‹ Essai sur l'esprit du droit Sino-AnnamiteChapitre 8 sur 109 · Pauraier, Confucius et Mencius, Intr., p. HE · texte numérisé non relu

Pauraier, Confucius et Mencius, Intr., p. HE

2. Lerourneau, L'évolution religieuse dans les diverses races humaines, p.288.

ligences qu'elles ont pu exercer une influence si forte : Les doctrines les plus efficaces, les plus puissantes ne sont pas celles qui sont comprises seulement d’une élite, mais celles qui agissent directement sur les foules. Puis il faut bien reconnaitre à celle de Confucius une grande beauté morale. : La beauté morale d’un précepte n'a rien à voir avec son originalité plus où moins grande. Un disciple de Confucius à dit : « la doctrine de notre maitre consiste uniquement à posséder la droiture au cœur et à aimer son prochain comme soi-même » (1); une telle doctrine peut être considérée par M. Letourneau comme banale, elle n’en possède pas moins une beauté éternelle. Le Christ n’a pas enseigné une autre morale : au monde antique, bâti sur l'égoisme, il est venu prêcher le renoncement ét l’amour, et la bonne parole a changé la face du monde...

Cette beauté parait plus grande encore aux Chinois à cause de l'extraordinaire difficulté qu'ils éprouvent à connaître les textes. Car il en est des richesses intellectuelles et morales comme des richesses matérielles : celles qui paraissent les plus précieuses sont celles qu’on à acquises lentement et péniblement. C'est le cas des préceptes de Confucius. Exprimés dans une langue sans alphabet, au moyen de signes idéographiques, ils ne peuvent être déchiffrés par les étudiants les plus doués qu'après de longues années d'étude et les plus grands efforts. Il faut avoir vu travailler des Annamites, il faut les avoir vus courbés sur des livres, qu'ils apprennent par cœur, ligne par ligne, page par page, après avoir écouté les explications d’un maitre vénéré, il faut les avoir vus fournir cet effort continu, pendant des années et des

4, Lun-Yu, IV, 46.

années, pour comprendre leur respect des sages chinois. Les beaux préceptes ainsi conquis, péniblement, par un effort de touté une vie, ne peuvent manquer de leur apparaitre comme des révélations d’une suprême sagesse, comme des principes admirables, comme des vérités éternelles. Qu'ils s’en inspirent ensuite dans tous les actes de leur vie publique et de leur vie privée, cela est mévitable.

Et cette vénération est générale, elle n’est pas particulière à la classe des lettrés, car, si les personnes capables de lire les écrits des sages sont assez rares, l’enseignement n’en est pas moins très répandu en Annam et en Chine (1), Si tous les Annamites et tous les Chinois ne sont pas des lettrés, si tous n’en ont pas les connaissances, tous cependant en ont donc les goûts et partagent leur vénération pour les choses écrites. Cette vénération générale explique l'influence prépondérante des lettrés dans le gouvernement de la Chine et de l’Annam : dans ces pays il n’y a pas d’autre noblesse que celle qui se fonde sur le savoir ou sur le mérite, et la classe des mandarins forme une aristocratie qui se recrute dans le peuple même, par voie de concours.

CONSÉQUENCE DE L'INFLUENCE DES KING. — C’est ainsi que ‘étude des caractères, extrêmement pénible à cause: de l'absence d'alphabet, à cause aussi de l'absence de toute méthode, a fait des nations qui nous occupent des peuples entiers de philologues et de philosophes, dont toutes les forces vives sont usées et absorbées par l'étude des anciens

1. Of. Lerourneau, L'évolution politique dans les races humaines, p'4191r

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textes, dont toutes les aspirations sont tournées vers le passé, dont l'unique ambition est de comprendre et de réaliser Les doctines des sages.

Aussi voyons-nous une grande perfection morale dans toutes les institutions sino-annamites. Milne à pu dire :

.« l'organisation politique du gouvernement chinois, qui

date de plus de 4.000 ans, est l'organisation la plus philosophique, la plus rationnelle, la plus dépouillée des . préjugés de toute sorte, qui jusqu'ici ait jamais été appliquée en aucun temps et en aucune contrée du monde » (1). La conception du droït comme une pure morale appliquée, non comme une réglementation des droits individuels, et cette notion du devoir qui domine tout le droit sino-annamite, notion à laquelle ne correspond pas toujours celle d’un droit qui en serait la contre-partie, sont encore les résultats immédiats de l'influence des sages de la Chine : cette suppression de la notion du droit, que Comte voudrait réaliser par politique, pour comprimer chez les prolétaires « une ambition aussi funeste à leur bonheur qu'à leur devoir » (2), découlé tout naturellement des doctrines de Confucius et des autres philosophes chinois, qui, étant des moralistes et non des jurisconsultes, parlent sans cesse des devoirs sans jamais prononcer le mot de droit. | | Mais cette influence a encore pour résultat d'immobiliser le peuple chinois et le peuple annamite dans la contemplation et dans limitation du passé : à cause de leur éducation, ils ne conçoivent pas de perfection plus grande que celle révélée dans lesanciens livres, ils se sont

4. Cf. Lerourneau, L'évolution politique, p. 193. 9, ne Rouvres, L'amoureuse histoire d'Auguste Comte et de Clotilde de Vaux, p. 451.

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efforcés de la réaliser dans toutes leurs institutions, puis ils sont restés immobiles pendant des milliers d'années, convaincus d’avoir atteint le summum de la perfection sociale (1).

Ihering a opposé cette tendance conservatrice à celle des Romains, én disant que la première est le résultat du manque de force créatrice, et de l’'inertie », tandis que la deuxième « se fonde au contraire sur une force active s la force avec laquelle un caractère ferme poursuit les principes qu'il s’est tracé, et s’en tient à ce quil à reconnu juste et vrai » (2). En réalité, la cause de l’immobilité de la législation chinoise est dans sa perfection relative (3) : un droit qui s'inspire directement des doctrines de Confucius ne peut manquer de convenir à un peuple nourri de ces doctrines et façonné par elles (4).

Conczusiox. — Nous savons maintenant quel a été le vrai rôle des King.

Ces livres de métaphysique, d'histoire, de morale, de vers et de chansons, ne doivent pas être considérés comme des livres canoniques ou sacrés, etils sont encore moins des sources du droit : aucun texte, aucune autorité ne leur à reconnu force de Loi, et s’il arrive parfois que le code fait allusions à certaines de leurs règles

{. Lerourneau, L'évolution politique, p. 189.

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