‹ Essai sur l'esprit du droit Sino-AnnamiteChapitre 60 sur 109 · Screen, Il, p · texte numérisé non relu

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2, Cela n'arrive guère que lorsque l’inobservance des rites crée un

danger publie, ou apporte un trouble dans la famille et par suite dans la société. Ex. : Règlements sur les inhumations, art. 162, el Ordonnance de Tu-Duc (1855); Répudiation de l'épouse, art. 408, etc.

c) Conclusion. — Maintenant que nous avons déterminé la place des rites dans les,institutions chinoises, 1l est temps de nous rappeler pourquoi et comment les anciens rois les avaient établis : pour inculquer la morale au peuple, les souverains avaient été conduits à déterminer les pratiques, les manières d’agir qu'un homme vertueux devait suivre; et ces pratiques, ils les avaient rendues obligatoires. Par les rites, la morale était donc l’objet d’une obligation juridique, et c’était une véritable « obligation de faire », non une simple « obligation de ne pas faire » ; elle exigeait un rôle actif, non une simple abstention ; il fallait non seulement ne pas agir d’une façon contraire à la morale, il fallait encore agir en se conformant à tous ses préceptes.

C’est là l'originalité du droit sino-annamite. Dans d’autres législations, « la puissance publique n’intervient pour réprimer les atteintes à la morale et à l’ordre publie que lorsqu'elles se sont produites ». Quant au législateur sinoannamite, il s’est toujours efforcé de fortifier la morale elle-même, et d’en rendre directement la pratique obligatoire.

Cette tendance, que M. Ch. Fournier-Wailly (1) a découverte dans le code moderne et qu’il a montrée dans un article à la fois très savant et très concis, cette tendance, nous la trouvons donc aussi dans les rites, c’est-à-dire dans une autre partie de la législation sino-annamite, dont il reste encore des traces importantes, et qui a eu, surtout dans l’antiquité, une importance primordiale. Cette législation est donc intimement liée à La morale, son but essentiel a toujours été d’être moralisatrice.

1. Bulletin du Comité de l'Asie française, août 1909, pp. 335, 336.

C'est ce que nous voulions démontrer, car le but de ces longs développements est de mettre en lumière la place prépondérante de la morale dans le droit sino-annamite. Nous pourrions donc terminer ici notre étude sur les rites.

INFLUENCE DES RITES DANS LA CIVILISATION GHINOISE. — Mais nous n'avons pas encore dit l'essentiel : nous avons dit seulement que le législateur sino-annamite a institué les rites parce qu’il a vu en eux le moyen de moralisation le plus efficace et le meilleur, mais nous n'avons pas dit si. ce but a été atteint, ni pourquoi il l'a été.

Ce but à été atteint, car nous verrons quelle importance ont acquise, en Annam et en Chine, les deux doctrines fondamentales de la morale chinoise : celle du respect et celle de la piété filiale.

Et cependant nous avons vu combien cette morale laïque était peu armée pour soumettre Les foules. Quel était donc le secret de sa force ? C’est le moment de résoudre cette énigme, car c'étaient Les rites qui avaient donné à la morale chinoise la force qu'elle ne pouvait avoir par elle-même, la force des morales religieuses.

Les rites, en effet, constituent un cérémonial étroitement uni à la morale, car tous leurs détails ont pour but de rappeler à chacun les sentiments qu'il doit avoir dans chaque circonstance de la vie. Les rites sont ainsi de véritables illustrations de lecons de morale, et leur avantage immédiat est donc, en la rendant visible et tangible, de la révéler avec plus de netteté et plus de force. Grâce à eux, les préceptes perdent leur caractère abstrait ; ils ne s'adressent plus uniquement et directement à la conscience ; ils l’atteignent par l'intermédiaire des sens. C'est

là un avantage considérable, car les esprits simples sont moins sensibles aux vérités abstraites et théoriques qu'aux réalités visibles ou qu'aux apparences trompeuses : tant qu'il y aura des hommes, il y en aura toujours un grand nombre pour qui le soleil se couche et se lève, tandis que la rotation de la terre n'aura jamais d'existence que pour une infime minorité. Ce qui est vrai pour les vérités: scientifiques, l’est aussi pour les vérités morales : ce que nous voyons s'impose-toujours à nous avec plus de force que ce que nous ne voyons pas. Pour les hommes cultivés eux-mêmes, qui ont cependant l'habitude des recherches abstraites, la certitude scientifique, que donne le raisonnement, n’est jamais aussi forte, n'a pas de racines aussi profondes, que la conviction irraisonnée, acquise le plus souvent par l'intermédiaire des sens ou par un besoin du cœur. Nous sommes plus profondément sensibles à ce qui frappe nos sens qu’à ce qui sollicite notre esprit, c'est là une vérité reconnue par tout le monde et sur laquelle nous n'avons pas besoin d'insister.

