‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 10 sur 63 · SUR L'ESSENCE · texte numérisé non relu

SUR L'ESSENCE

Exclusive pour tous les autres; elle appartenait au citoyen de Rome, au citoyen d'Athènes; elle n'appartenait pas à l'homme. Tout le reste du globe était barbare et esclavené, esclave aussi de fait devant quelques milliers d'individus. Le développement de la civilisation devait-il être pour toujours restreint à quelques cités? Les millions d'hommes qui végétaient sur le reste de notre continent , depuis l'Oby jusqu'à l'Elbe, devaient-ils rester éternellement barbares , et n'être à jamais que la réserve des armées du peuple privilégié? Non, eux aussi devaient participer à l'esprit du Latium et de l'Achaïe. Pour cela , il fallait , ou que le petit peuple , dépositaire de la lumière , soumettant des peuples innombrables, pénétrât jusqu'au fond des régions hyperborées , ou que la foule des nations barbares vînt conquérir le petit peuple, et s'amalgamât avec lui au foyer même de la lumière. Après l'emploi du premier moyen , les Romains ayant pénétré aussi loin que le leur permirent une force et une vertu dignes d'admiration , le second , plus naturel , fut mis en œuvre par l'arbitre mystérieux des destinées humaines. Les enfants du Nord se précipitèrent sur le midi de l'Europe, et y apportèrent leurs ténèbres. Le chaos semblait renaître; la lumière scintillait à peine , et il fallut dix siècles de fermentation pour assimiler tant d'éléments hétérogènes. Enfin , la lumière éclata de nouveau. Depuis trois à quatre siècles qu'elle a reparu, elle fait des progrès rapides. La culture d'Athènes et de Rome se retrouve, non-seulement dans toute l'Europe , mais à Philadelphie et à Calcuta. Rome et Athènes , étonnés de nos arts et de notre savoir, admireraient aussi l'humanité de l'Européen, qui se fait gloire d'être homme , et de ne plus tolérer l'esclavage sur son sol. Voilà donc ce qui est résulté de l'effroyable invasion des barbares au quatrième siècle, et comment le temps justifie à la longue la Providence. J'ai dû choisir cet exemple,

parce que la chute apparente de l'humanité , durant le long intervalle de barbarie du moyen âge , est le grand argument des adversaires de la perfectibilité en faveur de leur opinion.

Et si Ton voulait entrer dans le détail de la civilisation graduelle de ces barbares , qui sont les pères des nations aujourd'hui les plus policées, qu'y verrions-nous d'abord? Partout le droit du plus fort: chaque individu, chaque chef de famille, chaque maître d'un château, est en guerre avec ses voisins , et ces guerres , portant la désolation en tous lieux, se font sans autre loi que la férocité du vainqueur. Quel tableau désastreux que celui des Gaules sous cette forme anarchique ! Peu à peu , la valeur ou la fortune de quelques chefs réunit sous leur domination des provinces, au sein desquelles ils introduisent l'ordre et la discipline; enfin, ces provinces elles-mêmes se trouvent réunies sous un seul gouvernement; des millions d'hommes, autrefois divisés en une multitude de hordes qui s'entredéchiraient, sont dès lors des concitoyens, des frères soumis aux mêmes lois et contenus par la même discipline. Là où étaient le meurtre et le pillage elîréné , on voit aujourd'hui l'ordre et la sécurité; la Gaule est un tout homogène où règne la paix. On citera nos guerres civiles; mais elles sont devenues des accidents , des crises contre nature ; elles ne sont plus l'état permanent et constitutionnel, pour ainsi dire, de tout un pays. Si elles éclatent, on y porte bientôt remède , et l'expérience prouve qu'elles deviennent de plus en plus faciles à éteindre. Concluons-en donc, malgré le penchant frondeur qui fait tant d'ardents admirateurs du passé , que notre siècle est bien au-dessus de celui des Goths et des Vandales , et que notre postérité sera encore meilleure et plus heureuse que nous.

Je réclame l'indulgence de mes juges pour cette effusion de mon ame. Je sais qu'on peut hasarder le langage de la

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