‹ Essai sur l'esprit du droit Sino-AnnamiteChapitre 7 sur 109 · Cazcery, Intr., IL · texte numérisé non relu

Cazcery, Intr., IL

Chou-King, le livre des vers etcelui de la musique aient été composés dans un but d’édification, pour inspirer le respect des traditions et des doctrines du passé, que le l-Ki contienne des règles de morale pratique, Je ne songe pas à le nier. Mais qu'on leur trouve un caractère juridique cela devient très contestable. Pour bien faire comprendre cette erreur, je puis comparer le Chou-King au Télémaque de Fénelon : le précepteur du Duc de Bourgogne a écrit ce livre pour l'éducation du dauphin, comme Confucius à composé. le Chou-King pour rappeler aux empereurs de Chine Les bons exemples des anciens rois. Quelle que soit l'autorité morale du Chou-King, il ne saurait donc être considéré comme une source du droit, en donnant au mot source le sens précis qu'il à dans la langue du droit, de même que le Télémaque de Fénelon n'est guère susceptible de l'être.

CAUSES DE L’ERREUR. — Comment de savants auteurs ontils pu affirmer Le contraire? Je crois qu’il faut en accuser la théorie d'évolution uniforme du droit chez tous les peuples. Cette théorie est tellement séduisante, elle répond si bien au goût que nous avons de tirer des lois générales de l'étude des phénomènes sociaux, que, sans nous en douter peut-être, nous en sommes tous plus ou moins partisans. Aussi la plupart des auteurs qui se mettent à l'étude d’un droit ancien sont-ils d'avance persuadés qu'ils vont se trouver en présence d’une législation où le droit et la religion se confondent, où les monuments juridiques sont en même temps des livres sacrés (4). Ils sont donc prêts

4. Sumner-Mane, L'ancien droit, p. 23. « Nous pouvons voir que l'Inde des Brahmanes n’a pas dépassé une station que l’on rencontre dans l’histoire de toutes les familles du genre humain, une station

à découvrir des monuments comparables au Koran ou aux Lois de Manou, et si des textes qu'ils croient sacrés contiennent des préceptes comparables à des règles de droit, ils les érigent aussitôt en monuments juridiques.

C'estsans doute ce qui est arrivé pour les King : on les a cru sacrés ; de là, on est arrivé facilement à voir en eux de vraies sources du droit. Et on les à cru sacrés à cause de l'influence profonde, extraordinaire des King : toute la pensée annamite en est profondément imprégnée, toute la morale, toutes les conceptions du droit en découlent, toutes Les institutions en portent l'empreinte... ; comment expliquer cette influence si grande sans reconnaître à ces livres un caractère sacré ? Il semble que, seule, la religion peut avoir une influence si durable et si forte, car, seuls, dans d’autres civilisations, les livres sacrés sont comparables aux livres chinois ; aucun livre profane, aucune doctrine philosophique n'a pu, chez d'autres peuples, immobiliser tout un monde dans le respect, pendant des milliers d'années (1).

CAUSES ET VÉRITABLE CARACTÈRE DE L'INFLUENCE DES KING. — L’explication de cette influence est cependant assez simple. Elle me semble intéressante à plusieurs points de vue, et

dans laquelle la règle de droit est confondue avec la prescription religieuse ». Cpr. aussi p.74, et [nerinG, L'esprit du droit romain, Len: 19;

4. Cpr. CALLERY, Li-Aù, Intr. ., pp. Het IT. « La grande vénération que és Chinois ont toujours professée pour les King à fait croire en Europe qu’il existe une parfaite analogie entre ces ouvrages antiques et les livres sacrés des autres peuples, tels que la Bible, les Védas, le Coran, ete. De là, les auteurs qui ont écrit suf la Chine les ont généralement appelés « Livres sacrés des Chinois », dénomination radicalement fausse que les sinologues devraient abandonner... » :

c’est pour cela que je n'hésite pas à entrer dans des détails qui pourront sembler peu juridiques.

D'abord elle nous fera connaitre le vrai caractère de l'influence des King et des autres livres chinois, elle nous fera pénétrer dans la vie intellectuelle des nations qui nous occupent, et nous aidera ainsi à comprendré l'esprit de leurs lois. Puis elle nous expliquera ce phénomène, unique dans l’histoire des peuples, de la nation chinoise atteignant du premier coup la perfection morale, puis « se conservant immobile, depuis l’origine la plus reculée des sociétés humaines, sur la scène si mobile et si changeante du monde » (1), alors que pour d’autres peuples Ihering à pu dire que « ce qui parait, au point de vue actuel, naturel et raisonnable est le produit d'un travail long et pénible » et que € pour parvenir à formuler cette idée que l’homme est libre il a fallu déployer plus d'efforts que pour savoir que la terre se meut autour du soleil ».

— Mais comment allons-nous expliquer que des préceptes purement moraux, et non religieux, aient pu laisser dans la pensée, dans la législation, dans toutes Les institutions chinoises une empreinte ineffaçable. M. Letourneau ne s'explique pas cette influence profonde : « avec la constitution de notre cerveau aryen, écrit-il, nous ne parvenons pas à comprendre l'extraordinaire admiration que les Chinois ont éprouvé pour ces plates maximes, où les détails pratiques coudoient les moralités, d'où les « doctrines étranges » sont si soigneusement écartées, qu'il n’y reste plus guère que des banalités » (2). C'est justement parce que ces maximes sont à la portée de toutes les intel-

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