SECTION I
La morale sociale et le droit public.
$ 1. — Le respect dans la civilisation sino-annamite. $2. — Les principes fondamentaux du droit public. S 1. — LE RESPECT DANS LA CIVILISATION SINO-ANNAMITE
Nous connaissons déjà la morale sociale sino-annamite : pour que l’ordre règne dans l'empire, il faut que le prince donne l'exemple de la vertu, qu'il soit sage et bon, et que le peuple soit soumis et respectueux. 11 n’y a rien à dire sur la sagesse du prince. Maisil n'en est pas de même du respect des sujets : ce sentiment doit être longuement expliqué car il a, en Annam et en Chine une importance primordiale et une force inconnue en Europe. Je vais en faire l'objet d'une grande digression, car il représente, à
mon avis, un des caractères les plus distinctifs de la civilisation sino-annamite : « amour » dit la belle morale chrétienne ; « dévouement et respect », dit surtout l’austère morale de Confucius ; si je devais représenter toute une civilisation par un seul mot, je choisirais le mot «res-. pect » pour désigner la nôtre.
LE RESPECT EN ANNam. — Le respect existe bien en Europe, mais Seulement, si l'on peut dire, à l’état naturel et inculte. C’est un sentiment vague, spontané, tout intérieur, qui nous est inspiré soit par l'âge, soit par le rang social, soit par la science, soit par la vertu d’un personnage. On ne le trouve presque jamais à l’état pur, mais seulement, en quantités infinitésimales, mélangé à d’autres sentiments : la crainte, la sympathie, l'estime, l’amour ou même la pitié. C’est moins un sentiment qu’une nuance très légère d’un sentiment. Et cette nuance qu'ajoute les hommes de bonne volonté est toujours facultative, car en Europe le respect n’est pas obligatoire, seule l'irrévérence est parfois défendue.
En Annam, le respect existe très souvent à l’état pur, et quand il se trouve mélangé à un autre sentiment, (à l'amour
par exemple, comme dans la piété filiale), c'est lui qui
constitue la base et détermine l'aspect de l’ensemble. Pour s’en rendre compte, il suffit d'observer, au sein d’une famille annamite,, les manières d’agir et de parler: l’affection des enfants pour leurs parents, des cadets pour leurs aînés y est aussi profonde et aussi vive que dans la famille française, mais elle ne s'y manifeste jamais que sous une forme respectueuse : la tendresse elle-même y est austère.
La DOCTRINE pu respecr. — Le respect forme done la base de la plupart des sentiments. Cela provient de ce que les moralistes chinois y ont attaché la plus grande importance et se sont toujours efforcés de le développer : sans le respect il n'y à pas d'harmonie dans la famille, sans le respect il n’y à pas d'ordre dans l'Etat, voilà la pensée de tous les philosophes, de tous les législateurs chinois. Ils ne se sont jamais égarés à la recherche d’une égalité illusoire, ils ont accepté l'inégalité sociale comme un fait naturel, contre lequel il n'y à pas lieu de se révolter : il y aura toujours des riches et des pauvres, des gouvernants et des gouvernés ; l'essentiel est que l’ordre règne pour que le peuple soit heureux, et pour que l’ordre règne il faut que les gouvernants soient bons, justes et sages, que les gouvernés soient obéissants et respectueux. On voit que c’est une doctrine très simple : il ne peut y avoir que du désordre dans la famille, si les enfants ne respectent pas leurs parents et leurs ainés ; il ne peut y avoir que de l'anarchie dans cette grande famille qu'est l’empire, si les inférieurs ne respectent pas leurs supérieurs.
Les moralistes chinois ont done établi leurs doctrines sur la base du respect, et les institutions juridiques reposent sur le principe d'autorité, non sur celui de liberté et . d'égalité. Loin de vouloir tout égaliser, Le peuple chinois est convaincu qu'il faut dans l'Etat des supérieurs et des inférieurs, et que les derniers doivent auxpremiers respect et obéissance. Depuis la lus haute antiquité, il s’est préoccupé de distinguer les uns des autres, de fixer une place à chacun afin d’éviter les empiétéments et le désordre. Ce fut le principal but des rites.
Le ResPECT ET LES RITES. — Les rites ne sont, en effet,
que les cérémonies par lesquelles on manifeste les sentiments qu’on doit avoir. Or parmi les sentiments que le sage doit cultiver, le respect est l’un des plus importants. Les rites sont donc avant tout des marques extérieures de respect : « Les rites sont Le respect, rien de plus » (1), a dit Confucius, et il a exprimé la même idée dans le Li-ki: «Dans la pratique des rites, la plus grande chose c’était le
respect. Le respect !! En effet, il n’y a rien au-des-
sus... » (2) « Les rites, dit ce même livre, procèdent du
respect : si on les observe dans le temple des ancêtres, il
y a respect; si on les observe en entrant à la cour, les per-
sonnages les plus élevés et ceux qui le sont moins ont
leur place respective ; si on les observe à la maison, il ya
amour entre père et fils, et bonne harmonie entre aïnés et
cadets ». C’est pour cela que Confucius a dit : « Pour procurer la tranquillité au supérieur et la prospérité au peu-
ple il n’y a rien de meilleur que les rites » (3). Ainsi les rites
ont été institués par les sages de l'antiquité surtout pour
rendre visible le sentiment de respect, pour lui donner
un corps, si l'on peut dire, et pour le faire entrer profondé-
ment dans les mœurs. Nous savons quelle fut l'influence
des rites ; grâce à eux la doctrine du respect a donc acquis
la puissance d'une doctrine religieuse.
LE RESPECT ET LES LOIS PÉNALES. — À côté des rites, il y a encore d’autres lois qui poursuivent le même but.
Les sanctions directes. — D'abord le législateur punit sévèrement tout manquement au devoir de respect : il