Cazrery, Li-Ki, Intr., XIV
ils se présentent comme une partie d'un vaste système qui n’est pas religieux; ils procèdent d'une même idée qui n’est pas religieuse : comme tous les autres rites, ils répondent à ce besoin qu'ont les Chinois de donner une forme à des sentiments; comme les autres, ils ont été déterminés au nom de la morale et de la raison, non à celui d’une Eglise ou d'une religion; leurs auteurs ont été des législateurs ou des lettrés, non des prêtres ; ceux qui les pratiquent ne leur reconnaissent aucun pouvoir mystérieux, car les Chinois ne voient dans Leurs sacrifices qu'une façon d'exprimer leur respect pour les esprits, de même que par les autres rites ils manifestent les sentiments qu'ils ont pour l’empereur, pour leurs parents, ou pour leurs aînés (1). Ainsi ces sacrifices n'ont de religieux — si on y tient absolument — que le sentiment qu'ils expriment, et ne sont pas comparables aux pratiques des autres religions, où chaque rite, non seulement implique une foi en la divinité, mais encore à une signification, un but et un pouvoir particuliers (2).
4. Cf. Li-Ki, p. 126. « Le sacrifice n’est pas une chose qui vienne du dehors; c’est du dedans qu’elle sort, puisqu'elle prend naissance dans le cœur. Le cœur éprouve des sentiments affectueux et en fait hommage au moyen des rites... »
2. Cf. Durkuemm, La définition des phénomènes religieux, p. 14. « ]l n'y a pas de religion, d’ailleurs, où il ne se rencontre des rites dont l'efficacité est indépendante de tout pouvoir divin. Le rite agit par lui-même, en vertu d’une action sympathique ; il suscite comme mécaniquement le phénomène qu’on se propose de produire. Ce n’est ni une prière, ni une invocation adressée à un être de la bonne grâce duquel le résultat dépend. Mais ce résultat est obtenu par le jeu automatique de l’opération rituelle. Dans tout culte, il y a des pratiques qui agissent par elles-mêmes, par une vertu qui leur est propre, et sans qu'aucun dieu s’intercale entre l'individu qui exécute le rite et le but poursuivi... »
Cp. aussi SABaTIER, Esquisse d’une philosophie de la religion,
Cette réserve faite pour les sacrifices au Ciel et aux Esprits, nous pouvons dire que tous les autres rites chinois ont un caractère nettement, purement laïque. Le culte des ancêtres, par exemple, n'a rien de religieux, puisque le sentiment qu'il exprime n'est même plus religieux : ce sentiment, d’après le Kia-li lui-même, n’est que celui de respect, d'affection et de reconnaissance que les enfants doivent avoir pour leurs parents. J'aurai l’occasion de revenir longuement sur ce sujet ; mais dès maintenant, l'étude que j'ai faite sur les rites me permet de conclure à leur caractère profane.
Réfutations. — Il me reste maintenant à citer et à réfuter des opinions contraires à la mienne.
La plus intéressante, à ma connaissance, est celle de M. de Harlez : « La signification originaire du mot li, écrit-1l, semble bien être « règle des cérémonies religieuses ». Le caractère usité aujourd'hui pour représenter ce mot le dit clairement. Il est en effet composé d’une figure des vases sacrificiels et de traits représentant une manifestation céleste. En sa forme primitive ou Ku wen il manquait de ces derniers traits et se composait de deux lignes superposées désignant des oblations et l'acte d'offrir ou de protéger. Le Tchouen tze wei explique ce terme de
p. 426. « A l’origine, la prière ne semble avoir de religieux que la foi naïve que l’on met dans son efficacité. Elle est presque partout conçue et pratiquée comme une sorte de contrainte exercée par l’adorateur sur l'esprit qu'il veul s’assujettir. Il y a des syllables mystérieuses qui, prononcées comme il faut, produisent un effet irrésistible. A la voix se joignent des rites et les pratiques, c'est-àdire des gestes de menace ou de caresse, qui ont pour but d’effrayer le dieu ou d’enchaîner sa volonté à celle de l’homme ». Il n'y a rien de comparable dans les rites chinois...
la façon suivante : c’est ce par quoi, en servant les esprits, on obtient la félicité. Mais, par la suite, le mot li s’est appliqué à toutes les règles des actions tant profanes que religieuses, et cela parce que tous les actes de la vie humaine étaient regardés comme soumis à la volonté du ciel et les rites destinés à rendre l'homme plus moral et plus pieux » (1).
Cet argument est très séduisant, mais il n’est pas décisif : aussi loin qu’on peut remonter dans l’histoire de la Chine, on voit que, parmi les rites, il y a toujours eu d’autres cérémonies à côté des sacrifices aux Esprits. Le Chou-King attribue la paternité des rites à Chun qui régla les cinq cérémonies; or, « ces cérémonies étaient celles des esprits, du deuil, des réjouissances, des bons et mauvais succès en paix et en guerre ». Dans l’I-li, qui fut composé au xn° ou au x° siècle avant notre ère, le mot li était employé pour désigner toutes sortes de cérémoniés. Il semble donc qu’on ait toujours employé ce mot pour désigner les cérémonies en général, et non les cérémomes religieuses seulement. |
D'autre part l'argument de M. de Harlez se termine par une affirmation qui he me semble pas très fondée «.. tous les actes de la vie humaine étaient regardés comme soumis à la volonté du ciel et Les rites destinés à rendre l'homme plus moral et plus pieux ». Le moyen le plus sûr de s’en convaincre n'est-il pas, non d’examiner le caractère li, mais les rites eux-mêmes, de chercher leur objet et leur but, la pensée de leurs auteurs, de chercher aussi comment ils ont pris naissance et de Les suivre dans leur développement. C’est ce que nous avons tâché de
AVIS ANT ex
faire, et nous avons vu que, si les rites étaient destinés à rendre l’homme plus moral, le li-ki ne nous apprend nulle part qu'ils avaient pour but de le rendre « plus” pieux ». Je crois d’ailleurs que le mot « pieux » n'a pas un équivalent exact dans la langue chinoise. Les auteurs du li-ki parlent sans cesse de la vertu, de la morale, de la raison, et non de « la volonté du ciel » : « si quelquefois 1l est question de l’Etre suprême, des Génies tutélaires, des Esprits ou des Ames, ce n’est que d’une facon tout à.fait accidentelle, et comme en passant, ainsi que cela à lieu dans les ouvrages les plus étrangers aux matières religieuses... » (Callery, Li-ki, Intr.).
Ainsi l'argument que M. de Harlez tire du caractère li est très séduisant sans être très solide.
Que devons-nous penser, maintenant, des idées de M. Farjenel. D’après cet auteur, les institutions chinoises sont semblables aux institutions romaines : « la religion y à tout embrassé... ». Les rites n’ont donc pas manqué de lui apparaître comme des règles religieuses : « les prescriptions rituelles impriment leur marque sur tous les actes de la vie du Chinois : elles s'étendent même à de simples mouvements commandés ailleurs par la seule politesse © non seulement, la prière et le sacrifice possèdent leurs rites minutieux ; mais même la manière d'entrer et de sortir, de se ténir debout, de porter ses regards sur autrui, de recevoir et de reconduire un hôte, tout cela fait également partie du formulaire rituel, parce que tous les actes de l’homme ont pour les sages Chinois un rapport étroit avec la religion » (1) M. Farjenel raisonne comme s’il était démontré que les rites chinois sont