait conservé les documents établissant de quels ancètres il descendait. Nous ne savons cependant s’il vivait dans l’aisance, mais il n’était pas ce que nous appellerions riche. Paul, en effet, n’eut pas de patrimoine ; il dut travailler pour vivre (Act. XVIII, 3. — 4 Cor. IV, 11.12. — 1 Thess. II, 9. — 2 Thess. III, 8), et quand les circonstances lui rendirent impossible l'exercice de sa profession, il lui fallut, malgré sa répugnance, accepter les dons de la charité. (Phili. IV, 10-18.) Le métier qu’il

(1) V. le chap. si intéressant que consacre à l’hellénisme. M. Reuss. Hist. de la théol. chrét., T.I, p.90 ss. — V. également : M. Nicolas. Doctr. relig. des juifs, r° part., chap. IV.

Sri exerçait consistait dans la fabrication des grosses toiles dites de Cilicie {xtxrov, cilice), dont on se servait particulièrement pour faire destentes Cet article assez grossier devait se vendre à des prix relativement bas, et il fallut probablement que Paul s’y exerçât pendant plusieurs années pour acquérir l’habileté de main nécessaire. Pendant ce temps, il dut recevoir une première éducation dans quelque école juive attenante à la synagogue de Tarse. Il y montra, on peut le croire, une viveintelligence, se portant de préférence vers les choses de la théologie. On pensa donc à faire de lui un rabbi,et on l’envoyaà Jérusalem pour y recevoir lesleçons du célèbre docteur pharisien Gamaliel. (4ct. XXII, 3.) La présence de quelques parents dans cette ville facilita probablement les choses. Le passage Act. XXIIT, 16, révèle en effet qu’il existait à Jérusalem un fils de la sœur de Paul.

Nous ignorons quel âge avait Paul lorsqu'il quitta la mai: son paternelle, et nous n’avons pu découvrir pour quelle raison un certain nombre de commentateurs indiquent celui de douze ans. Serait-ce parce que c’est l’âge de la puberté chez les peuples orientaux? L’indication ne nous paraîtrait pas suffisante, et nous croyons que bien des particularités de la théologie paulinienne resteraient inexplicables si l’apôtre n’était resté plus longtemps soumis à l’influence helléniste. Nous avons insisté sur le fait peu intéressant en luimême qu’un temps assez long avait été nécessaire au jeune Saul pour apprendre son métier de tisserand. Il est peu probable en outre qu'un homme de la trempe de Gamaliel se chargeât d’instruire les tout jeunes gens; sans doute il ne venait à ses leçons que des esprits à peu près formés. On nous objecte, il est vrai, le passage Actes XXII, 3; mais outre que l’on ne saurait affirmer que Luc ait cité textuel- lement les termes dont Paul a dû se servir, n'est-ce pas, dans tous les cas, presser de beaucoup trop près les mots &vareboauuévos, remaudeuuévos que de leur faire dire : Paul a

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