Quoi qu'il en soit, la révélation indirecte, celle qui s'opère par l'intermédiaire des sens, est vraiment si puissante que, « d’une génération à l’autre, la religion est enseignée et se propage du dehors par l'Eglise, la famille ou des instituteurs spéciaux » (1). Pascal l’a compris

1. SaBarier (Esquisse d'une philosophie de la religion, p. 267), le reconnaît lui-même, quoiqu'il attribue à la révélation intérieure par Dieu un rôle essentiel dans l’éveil du sentiment religieux. Cette réserve ne se trouve pas dans la pensée de M. Emire Bourroux (Science et Religion, p. 388) : « On distingue, écrit-il, comme éléments essentiels de la religion outre le sentiment et les dogmes, les rites et les œuvres, soit extérieures soit intérieures. Il est impossible de considérer les œuvres comme un élément purement adventice de la religion. Loin que les œuvres puissent être ainsi un simple résultat,

quand il dit que c'est à force de s’agenouiller qu'on acquiert la foi. Et c’est surtout vrai pour le catholicisme, qui explique « le sentiment de piété comme l'effet intérieur de l'institution extérieure et surnaturelle » (1).

Ainsi les rites, les pratiques, dont les religions se servent pour éveiller le sentiment religieux, les moralistes chinois les emploient pour révéler leur doctrine, pour faire naître dans les cœurs les sentiments que cette doctrine recommande. Ils ont compris, en effet, l'avantage de donner aux enseignements de la morale une forme visible, plus convaincante, plus facilement et plus nettement perceptible (2).

Ils ‘ont compris aussi l'avantage d'atteindre la conscience par l'influence médiate, lente et continue des pratiques rituelles : « par Le cérémonial du sacrifice offert dans le temple des ancêtres, dit Confucius, la piété filiale et la tendresse paternelle passent en habitude... » (3). Ce

d’éminents psychologues veulent que le sentiment, les dispositions intérieures, ce qu’on appelle l'être, ne soit lui-même que l’effet et la traduction psychique de l’activité extérieure et motrice ».

1. SABATIER, £squisse d’une philosophie de la religion, p. 266.

2. Li-Ki, p. 2. « C’est par les rites qu’on fait ressortir la proximité ou l'éloignement de la parenté, qu’on tranche les doutes, qu’on établit une différence entre les semblables et les dissemblables et qu'on met au grand jour le vrai et le faux ». Le même livre dit plus loin, p. 436 : « Les rites servent à rectifier les mœurs de l'empire, comme la balance sert à distinguer les choses lourdes des choses légères... Et de même que la balance étant suspendue, il n’est pas possible de se tromper sur le poids lourd ou léger... ; de même le sage qui examine bien les rites ne saurait se tromper en prenant pour vrai ce qui est faux ». V. aussi p.152 : « Confucius dit : les rites sont ce qui éclaircit les choses douteuses et fait distinguer les imperceptibles servant ainsi de digue au peuple... »

3. Li-Ki, p. 41; V. aussi p. 137 : « Le cérémonial (établi par les anciens empereurs pour être) usité dans les visites en cour, à pour

n'est que la pensée de Pascal sous une autre forme, et appliquée, non plus à l'acquisition de la foi, mais à celle de la piété filiale.

Ainsi les rites n’ont pas seulement pour effet de donner aux enseignements de la morale une forme plus perceptible pour les foules, elles tendent encore à faire passer en habitude la pratique de la vertu.

Ce n’est pas toute l'utilité des rites : dans Les religions leur effet n’est pas seulement d’éveiller, de faire naître le sentiment religieux, mais encore de lui donner la force, la puissance d'expansion des sentiments collectifs. Car « les rites ont pour effet d'exprimer Le sentiment religieux et de le déterminer » (1), et ils sont les mêmes pour tous les fidèles ; ils sont donc comme un moule unique où viennent aboutir et se former les sentiments et les croyances individuels ; ils les unifient, ils suppriment les hésitations, ils tranchent les doutes (2) ; ils leur donnent l'unité sans laquelle il n'y a pas de force, sans laquelle il n’y a pas de religion. Sans les rites, en effet, « la foi n’est qu'une conviction intérieure et solitaire »; mais se traduit-elle en pratiques ? et « l'âme qui était hésitante et faible dans l’isolement, se sent raffermie comme si elle avait trouvé la con-

but de mettre aü grand jour les rapports qui lient les sujets au souverain... Le cérémonial usité dans les funérailles et les sacrifices, a pour but de faire clairement ressortir la reconnaissance des sujets (envers le souverain) et des enfants (envers leurs aïeux)... (Si on supprime le cérémonial il n’y a plus que désordre dans tout cela): aussi, quoique les enseignements de réforme que le cérémonial implique semblent imperceptibles, ils ne font pas moins que l’homme se rapproche journellement du bien, ets’éloigne du mal,sans même s’en apercevoir».

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